
Entretien conduit par Margo Magny et Frantz Durupt
Nouvelle journée de mobilisation ce mardi 13 octobre pour les lycéens, les étudiants et les enseignants appelés à la grève par une intersyndicale à six. L’annonce par le ministre de l’Education nationale, Edouard Geffray, du déploiement en urgence de 3000 professeurs remplaçants? Sophie Vénétitay, secrétaire générale du Snes-FSU, premier syndicat des collèges et des lycées, la juge «assez déconnectée des réalités du terrain», certains enseignants ayant «été appelés pour faire un remplacement dans une autre discipline que la leur». Au moment où les cortèges défileront, l’Assemblée nationale débattra dans l’hémicycle du projet de loi de finances, dont plusieurs mesures phares ont déjà été massivement rejetées en commission la semaine dernière et dont la partie consacrée à l’Education nationale subit de nombreuses critiques, en raison d’une hausse de financements en trompe-l’œil.
Dans un tel contexte, la CGT ne compte pas rester inactive. Forte de sa propre histoire militante notamment durant le CPE (Contrat première embauche) en 2006, sa secrétaire générale, Sophie Binet, salue le «courage» et la «lucidité» des lycéens, voyant à travers leur mobilisation «un message d’espoir pour défaire ce que l’extrême droite essaie de construire». A six mois de l’élection présidentielle, elle sort d’ailleurs un court livre, Tout est à nous! (Seuil), qu’elle voit comme un «outil pour que les travailleurs et les travailleuses puissent reprendre la main».
Vous étiez militante lors de la mobilisation contre le CPE, vous étiez alors à l’Unef (Union nationale des étudiants de France) en 2006. Quels sont les points communs et les différences entre ces deux mouvements de jeunesse à vingt ans d’écart?
En réalité, ma vie militante a commencé par des mobilisations lycéennes. Il n’y avait pas du tout cette répression. Quand j’étais en terminale, en 1998 à Nantes, j’ai monté un petit syndicat lycéen sans le savoir, «le collectif lycéen». Lors des mobilisations, nous n’avions pas peur de perdre un bras ou de partir en garde à vue: on ne savait même pas ce que c’était, on ne voyait pas les forces de l’ordre. Pourtant nos manifestations n’étaient jamais déclarées. Quand j’étais étudiante, engagée à l’Unef contre le CPE, jamais les forces de l’ordre n’entraient dans les universités, on n’a pas eu un seul militant en garde à vue. Donc là, 7000 gardes à vues, c’est gravissime.
Que pensez-vous de leurs revendications?
Ça fait dix ans que les jeunes, plus encore que les travailleurs, sont traités comme des chiens. Ils ont subi une dégradation très forte des conditions d’études. D’abord, Parcoursup est arrivé et a mis une pression énorme aux lycéens. Deuxièmement, il y a eu la réforme du lycée qui a cassé les classes et tout individualisé. C’est cela la cause de leurs emplois du temps gruyère, contrairement à ce qu’insinue le gouvernement qui voudrait faire porter la responsabilité aux chefs d’établissement. Il y a aussi le nombre d’élèves par classe, les bâtiments dégradés, les inégalités entre établissements… Malgré toutes ces difficultés, les lycéens ont un courage, une dynamique, une lucidité qui est géniale. Ce que j’admire aussi, c’est leur capacité à interroger le sens du projet de société qu’on leur propose de façon beaucoup plus libre que nous qui sommes tenus par nos prêts, notre travail… Eux nous disent qu’il faut changer complètement: le défi climatique est indiscutable et il faut le prendre en compte, les inégalités sont injustifiables et inacceptables, à quoi sert l’IA si ce n’est pas pour nous servir à nous…
Une nouvelle mobilisation a lieu ce mardi 13 octobre, jour du début de l’examen du budget qui prévoit la suppression de plus de 1500 postes d’enseignants. Quelques jours plus tôt, ils étaient nombreux à se mobiliser parmi les fonctionnaires contre le gel du point d’indice. Qu’impliquent ces mesures d’économie?
Ce budget tourne le dos à notre jeunesse et sacrifie l’avenir du pays. Ce sont des coupes dans l’éducation, 40 millions envolés pour l’adaptation des locaux au réchauffement climatique, des coupes sur l’enseignement supérieur et la recherche, le gel des prestations sociales et notamment des bourses étudiantes et des APL (aide personnalisée au logement)… Les repas à un euro censés être accessibles dans les universités n’y sont pas budgétés. Il y a eu un changement de ton salutaire cette semaine: le gouvernement a reconnu que c’était un mouvement social, pas des voyous ou des jeunes instrumentalisés par les partis politiques ou de supposés «proxys d’ultragauche», un terme fou. Maintenant, le dialogue à vide ne marchera pas. Il faut renoncer aux suppressions de postes, débloquer des moyens supplémentaires pour la rénovation et l’isolation des locaux, recruter des CPE (Conseiller Principal d’Éducation), des infirmières…
Dans les revendications des lycéens, il y a la suppression de Parcoursup. Quel serait le système post-bac idéal pour la CGT?
Celui qui respecte le principe qui était celui du pays depuis 1806: que le bac permette d’accéder à la formation de son choix, sans sélection à l’entrée de l’université. Le gouvernement a dit qu’il allait améliorer Parcoursup, mais il faut y mettre fin et permettre aux lycéens et lycéennes de choisir l’orientation de leur choix. Chaque année, ils sont 100 000 à ne pas avoir de place ou à en prendre une par défaut. A cet âge-là, l’orientation, c’est déterminant. On pourrait imaginer un système avec des vœux indicatifs à partir du printemps, qui permettent aux universités de prévoir le nombre d’enseignants et d’enseignantes, d’éventuellement réguler avec d’autres universités, avec des mobilités à la marge.
La CGT a accompagné les cortèges et contribué à sécuriser les jeunes lors des dernières mobilisations. Est-ce que les syndicats ont joué leur rôle jusqu’ici?
Oui. On a été réactifs en leur apportant notre soutien rapidement alors que la mobilisation a pris avec une vitesse inédite. La difficulté entre les organisations de salarié·e·s et de la jeunesse, c’est qu’on n’a pas le même rythme. Nous, on a besoin de plus de temps pour ancrer la grève à partir de revendications professionnelles. Je suis très fière de ce qui s’est passé mardi dernier: des dizaines de milliers de militants et de militantes de la CGT sont venus avec leur gilet rouge, ont aidé les lycéens à déposer des parcours en préfecture. On a aussi ouvert nos locaux pour qu’ils puissent se réunir. C’est notamment parce qu’on a passé ce cap que le gouvernement a été obligé de changer de ton et d’admettre que c’était une mobilisation sociale avec des revendications qui sont très fortes et très claires.
La CGT a-t-elle déposé un préavis national permettant à tout salarié de faire grève ce mardi?
Oui, comme on a appelé à le faire le 6 octobre. Mais on ne peut pas se mobiliser uniquement en solidarité, il faut aussi se mobiliser sur ses propres revendications, et ça prend du temps. C’est pour cela que notre appel intersyndical à la grève interprofessionnelle est le 5 novembre, de façon à construire des appels dans toutes les entreprises sur les salaires, l’emploi, etc. Pendant la mobilisation sur le CPE, je ne comprenais pas pourquoi les syndicats professionnels avaient besoin de deux semaines ou un mois pour appeler à la grève. Maintenant si!
Et le 17 octobre, que prévoyez-vous?
On est un peu dans la même position que sur le 10 septembre l’année dernière [le mouvement Bloquons tout!, ndlr]… La journée va dans le bon sens, reprend les revendications des travailleuses et travailleurs sur la question de la vie chère et des salaires. C’est pourquoi la CGT y participera partout où les conditions seront réunies.
Sébastien Lecornu a annoncé le déblocage de 10 millions de barils de gazole pour faire baisser le prix au litre autour de 15 centimes. Cela vous semble-t-il suffisant?
Quand on a un litre de diesel qui est à 2,30 euros en moyenne, avoir comme ambition de le baisser à 2,15 euros ne va pas résoudre le problème. Quand est-ce qu’on s’attaque aux marges des raffineurs? Depuis la guerre en Ukraine, le gouvernement a eu comme seul objectif de préserver leurs marges. Total depuis cinq ans a fait 120 milliards d’euros de bénéfices et même leurs salariés n’en bénéficient pas! Ils étaient en grève jeudi car leur augmentation de salaire n’est que de 0,9%!
Patrick Pouyanné, le patron de TotalEnergies, vous répondrait qu’il plafonne déjà les prix…
Et c’est une stratégie extrêmement payante de Total parce qu’ils organisent un dumping généralisé sur toute la distribution de carburant. Ce sont eux qui tiennent les deux bouts du robinet, ils vendent leur carburant très cher aux autres distributeurs qui sont asphyxiés. En réalité, Total se prépare à faire main basse sur de nombreuses stations-service en difficulté pour renforcer son monopole. Le scandale, c’est que le gouvernement applaudit!
Vous aviez fait une demande de table ronde d’urgence sur le pouvoir d’achat à Sébastien Lecornu. Vous avez eu une réponse?
Le facteur est passé. Le Premier ministre a refusé.

Dans les cortèges lycéens, on a vu beaucoup d’affiches contre l’extrême droite. Est-ce que cela préfigure ce qui se produirait en cas de victoire du RN?
C’est une hypothèse qu’on doit d’abord combattre avant de l’imaginer. Je vois les mobilisations actuelles comme un levier pour l’empêcher d’accéder au pouvoir car le bulletin de vote ne suffit pas, il faut ces dynamiques sociales. Celle-ci réussit le tour de force de rassembler tous ces élèves, en milieu rural, en centre-ville, en banlieue. C’est un message d’espoir pour défaire ce que l’extrême droite essaie de construire: la division.
Justement, votre livre porte notamment sur ce danger de l’arrivée de l’extrême droite au pouvoir. Le RN vient de présenter son contre-budget. Est-ce que comme Patrick Martin, le président du Medef, vous trouvez qu’il y a «du bon et du moins bon» dedans?
Non, il n’y a que du mauvais. Même la partie qu’on pourrait trouver bonne, dans laquelle le RN dit qu’il veut abroger la réforme des retraites que nous combattons: ce n’est pas financé, et ce sont donc des promesses qui n’existent pas. Surtout, ils veulent, comme le patronat, ajouter un étage de retraite par capitalisation pour pouvoir spéculer sur l’argent de nos pensions. Ils veulent aussi instaurer ce qu’ils appellent «la priorité nationale»: traiter différemment les étrangers et binationaux, c’est du racisme d’Etat. On ne peut pas trouver qu’il y a du bon dans le programme d’un parti qui remet fondamentalement en cause le pacte républicain et nos institutions démocratiques. Ça, le patronat ne peut pas faire comme si ça n’existait pas.
Patrick Martin (MEDEF) s’inquiète de vous voir vous «politiser à outrance» quand vous dites des choses comme ça…
J’ai été scandalisée par cette déclaration. Patrick Martin n’est pas mon patron, nous n’avons pas de lien de subordination avec le Medef. Il n’a pas à dire ce qui peut s’inscrire dans la démocratie sociale ou pas: l’indépendance syndicale est un principe constitutionnel. D’ailleurs, Patrick Martin est le premier à faire de la politique quand il dit que si LFI arrive au pouvoir, il sera le premier à fuir. Visiblement le Medef a déjà quitté le navire.
Dans la conclusion de votre livre, vous écrivez: «Etre indépendant ne signifie pas être neutre: la CGT a toujours pris ses responsabilités, elle n’est tenue par personne et ne tolérera aucune OPA de qui que ce soit.» A qui cela s’adresse-t-il? On pourrait aussi penser à des partis de gauche…
Oui bien sûr. Ça s’adresse à tout le monde. La CGT prend ses décisions elle-même et ne sera jamais au service d’aucun parti ou d’aucune personnalité. (Publié sur le site du quotidien Libération, en date du 13 octobre 2026)

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