
Par Valerio Arcary
1.- Il s’est passé quelque chose d’inhabituel ces quatre derniers jours, quelque chose d’extraordinaire, de colossal, de magnifique et d’émouvant. Dans la nuit du vendredi 9 octobre à Belo Horizonte, puis dimanche sur l’avenue Paulista (São Paula), et pendant le jour férié à Copacabana (Rio de Janeiro), d’immenses manifestations, rassemblant des centaines de milliers de personnes, ont envahi les rues. Il s’agissait de personnes de différentes générations, avec une forte présence tant d’étudiants que d’adultes et de personnes âgées, avec leurs pancartes et leurs chants inlassables, faisant preuve d’une participation active et d’une intense volonté de lutte. La gauche n’avait rien fait d’aussi grandiose au cours des trente-cinq dernières années, soit l’intervalle d’une génération. Ce qui ressortait, c’était la volonté d’annoncer haut et fort que nous n’allons pas perdre cette élection sans nous battre. La base sociale de la gauche brésilienne s’est parée de rouge et s’est montrée au grand jour pour faire comprendre au pays qu’elle ne cède pas. Les Journées de juin 2013 [suite à la hausse des tarifs d’autobus et contestation des dépenses liées à l’organisation du Mondial de football au détriment de dépenses sociales diverses, sous le gouvernement de Dilma Rousseff du PT] s’en sont le plus rapprochées, mais les limites politiques et les contradictions sociales de l’époque ont conduit à un désastre historique à partir de 2015/2016 [«renvoi» de Dilma Rousseff en août 2016 et gouvernement réactionnaire de Michel Temer, homme du Centrão].
Ces manifestations ont été si puissantes qu’elles ont placé le camp bolsonariste sur la défensive et ont contraint Flávio Bolsonaro à soutenir le vote visant à mettre fin à la journée de travail 6×1. De nombreux jeunes qui sont descendus dans la rue aux côtés de la gauche pour la première fois ont découvert la joie de partager un projet politique collectif, et de nombreux vétérans se sont souvenus de la force de frappe sociale qui s’était manifestée lors de la campagne «Diretas Já» [«Elections directes maintenant»: vote populaire direct pour l’élection du président en 1983-84] et du mouvement «Fora Collor» [mouvement populaire et politique qui exige la destitution de Fernando Collor de Mello]. Des millions de personnes se sont mobilisées, même inquiètes face au danger, car elles savent qu’elles ont raison de se battre jusqu’au bout et croient que la victoire est encore possible. C’est cette volonté qui peut tout changer d’ici au dimanche 25 octobre.
2.- Il était possible que l’étincelle des mobilisations de la jeunesse, dès la nuit du lundi 5 octobre, soit une étincelle qui gagne la base sociale de la gauche. Elles ont commencé de manière auto-organisée et spontanée. Aucune des organisations syndicales, populaires ou politiques de gauche ne les a convoquées. Elles sont parties de la base en direction du «haut», pour réagir au résultat électoral de dimanche soir 4 octobre. Cette réaction était possible, mais personne ne pouvait en être certain. Il n’est pas rare que les «explosions» étudiantes jouent un rôle d’avant-garde sociale, puis s’essoufflent avant que les grandes masses n’entrent en scène. Mais cette fois-ci, il n’en a pas été ainsi. Un sentiment d’urgence face au danger [du bolsonarisme] a mobilisé des millions de personnes. Mardi matin, l’UNE (Union nationale des étudiants) a lancé un appel national. Le réveil de la nouvelle génération s’est étendu à tout le pays et, dès la nuit du mardi 6 octobre, les étudiants de l’université presbytérienne Mackenzie (São Paulo) – une université privée où l’influence des forces réactionnaires remonte à loin – s’étant vu interdire la tenue d’une assemblée, ont occupé la rue Maria Antônia, un lieu symbolique en raison des affrontements de 1968 [soulèvement étudiant, quatre ans après le coup d’Etat de 1964]. À partir du mercredi 7 octobre, ce fut une véritable marée de jeunes dans tout le pays. Mais le plus spectaculaire, le plus merveilleux, le plus sensationnel est survenu ensuite, lorsque les mobilisations ont franchi un cap qualitatif. Les travailleurs et les organisations de femmes, les personnes LGBT et les mouvements noirs, les écologistes et les artistes sont entrés en scène et tout a pris une autre dimension.
3.- Parier que l’étincelle du mouvement étudiant pourrait enflammer des manifestations de masse était la meilleure tactique. La direction de la campagne de Lula a compris qu’il fallait mettre au premier plan les jeunes cadres élus députés fédéraux, et qu’il était vital de replacer Lula en «lien direct» sur les réseaux sociaux. Ce n’est toutefois qu’avec un certain retard qu’elle a répondu à l’appel lancé depuis la rue, même si c’était encore à temps pour profiter de l’élan de résistance et garantir la présence de Lula à São Paulo. C’était une erreur de ne pas avoir assuré son déplacement à Rio de Janeiro lundi. Mais ces hésitations n’enlèvent rien au fait que la campagne a remporté une victoire impressionnante. Nous sommes face à un activisme de gauche effervescent sur les réseaux sociaux. Cette force qui a envahi les rues et les réseaux sociaux ne doit pas se perdre. Nous avons douze jours qui valent des années.
4.- Au cours du week-end des 10-11 octobre, une crise sans précédent a éclaté au TSE (Tribunal supérieur électoral), car le juge Kassio Nunes Marques [nommé au Tribunal suprême fédéral-STF par Jair Bolsonaro en 2020] a décidé de censurer le groupe WhatsApp d’André Janones [député fédéral du Minas Gerais, membre du parti Avante]. Sa décision a été annulée par le médiateur du Tribunal, puis réitérée. Cet abus de pouvoir montre jusqu’où va le danger autoritaire, avant même le second tour, ce qui laisse présager ce à quoi nous pouvons nous attendre par la suite. Ce même Kassio Nunes Marques a refusé d’autoriser l’enquête sur les ingérences de Trump et les manipulations des géants de la tech. Mais il n’en reste pas moins important que la fraction libérale bourgeoise ait «pris le parti de l’indifférence». Les grands médias commerciaux ont minimisé l’importance des gigantesques mobilisations de masse en faveur de Lula. Cette indifférence n’est pas de la neutralité journalistique. Il s’agit d’une anticipation du résultat électoral visant à se protéger face à une possible victoire du bolsonarisme, par crainte de représailles. Personne, doté d’un minimum de bon sens, ne peut ignorer que le régime démocratique sera menacé dans ses fondements mêmes par la défaite de Lula et l’arrivée au pouvoir d’un courant d’extrême droite radical dirigé par un groupe fascistoïde. La leçon à tirer de ces deux épisodes du week-end est tragique. La gauche a la responsabilité de défendre toutes les conquêtes économiques et sociales acquises depuis la fin de la dictature, y compris les acquis démocratiques. La classe dominante, même ceux qui ne sont pas bolsonaristes, a capitulé face à l’imminence de la catastrophe.
5.- Personne ne peut prédire l’issue de ces élections. Mais même si la tâche s’annonce très difficile, il a été démontré qu’un renversement de situation est possible. Le rôle de la direction de la campagne de Lula sera désormais décisif. Il n’y aura pas de temps pour corriger les erreurs de calcul. L’annulation [à hauteur de 2,51 milliards de dollars] de dettes des Microentrepreneurs Individuels-MEI [dont le nombre est estimé à 3,6 millions] a été une décision d’urgence intelligente. Il faudra de plus tirer parti des nouvelles révélations concernant les relations de Daniel Vorcaro [dirigeant de Banco Master] avec des personnalités du bolsonarisme telles que Nunes Marques.
Mais le plus grand défi reste intact: (a) annoncer, honnêtement et dans un esprit d’autocritique, un programme audacieux de changements – plus de réformes, plus d’avenir, plus d’espoir; (b) adopter avec courage une tactique électorale consistant à dénoncer sans relâche la catastrophe apocalyptique afin d’élargir le rejet du bolsonarisme parmi les indécis qui ne s’intéressent pas à la politique. Cela en leur expliquant le contenu concret du projet bolsonariste, patiemment, à la télévision, sur les réseaux sociaux et dans les conversations, mais avec l’empathie de ceux qui comprennent les hésitations des indécis; (c) une ligne de bataille audacieuse, attisant la mobilisation «à chaud» par de grands rassemblements de masse. Sans ces initiatives, il sera difficile de réduire l’abstention au sein de la base électorale du lulisme, qui est la clé du résultat du scrutin. N’oublions pas que les débats télévisés seront très importants. L’imprévisibilité nous tourmente, mais nous devons nous battre jusqu’au bout. (Article publié sur le site Esquerda Online du courant Resistencia du PSOL, le 13 octobre 2026; traduction-édition rédaction A l’Encontre)

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