Anwar Shaikh (1945–2026)

Anwar Shaikh. (Foto: Research Matters)

Par Vivek Chibber

Avec le décès d’Anwar Shaikh, la communauté intellectuelle de gauche a perdu l’un de ses membres les plus dynamiques et les plus brillants. Anwar n’était pas seulement une figure de proue parmi les économistes hétérodoxes; il était l’économiste marxiste le plus brillant de sa génération et sans doute le plus important depuis Karl Marx lui-même. Il a sans doute contribué plus que tout autre économiste contemporain à faire revivre la tradition classique de l’économie politique, associée à Adam Smith, David Ricardo et Marx. Il a ensuite appliqué ce référentiel aux dynamiques à plus court terme analysées par la tradition keynésienne, démontrant que la théorie économique classique était capable d’analyser les mêmes phénomènes et d’intégrer les deux dans un cadre global unique. Et comme si cela ne suffisait pas, il a accompli la tâche herculéenne de rendre opérationnelles les catégories marxistes afin de montrer comment les régularités empiriques du capitalisme moderne étaient régies par les mécanismes décrits par Marx dans les volumes du Capital. Dans l’histoire de l’économie marxiste, on peut douter qu’il y ait eu une autre figure qui ait davantage contribué à faire avancer son agenda, son projet et à lui donner des bases solides.

Shaikh est né à Karachi, au Pakistan, en 1945. Mais comme son père faisait partie du service diplomatique pakistanais, il a passé une grande partie de ses années de formation au Moyen-Orient, en Asie du Sud-Est et en Turquie. Il a achevé ses études supérieures aux États-Unis en obtenant un diplôme d’ingénieur à Princeton en 1965, puis un doctorat en économie à l’université de Columbia en 1973. Cela signifiait, bien sûr, qu’il se trouvait au cœur des mouvements étudiants de l’époque – anti-guerre, pour les droits civiques et féministes. À l’instar de nombreux étudiants parmi les plus talentueux de sa génération, il s’est radicalisé en se tournant vers le marxisme et a consacré ses talents exceptionnels au développement de la théorie économique marxiste.

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Au cœur même de son projet de recherche se trouvait la thèse selon laquelle le capitalisme est alimenté par la quête incessante de profits des entreprises. Cela peut sembler une évidence, mais les cadres théoriques dominants au sein de l’économie hétérodoxe à la fin des années 1960 n’étaient pas bien adaptés pour saisir la dynamique fondamentale du capitalisme. En économie radicale, le cadre théorique dominant avait été hérité de Vladimir Lénine et de Rudolf Hilferding, puis cristallisé dans l’ouvrage extrêmement influent, publié en 1966, de Paul Sweezy et Paul Baran, intitulé Monopoly Capital [traduit en français en 1968 par les éditions Maspero sous le titre Le capital monopoliste, un essai sur la société industrielle américaine]. Selon cette analyse, le capitalisme concurrentiel avait cédé la place à la domination des monopoles au début du XXe siècle, de sorte que les dynamiques concurrentielles analysées par Marx n’étaient plus à l’œuvre dans le capitalisme moderne. La théorie de Marx convenait à un monde de petites entreprises aux faibles coûts fixes, affirmait-on, mais l’entreprise du XXe siècle était fortement concentrée, nécessitait d’énormes économies d’échelle et était donc en mesure de dissuader l’entrée de concurrents potentiels. Il s’agissait d’un monde dans lequel les entreprises pouvaient exercer un contrôle important sur leurs marchés, contrairement au XIXe siècle, où les forces concurrentielles subordonnaient les entreprises aux pressions du marché.

Cette théorie du capital monopolistique a fait l’objet de vives critiques dans les années 1970 et par la suite, principalement de la part de la gauche, et ce avec beaucoup de succès. De nombreux travaux ont remis en cause les fondements empiriques de l’ouvrage de Sweezy et Baran et ont proposé, en revanche, que les pressions concurrentielles étaient toujours bien présentes, même à l’ère des grands conglomérats. Si de nombreux économistes marxistes émergents ont développé ces critiques, c’est Shaikh qui a le mieux démontré que non seulement les faits ne corroboraient pas les affirmations de la théorie, mais qu’une grande partie des données que Sweezy, Josef Steindl [1912-1963, Maturity and Stagnation in American Capitalism, 1952] et d’autres considéraient comme des preuves du monopole étaient en réalité compatibles avec la concurrence économique.

Shaikh comprit ce qui était en jeu ici. L’ensemble du cadre économique de Marx reposait sur l’idée que les entreprises, soucieuses de maximiser leurs profits, passaient sans cesse d’un secteur à l’autre à la recherche des meilleurs taux de rendement possibles. C’était là le fondement tant de la loi de la valeur que de la quête incessante visant à exploiter la main-d’œuvre aux normes socialement nécessaires. En d’autres termes, la concurrence et la mobilité intersectorielle du capital ne se contentaient pas de créer les prix à long terme, mais exerçaient également une pression implacable sur les entreprises pour qu’elles minimisent leurs coûts et mènent ainsi une guerre constante contre leurs salariés. La mutation supposée vers le capitalisme monopolistique, si elle était avérée, saperait ces arguments et signifierait l’obsolescence de la théorie économique de Marx.

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Le véritable point fort de la critique d’Anwar Shaikh à l’égard des théories dominantes du monopole résidait dans le fait qu’elles reprenaient intégralement de l’économie dominante leur conception d’un marché concurrentiel. En d’autres termes, elles ne parvenaient pas à proposer une alternative à l’économie bourgeoise, car elles partageaient les mêmes fondements théoriques, voire conceptuels. À titre d’alternative, il a remis au goût du jour la conception de la concurrence qui avait guidé la tradition classique, de Smith à Ricardo en passant par Marx lui-même – ce qu’il appelait la «concurrence réelle», par opposition à la «concurrence parfaite» de l’école walrasienne [Léon Walras, 1834-1910, dit «école de Lausanne» car il a déroulé sa carrière universitaire à l’Université de Lausanne] et d’une grande partie de l’économie hétérodoxe. Au cœur de cette analyse se trouvait l’idée que, loin d’être de passifs «preneurs de prix» [price taker: doit accepter le prix du marché sans possible négociation], les entreprises se livraient une lutte acharnée pour accroître leurs parts de marché en réduisant leurs coûts unitaires, en adoptant les meilleures pratiques et en tentant de pousser leurs rivaux à la faillite. La concurrence s’apparentait à une guerre.

Une fois admis que la théorie du capital monopolistique avait pris une mauvaise direction, cela a eu de graves implications pour l’économie marxiste. La plupart des réflexions théoriques marxistes du XXe siècle s’inscrivaient dans cette tradition, depuis Hilferding, en passant par Lénine et Rosa Luxemburg, puis bien sûr Baran et Sweezy. Puis, par l’intermédiaire des partis communistes du monde capitaliste – qu’ils soient maoïstes ou soviétiques orthodoxes –, elle était devenue la doctrine dominante dans une grande partie de la gauche organisée. Mais malgré son influence, Shaikh a démontré que cette théorie ne tenait pas la route. Il a insisté sur le fait que l’économie marxiste devait être reconstruite autour d’une théorie solide de la concurrence, sur laquelle pourrait s’appuyer une économie politique du capitalisme bien plus puissante.

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Au début des années 1980, Anwar Shaikh et un groupe d’autres économistes radicaux en étaient venus à considérer que la voie vers la revitalisation de l’économie marxiste passait par une nouvelle théorie de la concurrence qui se distinguerait tant de la «concurrence parfaite» dominante que de celle de l’école monopoliste. Mais ce n’était qu’un début. L’intérêt même de la redécouverte de l’analyse marxiste de la concurrence était de montrer qu’il était possible de construire, à partir de celle-ci, une macro- et une microéconomie alternatives – pas seulement la théorie des crises ou la relation entre valeurs et prix – bien que cela constituât, bien sûr, un élément central du défi. Mais aussi les phénomènes qui étaient au cœur de la théorie économique dominante, tels que l’inflation, le commerce, les taux de change, la théorie monétaire, etc. En d’autres termes, le défi consistait à démontrer que les forces sous-jacentes à long terme théorisées par Marx dans les volumes du Capital pouvaient expliquer les phénomènes plus superficiels qui préoccupaient l’économie dominante.

Shaikh s’est attelé à cette tâche dans les années 1980. Lors de conversations que j’ai eues avec lui bien plus tard, il m’a confié que, selon sa conception initiale, il pensait qu’il ne lui faudrait pas plus d’une décennie pour présenter ce cadre alternatif. Mais au fil des années, et même s’il publiait des éléments épars de ce projet colossal, le méga-ouvrage promis ne voyait pas le jour. Des éléments de cette théorie alternative apparaissaient dans les articles qu’il publiait de temps à autre. Et en 1994, il publia un ouvrage coécrit avec son étudiant, E. Ahmet Tonak, Measuring the Wealth of Nations, qui montrait comment les comptes du revenu national pouvaient être utilisés pour rendre opérationnelles les catégories économiques marxistes. Mais une alternative pleinement intégrée aux cadres théoriques concurrents se faisait toujours attendre. Certains de ses étudiants ont certes publié des travaux s’appuyant directement sur son modèle – notamment le brillant ouvrage de Howard Botwinick, Persistent Inequalities, qui utilisait le cadre de Shaikh pour développer une théorie des écarts salariaux. Mais au fil des années, un certain pessimisme s’est installé parmi ses admirateurs, dont je fais partie, quant à savoir si cet ouvrage verrait un jour le jour.

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Mais cette inquiétude s’est avérée infondée. Vers 2014, Shaikh m’a envoyé le manuscrit de son ouvrage tant attendu. Lorsque j’ai ouvert le document, j’ai failli tomber de ma chaise. L’ambition était stupéfiante. Shaikh avait tenu toutes les promesses qu’il avait faites trente ans auparavant, et bien plus encore. Le manuscrit comptait un millier de pages. Il commençait par une analyse empirique massive d’un siècle de régularités observées dans l’économie, se poursuivait par une théorie de l’entreprise, puis par son exposé de la «concurrence réelle», qui impose la menace concurrentielle à l’entreprise, pour aboutir à une théorie des profits, des prix relatifs, de la monnaie, de l’inflation, des taux de change, du commerce et même du marché boursier. Ce n’était pas destiné au lecteur profane. Mais c’était d’une clarté cristalline et magnifiquement écrit, comme tout ce que Shaikh a jamais écrit. C’était l’ouvrage universitaire le plus ambitieux que j’aie jamais vu de toute ma vie. Shaikh avait atteint tous les objectifs qu’il s’était fixés.

Mais 2015 n’était pas 1985. L’économie marxiste avait considérablement perdu de son importance, et même l’économie hétérodoxe n’était plus qu’un minuscule courant marginal dans le monde universitaire. L’économie politique n’intéressait plus la gauche, celle-ci s’étant tournée dans le monde anglo-saxon vers les domaines flous de la langue, de la culture et de l’identité. La question était donc la suivante: ce livre serait-il remarqué, ne serait-ce qu’au sein de la gauche? Recevrait-il l’attention et les éloges qu’il méritait, ou connaîtrait-il le sort du grand ouvrage de David Hume, Un traité de la nature humaine [1739-40], dont Hume avait déploré qu’il «soit sorti mort-né de l’imprimerie, sans atteindre une distinction suffisante pour susciter ne serait-ce qu’un murmure parmi les fanatiques»?

En fin de compte, Capitalism: Competition, Conflict, Crises a été de suite salué comme un classique. Les éloges ont été extraordinaires, et il est frappant de constater combien de personnes l’ont comparé au grand ouvrage de Marx lui-même. James K. Galbraith a suggéré qu’il n’y avait pas eu de traité économique aussi ambitieux et aussi réussi depuis 150 ans (c’est-à-dire depuis Marx lui-même); Geoffrey Harcourt l’a qualifié de «sans doute l’ouvrage le plus complet depuis le Capital de Marx»; et John Grahl a écrit dans la New Left Review (mars-avril 2017) que «la portée et l’ampleur de Capitalism sont telles qu’elles invitent à la comparaison avec le Capital de Marx lui-même». Il s’agissait d’une réussite stupéfiante, et la communauté des économistes s’en est immédiatement rendu compte.

La publication du magnum opus d’Anwar Shaikh Capitalism: Competition, Conflict, Crises a marqué un tournant décisif dans l’histoire de l’économie marxiste. D’autres ouvrages d’une grande importance ont été publiés au cours des vingt-cinq dernières années environ. Mais aucun ne possédait l’ambition, la rigueur, l’érudition extraordinaire et l’ampleur même de l’ouvrage d’Anwar. Grâce à cet ouvrage, l’économie politique marxiste peut désormais dialoguer avec l’économie dominante à tous les niveaux d’abstraction et dans tous les domaines où s’inscrit la théorie économique. Même si une décennie s’est écoulée depuis sa publication, toute sa portée n’a pas encore été assimilée. Anwar a passé ses dernières années à donner inlassablement des conférences sur différents aspects de son argumentation, s’efforçant de la rendre accessible. Mais si une décennie représente une longue période dans une vie, elle n’est qu’un clin d’œil dans l’histoire intellectuelle. Il faudra un certain temps avant que toute la portée de cet ouvrage soit appréciée à sa juste valeur. Mais il est d’ailleurs rare qu’un livre mérite ne serait-ce que d’être pris en considération.

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Même si le chef-d’œuvre d’Anwar est paru tardivement dans sa vie et vers la fin de l’histoire générationnelle de la New Left, on peut dire qu’il a été publié à l’aube même d’une nouvelle ère. Je veux parler de l’ère de la gauche qui émerge aujourd’hui, cette nouvelle génération de socialistes, qui constituent la première gauche à ne pas être entravée par la main de fer des Deuxième et Troisième Internationales. La pensée économique revitalisée, dont Anwar a joué un rôle central dans le développement, devra désormais supplanter les cadres théoriques précieux mais profondément imparfaits légués par Hilferding, Lénine et Luxemburg. Au cours de ces longues années arides, alors que nous étions nombreux à attendre qu’il achève son projet, une multitude de ses étudiants dévoués ont enregistré les cours d’Anwar, légendaires pour leur clarté et leur éclat, puis les ont transcrits à des fins d’étude et de discussion. Ces cours circulaient parmi les initiés à la manière des écrits samizdat en Union soviétique, non publiés mais très influents. C’est grâce à ces brillantes dissertations que j’ai fait mes premiers pas en économie marxiste. Elles mettaient pleinement en évidence les connaissances extraordinaires d’Anwar et sa compréhension du marxisme classique. Mais elles révélaient également son insistance sur le fait que notre admiration pour ces figures historiques ne nous autorise pas à accepter aveuglément leurs faiblesses théoriques. Shaikh a pleinement assimilé tout ce que les marxistes de la Deuxième et de la Troisième Internationale avaient à offrir. Il l’a assimilé, puis a élaboré une théorie plus solide, plus complète et plus aboutie, capable de servir de fondement à la gauche émergente à mesure qu’elle développe ses propres capacités intellectuelles.

Il y a beaucoup à apprendre des contributions intellectuelles d’Anwar Shaikh. Mais il y a encore davantage à apprendre des valeurs et des engagements qu’il incarnait. Jamais aucun autre intellectuel de la tradition marxiste n’a travaillé avec une telle intensité, une telle endurance et un tel dévouement inébranlable à un programme de recherche. Alors que, génération après génération, la New Left se détournait de l’économie politique, du marxisme, voire du matérialisme lui-même, Anwar est resté fidèle à sa cause. Sa capacité de travail était prodigieuse. Son refus de se contenter de quoi que ce soit de moins qu’un travail achevé était si intense qu’il en devenait presque contre-productif.

À une époque où tant d’intellectuels immigrés se réfugiaient derrière leur couleur de peau, leur langue et leur appartenance ethnique pour se fondre dans une culture radicale de plus en plus superficielle, Anwar a refusé. Il a refusé d’être défini par son milieu social. Il n’était motivé que par ses engagements moraux et politiques. Il s’agissait bien sûr d’une position qui allait de soi chez les marxistes des générations qui l’avaient précédé. Mais elle a aujourd’hui presque disparu, alors que n’importe quel universitaire de second ordre tente de monnayer les bribes d’identité auxquelles il peut prétendre. Je le taquinais souvent en lui disant que s’il se présentait comme un «économiste postcolonial», il pourrait peut-être toucher un public plus large. Cela valait bien un rire, mais rien de plus. Cette idée même lui était insupportable. Et nous en sommes d’autant plus enrichis. Shaikh était un homme remarquable et un intellectuel hors du commun. Nous ne reverrons pas de sitôt un talent comme le sien. (Article publié sur le site du magazine Jacobin le 8 octobre 2026; traduction rédaction A l’Encontre)

Vivek Chibber est professeur de sociologie à l’université de New York. Il est rédacteur en chef de Catalyst: A Journal of Theory and Strategy.

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Entretien avec Anwar Shaikh

Anwar Shaikh, New School for Social, Research, 19 avril 2024. (Capture de vidéo)

Réalisé par Pablo Pulgar Moya en mai 2021

Le professeur Anwar Shaikh est titulaire de la chaire d’économie à la Faculté des sciences sociales et politiques de la New School for Social Research à New York, où il enseigne depuis 1972. Il est en effet l’un des économistes hétérodoxes les plus éminents au monde. Dans l’entretien qui suit, Pablo Pulgar Moya s’entretient avec Anwar Shaikh à Santiago du Chili pour aborder l’économie hétérodoxe, la politique, la notion de profit et les contradictions sociales du capitalisme.

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Pablo Pulgar Moya: Bon après-midi, professeur Shaikh. C’est un plaisir pour moi de pouvoir réaliser cet entretien. Tout d’abord, je pense qu’il est utile de commencer par votre parcours intellectuel; pourriez-vous nous parler brièvement de vos travaux théoriques et de ces dernières années, d’autant plus que votre formidable ouvrage Capitalism: Competition, Conflict, Prices paraîtra bientôt en espagnol [il est paru en anglais en février 2016, Oxford University Press].

Anwar Shaikh: Bonjour, Monsieur Pulgar Moya. En espagnol, en effet. Je suis né au Pakistan; pour ainsi dire mon intérêt pour le développement s’est manifesté naturellement. Ma famille voyageait beaucoup, j’ai donc vécu dans différents pays, notamment en Malaisie, au Canada, au Koweït et au Nigeria, pendant un certain temps. Il est très clair qu’il existe d’énormes disparités en matière de développement. Et bien que j’aie commencé des études d’ingénieur, je me suis finalement orienté vers l’économie après l’obtention de mon diplôme. La question que je me posais alors était la suivante: comment favoriser le développement et comment expliquer ces différences? Je pensais que l’économie était la voie à suivre. Mais une fois arrivé à l’université de Columbia, j’ai découvert que les spécialistes du développement étaient censés s’appuyer sur la théorie standard pour expliquer le développement. Or, cette théorie standard n’avait aucun sens pour moi. La maximisation de l’utilité, l’optimisation, les anticipations rationnelles, la concurrence parfaite… tout cela ne me semblait ni expliquer ni même refléter le monde.

Je me suis donc mis à explorer d’autres fondements. Cela m’a conduit à lire Joan Robinson, puis Luigi Pasinetti, tous deux économistes de Cambridge, et de là, à revenir à Marx, Smith et Ricardo. Ce faisant, j’ai commencé à voir qu’il existait, dans cette tradition alternative, une voie à suivre, une voie qui partait d’un point de départ complètement différent, à savoir la manière dont les gens se comportent réellement, et à partir de là, on pouvait en déduire tous les outils fondamentaux de la microéconomie, puis aborder le fonctionnement des économies et construire une analyse macroéconomique. Mais l’ensemble de cette analyse devait s’articuler de manière cohérente d’un niveau à l’autre. Et elle devait être cohérente avec les données empiriques et les observations sur le capitalisme. Cela m’a pris beaucoup de temps, énormément de temps. Cela a pris du temps car j’ai dû combler des lacunes. Si vous lisez Marx, il n’y a rien sur le commerce. Si vous lisez Ricardo, il n’y a rien sur la lutte des classes; on ne peut donc pas se contenter de les additionner. Sraffa ne dit rien sur la monnaie. J’ai dû développer un cadre qui soit cohérent en soi et capable de répondre à des questions empiriques sur le monde moderne. Cela a nécessité de nombreuses années de recherche, et près de 20 ans rien que pour rédiger le livre. J’ai commencé à l’écrire en 1997 et il est paru en 2016.

Lors de la dernière conférence, lundi [mai 2021], vous avez déclaré qu’on ne construit pas une nouvelle théorie uniquement en détruisant l’ancienne, et qu’on ne peut pas se contenter de détruire l’ancienne théorie en démontrant ses erreurs. Il faut toujours partir d’un fondement différent. Considérez-vous votre propre ouvrage comme un nouveau paradigme économique, comme une nouvelle manière de systématiser ce qu’est le capitalisme? Quel contexte a été le plus important pour l’élaboration de votre propre modèle?

Anwar Shaikh: Eh bien, permettez-moi de commencer par la question du paradigme: s’agit-il d’un nouveau paradigme?

Je pense que oui, mais ce n’est pas le mien. C’est celui qui, à mon avis, était implicite et peut-être enfoui chez Smith, Ricardo, Marx et Keynes. Ils ont étudié différents aspects de l’économie. Smith considérait que le marché est une sorte de mécanisme d’équilibre, Ricardo a développé la théorie des prix relatifs, puis Marx celle de la lutte des classes et du produit excédentaire, la plus-value comme fondement du profit, etc. Quant à Keynes, il a introduit la notion de demande effective et la macroéconomie. Mais le fait de rassembler tous ces éléments de manière cohérente constitue, à mon avis, un nouveau paradigme. Et j’ai été influencé, dans ma jeunesse, par l’idée de Thomas Kuhn [La structure des révolutions scientifiques, 1962] selon laquelle les nouveaux paradigmes naissent de l’accumulation des lacunes de l’ancien paradigme. Mais, bien sûr, cela ne signifie pas que ces lacunes s’assembleront d’elles-mêmes pour former un nouveau paradigme. Elles indiquent simplement qu’un nouveau paradigme est nécessaire. Et ce qui en découle est motivé par ces lacunes, mais n’en est pas le résultat inévitable. Par exemple, le développement par Einstein de la science du monde physique a certainement été motivé par les problèmes croissants que posait le référentiel newtonien. Mais cela ne signifiait pas que la théorie de la relativité ait été produite simplement en modifiant la mécanique newtonienne à la marge, etc. Einstein l’a fondamentalement transformée.

Pablo: Dans votre Capitalism, vous avez fait remarquer que la recherche du profit est le moteur du capitalisme et de ses progrès, mais qu’elle contribue en même temps à créer et à précipiter sa pire crise. Pouvez-vous aborder, par exemple, certaines implications politiques découlant des théories que vous présentez dans votre ouvrage?

Anwar Shaikh: Oui, l’un des aspects fondamentaux de mon ouvrage est que nous devons comprendre comment les individus et les entreprises se comportent vraiment. Il suffit de se regarder dans un miroir pour observer le comportement des gens, n’est-ce pas? On constate donc qu’ils ne se comportent pas comme le décrit le récit néoclassique. Il reste alors à expliquer comment déduire les lois de la demande observées à partir des schémas de comportement réels des individus. C’est là une première tâche. L’autre tâche consiste à montrer comment le marché crée l’offre. Là, le point le plus important est que la production est motivée par la rentabilité et que le système s’équilibre par essais et erreurs. Dans une entreprise, par exemple, lorsque vous lancez une activité, vous ne savez pas qui viendra dans votre restaurant, vous faites une estimation. Et si vous avez de la chance, peut-être qu’au bout de six mois, un an, deux ans, vous aurez acquis une réputation suffisante et que vous commencerez à gagner de l’argent. Mais avant cela, vous subissez des pertes. Ce type de comportement signifie donc qu’une théorie de l’entreprise dépend fortement des anticipations de rentabilité découlant des anticipations de demande, car si les clients viennent mais ne paient pas, ou s’ils paient trop peu, le fait qu’ils viennent n’a aucune importance: ils doivent payer suffisamment pour que l’entreprise réalise un bénéfice. Et le deuxième point est que l’équilibre entre votre offre – qui, dans le cas d’un restaurant, correspond à l’ensemble des plats que vous proposez – et la demande – c’est-à-dire les clients – n’est jamais un équilibre immédiat. Si vous n’avez pas assez de clients, vous réduisez votre activité. Si vous en avez trop, vous embauchez davantage de personnel et préparez plus de plats. Ce processus d’équilibrage implique donc des fluctuations constantes. Votre production, votre offre alimentaire, génère également de la demande. En effet, lorsque vous embauchez davantage de personnel, celui-ci demande davantage de biens grâce à son revenu salarial. Lorsque vous achetez des matières premières, c’est-à-dire ce dont vous avez besoin pour cuisiner, cela constitue une demande d’intrants qui influe sur l’offre de matières premières. Et vos bénéfices sont transférés dans vos revenus, ou dans ceux de vos créanciers, propriétaires, etc. Peut-être que si les affaires marchent bien, vous déciderez de développer votre activité, c’est-à-dire d’investir dans des locaux plus grands, etc. Il s’agit là de la demande d’investissement, motivée par des anticipations de bénéfices à plus long terme. Ainsi, les deux côtés, l’offre et la demande, reflètent la recherche du profit de différentes manières. Et rien ne garantit que ces millions d’actions individuelles d’offre et de demande s’équilibreront. Au contraire, ces éléments cherchent constamment à trouver un équilibre tout en s’en éloignant sans cesse. Et cela signifie pour moi beaucoup de turbulences, ce que j’appelle une régulation turbulente.

Le fait est que la concurrence réelle est totalement différente de la fiction de la concurrence parfaite. La concurrence réelle est une guerre, et les concurrents utilisent tous les moyens à leur disposition. D’ailleurs, par exemple, si vous connaissez l’histoire, vous savez que certaines entreprises débauchent les clients d’autres sociétés, répandent des mensonges et de la désinformation sur d’autres marques, et ne cessent de proclamer qu’elles sont meilleures que les autres – même si ce n’est pas le cas. Tout cela constitue des outils de concurrence, autrement dit c’est la propagande de cette guerre-là. Dans la concurrence réelle, ce sont les entreprises qui fixent les prix. L’économie orthodoxe affirme que les entreprises en situation de concurrence parfaite se voient attribuer des prix, qu’elles considèrent comme «donnés», alors qu’en réalité ce sont elles qui fixent les prix et, selon leurs besoins, les modifient.

Enfin, dans le cadre de la concurrence réelle, quel que soit le secteur concerné, la concurrence conduit les entreprises à fixer des prix globalement similaires pour une qualité donnée, car c’est ce que recherchent les clients. Mais si les nouvelles entreprises d’un secteur donné affichent des taux de profit plus élevés que celles d’un autre secteur, le capital se déplace alors d’un secteur à faible profit vers celui à fort profit. Ce qui constitue un autre type de processus turbulent. Cela crée davantage d’offre lorsque le taux de profit est élevé, ce qui fait baisser les prix et, par conséquent, réduit le taux de profit. Dans les secteurs où le taux de profit était relativement faible, l’offre se contracte relativement et les prix augmentent. On n’obtient jamais d’égalisation exacte, mais des ajustements et des fluctuations constants, car tout ce que l’on fait entraîne des effets ailleurs. Et cela signifie que le capitalisme est en mouvement constant, en ajustement constant, jamais en équilibre. Pourtant, ces processus ont des centres de gravité mobiles. C’est là, à mon avis, la notion classique de concurrence.

Pablo Pulgar Moya: Vous considérez le profit comme élément clé en tant que moteur du capitalisme. Dans ce contexte, quelle est l’importance de ce concept pour expliquer les contradictions entre, par exemple, les objectifs privés et les objectifs sociaux de la communauté?

Anwar Shaikh: C’est précisément la question qui figure actuellement à notre ordre du jour en ce qui concerne le changement climatique. Mais elle a toujours été présente. Si l’on laissait le choix aux entreprises, elles chercheraient naturellement à réduire leurs coûts au minimum afin de réaliser le plus de profit possible. Comme elles ne peuvent pas fixer n’importe quel prix, les autres entreprises les contraindront à s’aligner sur un prix commun. Comment parvenir alors à réduire les coûts? Une solution consiste à faire baisser les salaires des salarié·e·s. Une autre consiste à allonger la durée de la journée de travail, à les faire travailler plus dur et plus longtemps. De plus, les entreprises peuvent recourir à la mécanisation et réduire ainsi les coûts unitaires de main-d’œuvre. Ces éléments sont au cœur des concepts marxistes de plus-value absolue et relative. Et bien sûr, les entreprises tenteront d’exploiter les ressources naturelles de la manière la moins coûteuse possible. Ce qui signifie, dans l’ensemble de ce processus, que la pollution est rentable. Si vous ne l’empêchez pas, l’entreprise est poussée, par la concurrence et par la recherche du profit, à polluer l’environnement, à nuire aux travailleurs et travailleuses et à porter préjudice aux consommateurs. Nous savons que, en l’absence de réglementations en matière de sécurité, les entreprises peuvent introduire des substances toxiques dans leurs produits, non pas parce qu’elles sont malveillantes, mais parce que cela rendra leurs produits moins chers et leur conférera ainsi un avantage concurrentiel. De toute évidence, cette recherche du profit n’a absolument rien à voir avec un objectif social. Nous savons, d’un point de vue historique, que les cigarettes et autres produits du tabac étaient largement commercialisés, et que ces entreprises savaient parfaitement, des années et des années avant d’être démasquées, que cela provoquait le cancer. Alors, qu’ont-elles fait? Elles ont dissimulé cette information, car bien sûr, elles auraient subi d’importantes pertes de bénéfices si le public en avait eu connaissance. Et bien sûr, les gouvernements se sont montrés complices partout.

En ce sens, je crois que la recherche du profit comporte une composante dynamique et rationnelle, non pas au sens d’une rationalité parfaite, mais il existe une logique qui consiste à faire peser tous ces effets néfastes sur autrui afin d’en tirer profit. Et cela signifie pour moi que l’interaction entre les entreprises et l’environnement, entre les entreprises et la pollution qu’elles génèrent, ou entre les entreprises et les autres personnes, est un trait intrinsèque du système. Prétendre qu’il s’agit d’une externalité est une proposition absurde. Bien sûr, c’est interne et non externe: on ne dit pas qu’une guerre est interne quand on la gagne et externe quand on tue d’autres personnes. Cela fait partie de la guerre! C’est interne à la guerre. Cette distinction est donc fausse. De même, l’«efficacité» n’est pas l’efficacité de l’utilisation des ressources pour le bien social, mais l’efficacité de l’utilisation des ressources à des fins de profit. Et puis, il est efficace de polluer, à moins que l’on ne vous en empêche, car sinon, vos coûts seraient plus élevés. Il est efficace d’employer des personnes à très bas salaires, car cela vous permet de réaliser davantage de profits. À moins qu’elles ne résistent. L’histoire du mouvement ouvrier et des luttes de classe s’inscrit dans la lutte contre la notion capitaliste d’efficacité, entre sa logique de profits et nos notions d’avantages sociaux.

Pablo Pulgar Moya: Dans le contexte actuel, de nombreux départements d’économie à travers le monde sont dominés par les idées de l’économie orthodoxe. D’un autre côté, l’économie hétérodoxe survit dans certaines universités et souvent en dehors des universités et des institutions officielles. Mais après la crise de 2008, il semble que l’économie néoclassique ait été incapable d’expliquer la crise elle-même. Pour vous, reconnu comme l’un des rares économistes à avoir prédit la crise de 2008, comment avez-vous envisagé la possibilité que la crise aboutisse à un effondrement systémique?

Anwar Shaikh: Tout d’abord, il est vrai que les économistes hétérodoxes sont exclus de la plupart des départements d’économie, partout dans le monde. Mais cela ne signifie pas qu’il n’y ait aucune place pour eux. Si l’on parcourt l’Europe, plusieurs espaces leur sont encore ouverts. L’Angleterre, par exemple, compte plusieurs universités accueillant des économistes hétérodoxes, tout comme l’Australie, l’Allemagne, la France, l’Italie et les États-Unis, etc. Et partout dans le monde, il existe des universités qui disposent encore d’espaces hétérodoxes. Les États-Unis comptent au moins trois ou quatre départements où l’on trouve un nombre important, voire une majorité, d’économistes hétérodoxes. Dans le mien, à la New School for Social Research, nous sommes pour la plupart des économistes hétérodoxes; c’est donc un exemple. Nous sommes, c’est vrai, en marge, mais nous n’avons pas disparu, nous ne sommes pas morts.

Et nous nous développons depuis la crise, précisément parce que les gens se demandent: «Mais pourquoi le cadre théorique standard n’a-t-il pas été capable d’expliquer la crise ni de l’anticiper?» Car dans le cadre de l’économie orthodoxe, les crises se situent en dehors du système, puisque, à l’intérieur de celui-ci, tout est parfait et calme: un ballet de consommateurs et d’entreprises dansant en parfaite harmonie. Ce n’est donc que lorsqu’un élément extérieur à ce ballet fait irruption sur la scène qu’ils s’exclament: «Oh mon Dieu, que s’est-il passé ici?» Du point de vue hétérodoxe, les crises constituent une tendance inhérente. Si le système se développe mais se surendette, il s’effondre. Ceux qui observent le capitalisme le savent depuis toujours; le banquier d’affaires milliardaire George Soros, par exemple, affirme que si l’on dépasse les bornes, on finira par échouer.

Mais il ne s’agit pas uniquement de crises. La différence entre l’économie hétérodoxe et l’économie orthodoxe tient à la manière dont on représente le capitalisme lui-même, à la base. L’économie orthodoxe affirme que l’on fait des choix optimaux. Gary Becker affirme que c’est le cas dans le mariage, dans le choix d’avoir des enfants, etc. Je pose la question aux personnes présentes ici, à cette conférence: combien d’entre vous ont choisi leur mari, leur femme, leur partenaire ou leur enfant en faisant un choix rationnel? Et si quelqu’un lève la main, c’est qu’il est fou. Personne ne prend ce genre de décision de vie, ni même celle de choisir quoi manger, de la manière prétendue par l’économie orthodoxe. Nous savons donc déjà que cela ne tient pas la route au niveau microéconomique, ni au niveau macroéconomique.

L’économie orthodoxe masque cette incohérence à l’aide des mathématiques. Les gens se laissent intimider par les mathématiques et pensent que cela doit être rigoureux. Mais quiconque connaît les mathématiques sait que celles-ci ne peuvent pas être plus rigoureuses que la question que vous posez, n’est-ce pas? Et bien souvent, les mathématiques ne sont pas du tout appropriées. Il n’y a donc aucune raison de vénérer les mathématiques. Ce n’est qu’un outil, à utiliser lorsque cela convient à la structure et à l’application d’un cadre particulier. Et souvent, elles sont moins importantes que l’histoire, l’observation sociale, etc.

Anwar Shaikh et Ernest Mandel, en avril 1992 lors de la Socialist Scholars Conference. Mandel souligne déjà l’apport exceptionnel de Shaikh.

Concernant les crises, la question se pose de savoir si elles proviennent de l’extérieur ou de l’intérieur. Je pense qu’elles proviennent principalement de l’intérieur. J’ai donc commencé à étudier les cas de crises internes. Bien sûr, il existe des cycles économiques assez réguliers, dans le sens où ils se répètent, non pas à des intervalles exacts, mais ils se produisent encore et encore. Ils sont comme les vagues de l’océan. Il serait bien naïf de penser qu’une seule vague va déferler et qu’aucune autre ne suivra; il s’agit d’une dynamique fondamentale. Vous savez également que, dans l’océan, il existe des mouvements bien plus profonds, des cycles plus longs. Et que, dans l’histoire de l’économie, il existe aussi ce qu’on appelle les «longues vagues» (ondes). Les longues vagues sont associées à Kondratieff [économiste russe, 1892-1938; après avoir subi des années de prison suite au procès dit des industriels de 1930, il sera condamné à nouveau lors des grandes purges de 1938 et fusillé le jour de la sentence], et tout cela semblait fonctionner plutôt bien, jusqu’aux années 1930 ou 1940 environ. Pourtant, après cela, elles semblaient avoir disparu; on avait l’impression de ne plus jamais les retrouver. Je me suis plongé dans les écrits de Kondratieff [1] et j’ai découvert quelque chose de très intéressant. Les données qu’il présente sur les ondes longues se réfèrent aux prix. Mais dans le corps du texte, il les présente en termes de prix nominaux. À la fin de l’ouvrage, il propose une autre série où les prix sont exprimés en or, car l’or est en quelque sorte une matière première universelle. Non pas parce qu’il constitue le fondement de la monnaie, mais parce qu’il représente une référence pour celle-ci. J’ai donc représenté ces données graphiquement. Et, ô surprise, tout ce que Kondratieff avait dit s’est avéré vrai en termes de prix par rapport à l’or, y compris pour la période actuelle. Sur cette base, j’ai commencé à m’intéresser au fait que les crises surviennent vers le milieu de la phase descendante de ces ondes longues. Vous pouvez le constater pour 1814, 1847, 1873; vous pouvez le voir en 1929; vous pouviez le constater dans les années 1980, période de ce qu’on a appelé la «grande stagflation». Lors des pics de vague de 1920 et 1962, une crise est survenue environ 8 à 9 ans après le pic. J’ai commencé à observer que, vers 1999-2000, la courbe lissée des prix avait de nouveau atteint un sommet. Sur cette base approximative, j’ai estimé que si ce schéma se confirmait, la prochaine crise surviendrait vers 2008-2009. Elle s’est produite en 2008, comme nous le savons. Il s’agissait d’un calcul approximatif, mais ce n’est pas si mauvais si l’on pense aux mouvements de l’océan et aux vagues. Les vagues ne se ressemblent jamais exactement. Il serait très imprudent de penser que la dernière vague survenue est la seule qui existe ou que la prochaine se produirait exactement au même intervalle. La question se pose donc: qu’est-ce qui anime un tel processus récurrent? Des processus sous-jacents plus profonds. Et cela fait partie d’un autre volet de mes recherches.

Pablo: C’est la dernière question. Ici, chez nous, au Chili, nous avons vécu une expérience traumatisante avec le néolibéralisme, comme vous le savez bien. Dans la littérature spécialisée, le Chili est présenté comme une expérience des politiques des «Chicago Boys» et met en évidence d’énormes contradictions entre les objectifs sociaux et les intérêts privés. Comment interprétez-vous le cas chilien en tant qu’exemple de polarisation et d’aggravation de ces contradictions sociales du capitalisme?

Anwar Shaikh: Permettez-moi de commencer par dire que je considère que les «Chicago Boys» ont commis un crime contre l’humanité, et que je n’ai aucun doute à affirmer que, quelles qu’aient été leurs motivations, il s’agissait d’un acte criminel et d’un acte de violence. Non pas parce qu’ils étaient les seuls impliqués, mais parce qu’ils étaient si empressés de soutenir cette politique. Je comprends que, de leur point de vue – et c’est là la théorie orthodoxe –, le marché fonctionne mieux lorsque l’État intervient le moins possible. Ils s’appuient sur cela pour justifier la dictature au nom de la préservation de la liberté du marché. Pourtant, aux États-Unis, l’État intervient dans tous les domaines, comme le souligne Trump: droits de douane et subventions à l’agriculture, mais ils ont tendance à l’oublier. Et deuxièmement, si l’on aborde la question sous cet angle, la question qui se pose est la suivante: quel est le coût de ce soi-disant «ajustement», de cette «stratégie de choc et de terreur» dont parlait Jeffrey Sachs? Il me semble que lorsque l’on évoque les progrès considérables réalisés par le Chili par la suite, personne ne tient compte de ce coût. Où, dans «l’économie du bien-être», se trouve le coût des personnes qui ont été tuées, de celles qui ont été torturées, de celles qui ont été chassées, des enfants qui ont été enlevés? Et si je disais à un «Chicago Boy»: «Félicitations, juste pour que vous le sachiez, votre famille a été kidnappée, ses membres ont été tués, leurs biens et leur argent ont été confisqués, et nous avons investi leur argent dans une entreprise qui marche très bien; l’économie s’en porte donc mieux aujourd’hui.» Vous ne mesurez pas la souffrance, la misère et le sang des perdants, mais vous mesurez le gain en termes de profit? Ils donnent l’impression que cela a eu un effet positif, mais aucune de ces mêmes personnes ne serait prête à sacrifier sa famille pour un tel effet. C’est donc, à mon avis, une hypocrisie de la pire espèce. Et les personnes impliquées, quelles que soient leurs motivations, ont commis un crime. (Entretien publié sur le site Historicalmaterialism.org en date du 8 mai 2021; traduction rédaction A l’Encontre)

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[1] Romaric Godin dans son article du 9 octobre 2026 intitulé «L’économiste Anwar Shaikh, antidote aux illusions capitalistes» écrit: «Anwar Shaikh reprend la théorie des ondes longues du capitalisme, construite d’abord par Nikolaï Kondratiev (1892-1938), puis reprise par Ernest Mandel (1923-1995).» A ce propos, pour appréhender la spécificité de l’approche de Mandel, voir son ouvrage Les ondes longue du développement capitaliste. Une interprétation marxiste, Ed. Syllepse, 2014.

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On peut lire un compte rendu détaillé de l’ouvrage d’Anwar Shaikh établi par Bernard Guerrien peu de temps après sa parution de Capitalism. Competition, Conflict, Crises. Le titre de compte rendu, publié dans la Revue de la régulation en automne 2026, était: «Une nouvelle “théorie générale”?» .

Bernard Guerrien est connu pour ses exposés et critiques internes de la théorie économique néoclassique: La théorie économique néoclassique, Repères, 2008. (Réd. A l’Encontre)

 

 

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