
Par Mateo Alaluf
Dès la formation du gouvernement [Bart De Wever] en février 2025 plus de 100’000 manifestants étaient descendus dans la rue à l’appel du front commun syndical FGTB (socialiste), CSC (chrétien) et Synova (ex-CGSLB, libéral) pour dénoncer la casse promise par la coalition gouvernementale (appelée Arizona) la plus à droite de l’après-guerre. Depuis ce jour, rien n’est rentré dans l’ordre. Le pays est confronté sans discontinuité à des grèves générales, sectorielles ou tournantes, à des grandes manifestations et journées d’action syndicales. Jamais un mouvement social n’a duré si longtemps en Belgique.
Plusieurs vagues de mécontentement ont alimenté un mouvement social qui fait preuve d’autant de ténacité que de vigueur. Il y a d’abord l’opposition à un gouvernement décidé à démanteler la sécurité sociale et les services publics et à fragiliser l’emploi. En 2025, on a assisté ainsi à une grève générale nationale le 31 mars, à une grève dans les transports en commun le 24 novembre, dans le secteur public le 25 et dans le privé et le public le 26 novembre. En 1926, des grèves générales tournantes par province se sont succédé du 10 au 12 février. Des grandes manifestations nationales les 23 juin et 14 octobre 2025 et encore les 12 mars et 13 mai 2026 ainsi qu’une journée d’action syndicale le 24 septembre 2026 ont complété les actions nationales interprofessionnelles. Il y eut également les mobilisations sectorielles dans les services publics (grèves le 20 mai 2025, 30 janvier et 12 octobre 2026), les cheminots ont décrété 3 jours de grève les 23, 24 et 25 novembre 2025, des grèves tournantes du 25 au 30 janvier 2026 et trois jours de grève les 9, 10 et 11 mars 2026. Il y eut aussi la grève des agents pénitentiaires le 9 avril 2026 et surtout, en avril-mai 2026, la grève de plus de cinq semaines menée par les postiers suivie le 14 juin par une manifestation pour la paix et contre le réarmement massif de l’Europe. Enfin une grève générale des services publics le 9 octobre 2026, une grande manifestation pour le climat le 11 octobre 2026 et des mobilisations de lycéens à la veille des congés de la Toussaint devaient marquer la rentrée sociale.
Grève générale des services publics, blocage des écoles et manifestation pour le climat
A côté des mesures d’austérité du gouvernement fédéral, celles du gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles, l’une des entités fédérées, sont apparues comme une attaque frontale contre l’école et ont provoqué une levée de boucliers de toute la communauté scolaire (enseignants, pouvoirs organisateurs [responsables d’établissements scolaires], parents, élèves et étudiants). L’augmentation de la charge horaire des professeurs du secondaire supérieur, la diminution des frais de fonctionnement des écoles mettant fin notamment aux repas chauds gratuits à midi pour les élèves des quartiers défavorisés, l’augmentation du minerval [droits d’inscription] dans l’enseignement supérieur et universitaire, et concomitamment, l’augmentation considérable du prix des transports en commun pour les jeunes en Wallonie ont entraîné une colère que les grèves et manifestations n’ont pas suffi à contenir. L’apparition d’un mouvement autonome d’enseignants MarsAttacks, et d’un mouvement lycéen contribueront à radicaliser le mouvement en recourant à des blocages d’établissements scolaires et à l’action directe qui se prolongeront souvent, comme en France, par des heurts et des violences policières.
C’est dans ce contexte que la FGTB prenait seule le risque de décréter le vendredi 9 octobre une grève générale des services publics et de faire appel à une manifestation le même jour. La grève comme la manifestation furent couronnées de succès. Plus de 50 000 manifestantes et manifestants témoignaient des fortes capacités de mobilisation de la FGTB seule, mais le cortège ne ressemblait pas tout à fait aux défilés syndicaux traditionnels. On y trouvait certes des travailleuses, des travailleurs et des retraité·e·s déterminé·e·s, mais leur moyenne d’âge avait considérablement baissé par l’apport d’une jeune génération. L’immersion massive de la jeunesse dans la contestation a insufflé au mouvement une dynamique et une dimension nouvelles. Au déroulement quelque peu ritualisé des manifestations syndicales, les mobilisations jeunes ont ajouté une forte dose d’imprévu conférant ainsi au mouvement une portée nouvelle. Deux jours plus tard, alors que l’on avait rangé les mobilisations pour le climat dans le rayon des souvenirs, les organisations syndicales et la Coalition climat (alliance d’une centaine d’associations) se sont retrouvés encore plus nombreux, pour une nouvelle grande manifestation le dimanche 11 octobre.
Le mouvement a encore repris avec la mobilisation des élèves et des étudiant·e·s le samedi 17 octobre. Les petits groupes de jeunes en noir courant avec leur smartphone qui avaient déjà surpris les forces de l’ordre, ont repris du service jusqu’à déborder le mouvement pour prendre la forme, tout comme en France mais à une échelle moindre, d’un champ d’affrontement.
Lutter sans s’épuiser
Ces mobilisations en longue période, initiées par le front commun syndical, se sont faites conjointement avec le monde associatif. Elles ont reposé sur la bonne entente entre les deux grandes organisations syndicales FGTB et CSC et sur le travail mené de longue date avec des ONG comme la Ligue des droits humains, Greenpeace, les associations de lutte contre la pauvreté etc. La diversité des attaques portées par le gouvernement sur les pensions, le chômage et l’indexation des salaires, auxquelles se sont ajoutées celles sur l’école n’a pas dispersé le mouvement mais a nourri la contestation. Le mouvement s’est raffermi et rajeuni au fil des grèves, manifestations et blocages. Une jeune génération s’est politisée et radicalisée à son contact. La brutalité de la répression policière n’a eu d’autre effet que de renforcer sa détermination.
Le gouvernement n’a rien lâché. Les syndicats n’ont obtenu jusqu’ici que quelques concessions mineures à la marge. Les deux grands partis conservateurs que l’on peut qualifier de droite radicale, les nationalistes flamands de la NVA (Nieuw-Vlaamse Alliantie) du premier ministre Bart De Wever et les libéraux francophones (trumpisés) du Mouvement réformateur (MR) qui forment l’ossature du gouvernement fédéral sont décidés à ne rien céder. L’intransigeance du gouvernement cache en réalité une grande fragilité. Après avoir évité la chute il y a un an, il peine pour la deuxième année consécutive à boucler son budget et risque de buter au moindre obstacle. Si l’austérité présentée comme assainissement budgétaire est partagée par toutes les composantes de la majorité, celles-ci, mises sous pression par le mouvement social, ne s’accordent pas pour autant sur les moyens d’y parvenir. Il ne suffit plus au gouvernement de faire le gros dos face à un mouvement social dont on connaît la durée dans le temps. L’homogénéité idéologique et l’intransigeance de l’Arizona [1] résisteront-elles à une contestation durable dont les modalités et les effets sont devenus imprévisibles? Le gouvernement est censé durer encore trois ans, des militants, toujours plus jeunes, apprennent à lutter sans s’épuiser. Rendez-vous est donc pris pour un nouveau grand moment de mobilisation le 17 novembre.
Mateo Alaluf, professeur émérite de sociologie de l’Université libre de Bruxelles (ULB), membre du Conseil de l’Institut Marcel Liebman.
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[1] La coalition gouvernementale dite Arizona est composée de cinq formations politiques. Deux grands partis: NVA Nouvelle alliance flamande et Mouvement réformateur MR. Et trois autres partis: VOORUIT ex-socialistes flamands reconvertis en centristes, CD&V démocrates-chrétiens flamands et les ENGAGES, centre-droite francophone.

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