France dossier. «L’école publique en péril. Près d’un demi-million de jeunes dans la rue: comment la contestation lycéenne gagne les universités» (1)

Paris, 13 octobre 2026. (Capture de vidéo)

Par Maïa Courtois

Les étudiants sont de plus en plus nombreux à rejoindre le mouvement lycéen, malgré les fermetures administratives, les cours en distanciel et, parfois, la répression de la police. Les enseignants-chercheurs commencent aussi à se mobiliser.

Sur une dizaine de mètres, des poubelles et des cageots s’empilent devant l’entrée de l’université Sorbonne-Nouvelle, aussi appelée Paris 3. Des tags recouvrent le parvis et les murs. Des affiches «La fac est à nous» sont accrochées sur les grilles. Ici et là, des pancartes en soutien au mouvement lycéen: «BV les 2010» (abréviation pour «bien vu»), «Bismillah c’est les ténèbres» (référence à une tentative d’infiltration policière sur Snapchat, le réseau sur lequel s’organise en grande partie la mobilisation lycéenne). Les étudiants de la Sorbonne-Nouvelle ont organisé un blocage et une assemblée générale (AG) devant leur fac. Un passant âgé s’arrête, le regard curieux, puis encourage les quelques étudiants réunis: «Bon courage pour la manifestation!», en référence à la manifestation nationale du 13 octobre.

Celle-ci réunit 480 000 participants dans toute la France, selon l’intersyndicale étudiante et lycéenne, 161 000, selon le ministère de l’Intérieur. Pour les premiers, la mobilisation est donc au moins similaire à la journée de manifestation précédente du 8 octobre. Pour les services de Laurent Nuñez, au contraire, elle s’essouffle.

Lucas, en master lettres-philosophie, hoche la tête: ses camarades et lui vont défiler avec les manifestants du 13 octobre. Des rassemblements ont lieu partout en France pour cet acte V du mouvement lycéen. Les syndicats sont présents aux côtés de la jeunesse. À Paris, la marche intersyndicale contre le budget austéritaire s’y est cependant greffée avec un parcours différencié. «Il faut que, par le bas, se solidifie une mobilisation par secteurs entiers: que les lycéens, les étudiants, les travailleurs puissent assurer une continuité du mouvement et multiplier leurs jonctions», espère Lucas, qui milite au Poing levé, une organisation de jeunesse.

Dans sa faculté, les AG ont réuni un nombre de plus en plus grand d’étudiants au fil des deux dernières semaines. «500 personnes sont venues en AG la semaine dernière. Cela démontre que ce mouvement lycéen était destiné à se propager à cette université», retrace-t-il.

«Regarde le mail qui vient de tomber!» lance à ses côtés Serge, étudiant en informatique, en montrant son écran de téléphone à Lucas.

Celui-ci s’empresse d’aller relayer l’information à un autre groupe, un peu plus loin: la direction de Paris 3 annonce une fermeture administrative anticipée pour la manifestation du mardi 13 octobre. La semaine dernière déjà, l’Union étudiante décomptait près de 30 % des sites universitaires fermés préventivement par l’administration.

Universités au point mort: bataille des chiffres entre syndicats étudiants et ministère

Ce 13 octobre, jour de manifestation, les universités sont bel et bien au point mort, comme à Paris 3, indique l’Union étudiante à Basta!. Sur 70 universités françaises, «90 % des facs sont bloquées ou fermées», annonce Félix Stive, porte-parole de la fédération syndicale. Le ministère de l’Enseignement supérieur conteste ces chiffres. Il annonce, de son côté, 35 % des établissements perturbés, en incluant les blocages, les occupations ainsi que les fermetures administratives. Et plus de 200 lycées à l’arrêt.

Solidaires Étudiantes, avance, pour sa part, le chiffre d’une «trentaine de campus bloqués avec de belles réussites à Dijon, Nantes, où tout est bloqué. Même Polytechnique est bloquée, ce qui est historique», rapporte Lucie Clamens, porte-parole du syndicat étudiant. Celle-ci liste aussi de nouvelles occupations de facs à Montpellier, tandis que d’autres se poursuivent depuis plusieurs jours, comme à Toulouse.

Dans des villes comme Lyon, la mobilisation des campus s’étend de jour en jour, jusqu’à l’Institut d’études politiques et l’École normale supérieure, bloqués ce 13 octobre au matin. La journée nationale de manifestation du mardi 6 octobre semble avoir marqué un tournant dans la propagation du mouvement aux universités.

À Grenoble, «on a ainsi vu des campus généralement très dépolitisés, ceux éloignés au sud-ouest de la ville, entrer dans le mouvement. Après l’avoir regardé de loin, ils ont suivi le campus principal où se trouvent les filières en lettres et sciences humaines, d’ordinaire plus mobilisées, explique Lucie Clamens. Il a suffi d’une étincelle, de quelques étudiants qui ont dit: “Ce n’est pas parce qu’on est très éloignés du centre, de l’éclairage médiatique, qu’on ne peut pas rejoindre”.»

«Le policier m’a répondu, mot pour mot: “Je m’en bats les couilles”»

Mais cette mobilisation étudiante va de pair avec une double répression: administrative et policière. Devant Paris 3, une marelle est dessinée à la bombe aérosol sur le bitume. Dans chaque case, il est écrit: 1 CRS, 2 CRS, 3 CRS, 4 CRS… Il y a une semaine, lundi 5 octobre, les forces de l’ordre ont été appelées par la direction de l’université pour entrer dans l’université, alors qu’une AG s’y tenait, dans le but de mettre fin au blocage. Sur des vidéos visionnées par Basta!, on peut voir des dizaines de policiers casqués démonter des tables et des chaises et repousser des étudiants, sous les cris de ces derniers.

Kamil, technicien audiovisuel et syndiqué CGT, raconte avoir été frappé et gazé. «Je me suis mis entre les étudiants et les CRS pour éviter les débordements, les blessés, parce qu’on a très bien vu ce qui se passe depuis des semaines. En tant que personnel de l’université, je ne voulais pas que des étudiants soient frappés, malmenés, violentés par la police. Donc je me suis mis entre les deux, en montrant ma carte professionnelle et en répétant que je travaillais ici», raconte-t-il.

Alors qu’un policier se rapproche de lui, bombe lacrymogène à la main, Kamil brandit sa carte. «Le policier m’a répondu, mot pour mot: “Je m’en bats les couilles.” Puis, il m’a frappé au visage avec sa bombe. Et il m’a aspergé ensuite de gel lacrymogène», poursuit Kamil. Son arcade sourcilière s’ouvre ; son visage se couvre de sang. À ses côtés, une de ses collègues de la CGT, qui s’était également interposée, se fait elle aussi «bousculer et frapper», affirme-t-il.

Depuis cette intervention brutale, les étudiants mobilisés réclament la démission du président de l’université, Daniel Mouchard-Zay. Celui-ci a obtenu une confiance renouvelée de son conseil d’administration le 9 octobre. Partout, les murs du campus sont recouverts de tags «Mouchard, faut assumer», «Démission», «De quel lien de confiance tu parles?»

Cette intrusion des forces de l’ordre «a laissé des séquelles psychologiques», affirme Lucas. La violence de l’intervention, suivie d’une nasse de près de quatre heures, a découragé certains, déplore Serge. «Ce matin, plusieurs personnes qui auraient voulu soutenir nous ont dit: « En fait, c’est trop dangereux, je ne vais pas m’approcher de la fac. » Ils voulaient faire peur, et ça marche.»

Fermetures administratives et cours en distanciel pour contenir le mouvement

Au-delà des intrusions des forces de l’ordre sur des campus – qui ont concerné Paris 3 et Nantes –, les fermetures administratives pèsent sur le mouvement étudiant. Félix Stive, porte-parole de l’Union étudiante, dénonce le «recours devenu systématique» à cette pratique, généralisée depuis les mobilisations de la jeunesse contre la réforme des retraites en 2024. «Cela renvoie aux pratiques patronales d’auparavant: on fermait les usines quand ça commençait à chauffer», soupire-t-il. Il épingle en particulier des fermetures «abusives à Paris, dans des centres universitaires qui ne sont même pas mobilisés». Avec d’autres partenaires, son organisation réfléchit aux recours juridiques possibles contre cette généralisation.

De la même façon, les cours en distanciel sont une mesure contre laquelle les enseignants sont de moins en moins nombreux à s’élever. «On constate que certains enseignants qui, jusqu’ici, avaient refusé de le faire, sont en train de se laisser tenter. Or, c’est une forme de répression administrative contre laquelle il faut lutter», défend Lucie Clamens.

En outre, Félix Stive rappelle qu’en distanciel, l’obligation d’assiduité, de même que les évaluations, sont contraires au code de l’éducation. «On a fait circuler un mail type aux étudiants pour qu’ils ne se fassent pas sanctionner. Ceux-ci l’envoient à leurs chargés de cours, qui font facilement machine arrière. Malheureusement, il y a une bénédiction du gouvernement encourageant ces pratiques», dénonce le porte-parole de l’Union étudiante.

Sur le terrain, ces fermetures et ces cours en distanciel ont bel et bien un impact. «Oui, ça réduit le nombre de personnes présentes et mobilisées, concède Esther, étudiante en master lettres-philosophie, également militante au Poing levé. Mais il y a quand même une vraie détermination. Parce que se retrouver devant la fac, alors qu’elle est fermée, cela témoigne de quelque chose de fort», nuance-t-elle.

De fait, comme les jours précédents, les étudiants de Paris 3 se sont réunis en AG devant l’université avant d’aller manifester. Du côté du personnel, la grève a été reconduite à l’unanimité la veille. Comme la semaine dernière, ils étaient 180 à se déclarer grévistes, rapporte Kamil. Depuis le début du mouvement, le nombre d’adhérents à la CGT au sein de cette université a aussi grimpé. Signe d’un engagement grandissant, s’enthousiasme le technicien audiovisuel.

Profiter des vacances scolaires pour «continuer cette convergence»

Alors que le gouvernement communique sur un «essoufflement» du mouvement et mise sur les vacances scolaires des lycéens, les étudiants rencontrés refusent de se laisser décourager. «Avec la grande démonstration du samedi 17 octobre, l’idée est de faire converger étudiants, lycéens et travailleurs. C’est une date auto-organisée et qui fait vraiment parler. Je pense donc que, pendant les vacances scolaires, les lycéens seront d’autant plus libres pour continuer cette convergence», croit Esther. Du côté des organisations étudiantes comme Solidaires, les AG de ce 13 octobre seront déterminantes pour penser la stratégie à mener pendant les vacances scolaires lycéennes.

Les doctorants entrent dans la lutte

Cette semaine, une nouvelle catégorie tente de se mobiliser: les doctorants. Sur le plateau de Saclay, une quarantaine de doctorants, issus d’une dizaine d’universités et d’écoles, se sont réunis pour la première fois en AG le 12 octobre.

Trois mesures principales figurent dans leur motion adoptée en AG. D’abord, la fin des violences policières «systémiques». Ensuite, l’adoption des dix mesures d’urgence, portées par des organisations étudiantes et lycéennes depuis le début du mouvement de jeunesse. Enfin, plus spécifiquement: une alerte sur le manque de moyens de la recherche publique. Celle-ci est de plus en plus livrée aux intérêts privés et mise en concurrence à travers des appels à projets. Dans le même temps, le recours à des chargés de cours aux contrats précaires se poursuit, sans ouvertures de postes pérennes, dénonce la coordination de doctorants.

Nina, doctorante en économie, raconte comment elle est devenue la porte-parole de cette petite coordination: «J’étais la semaine dernière en manifestation à Dijon, où mon copain est doctorant en physique quantique. Nous avons manifesté là-bas en soutien aux lycéens. Avec ma formation de “médic’”, j’y ai pris en charge plusieurs adolescents pour un trauma crânien, un palet dans le dos, une jambe blessée par une grenade…» Indignée par ces violences, lorsqu’elle retourne à Paris le lendemain, le contraste la saisit: dans son laboratoire, c’est le silence. Ce jour-là, jeudi 8 octobre, s’organise pourtant l’acte IV du mouvement lycéen.

«Personne n’en parlait. Alors j’ai lancé: qui vient en manif avec moi? En à peine une heure, six personnes m’ont suivie. Je me suis dit qu’on pourrait donc facilement convaincre et amplifier le mouvement!» En faisant le lien avec des doctorants syndiqués, la coordination s’est vite créée sur le plateau de Saclay. Objectif principal: rallier les enseignants-chercheurs et les autres membres du personnel de l’université, avec qui les doctorants ont un lien plus privilégié, pour venir renforcer le mouvement social en cours. (Publié sur le site Basta! le 13 octobre 2026)

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«Mobilisations: des facs aux anciens gilets jaunes, “on prend le relais des lycéens”» (2)

(Capture de vidéo)

Par Coppélia Piccolo, Maïté Darnault à Lyon et Chambéry, Stéphanie Maurice à Lille, Clara Lenôtre

Le mouvement lycéen prend son rythme de croisière. Pour la troisième semaine consécutive, des dizaines de milliers de personnes ont défilé ce mardi 13 octobre partout en France, réclamant – notamment – un plan de 10 milliards d’euros d’investissement pour les lycées et les universités. Du côté des chiffres de la mobilisation, le grand écart s’accentue. Le ministère de l’Intérieur a compté 161 500 manifestants, contre 266 000 une semaine plus tôt. L’intersyndicale, elle, a dénombré 480 000 personnes dans la rue (contre 450 000). Cet acte V semble naviguer entre deux eaux. Indéniablement, les blocus ne mobilisent pas aussi large qu’ils ont pu le faire fin septembre-début octobre. La répression policière semble elle aussi baisser en intensité.

De là à parler de «décrue», comme l’a fait le ministre de l’Education, Edouard Geffray, sur France Inter dans la matinée? Certes, ses services ont recensé 214 établissements fermés, contre 800 une semaine plus tôt, sur un total de quelque 3 700 lycées dans le pays. Mais ce chiffre ne dit pas tout de l’ampleur de la mobilisation. D’abord parce qu’un établissement fermé n’est pas un établissement bloqué: les portes peuvent rester closes sur décision de l’administration, pour des raisons de sécurité ou à la suite de dégradations. Ensuite, parce que le ministère ne comptabilise pas l’ensemble des établissements dont le fonctionnement est perturbé, ni ces milliers d’élèves dont les cours sont suspendus ou renvoyés à un vague enseignement à distance. Et c’est balayer un peu vite la foule encore nombreuse dans les grandes villes de France.

«Ras-le-bol social»

Les prochaines vacances scolaires de la Toussaint, vendredi soir, peuvent-elles éteindre la flamme lycéenne, que la militante suédoise Greta Thunberg est venue tenter d’aviver? A voir, car dès le lendemain des congés, samedi 17 octobre, une étrange convergence pourrait opérer entre une partie des jeunes mobilisés, étudiants grévistes, anciens gilets jaunes et tous les révoltés contre la vie chère. C’est en tout cas l’espoir qui étreint Antonin, 18 ans. Depuis une semaine, l’étudiant à la très conservatrice «Catho» de Paris, fermée administrativement, préfère les blocages à son bureau. Assis sur un bout de trottoir au cœur de la mobilisation parisienne, le jeune homme ne lève pas les yeux de son livre sur l’histoire du XVIe siècle. «Je profite de chaque minute de trou pour réviser un coup», murmure-t-il. Lui et ses camarades «ont pris le relais des lycéens», parce qu’ils ont «un peu plus de liberté». De quoi «permettre au mouvement de ne pas perdre son élan jusqu’au 17 octobre»? C’est à cette date, espère-t-il, que la mobilisation prendra une tout autre ampleur.

Cela fait huit ans que les figures historiques du mouvement des gilets jaunes attendent ce retour. Certains n’ont jamais quitté les ronds-points, comme Laurent, agent RATP de 58 ans, qui manifeste tous les samedis. «Aujourd’hui, les lycéens vivent, en très peu de temps, un condensé de ce qu’on a vécu nous, les gilets jaunes: un adolescent éborgné, une main arrachée, des visages écrasés», déplore-t-il, chasuble sur les épaules et pancarte «Stop! Ensemble, 17 octobre» à la main, au départ de la manif parisienne place d’Italie. Samedi encore, il marchera, «parce qu’au-delà de l’école, c’est tout le service public qui est défaillant». Annie, 58 ans et infirmière à l’hôpital Saint-Antoine constate «un ras-le-bol social». Les lycéens lui ont redonné de l’espoir pour retourner dans la rue, car «aujourd’hui, la souffrance sociale domine dans le service public, et à tous les âges, pas que chez les jeunes».

«Ils ont eu le cran de démarrer»

En attendant l’éventuelle réunion de cet attelage hétéroclite, ils étaient encore plusieurs centaines à faire face, au petit matin, aux forces de l’ordre devant le lycée Gaspard-Monge de Chambéry (Savoie). «Vendredi, on a encore passé la soirée devant le commissariat, en attendant que des jeunes, qui étaient mineurs, soient relâchés sans suite», dénonce Ronan Colléaux, cosecrétaire du Snes-FSU de Savoie et professeur d’arts plastiques. Conséquence de cette «pression policière»: «Les lycéens ont essayé de bloquer tous les jours» les quatre établissements publics de la ville de 60 000 habitants, sans succès, mais les adolescents sont restés «exemplaires dans leurs revendications», estime l’enseignant.

Même ambiance déterminée à Paris, où l’université Assas est de nouveau bloquée après sa mobilisation historique du 8 octobre, comme 35 % des établissements de l’enseignement supérieur du pays, selon le ministère. Devant les portes, une centaine d’étudiants scandent que cette «solidarité» avec les «lycéens réprimés» durera. «On ne veut pas invisibiliser leur cause. Ils ont eu le cran de démarrer la mobilisation», lâche une étudiante. Le mouvement est-il en train de s’essouffler? «Absolument pas, répond une autre jeune femme, masque chirurgical en main. La preuve, c’est que même Assas, la fac la moins bloquable, est paralysée.»

A Lyon, le cortège s’est élancé de la place Guichard à 10 h 30, réunissant plusieurs milliers de manifestants. Quelques petits mortiers d’artifice sont tirés sporadiquement. La préfecture du Rhône a interdit dans tout le département l’achat, la vente et l’utilisation de matériel pyrotechnique. Plus loin dans la foule, venu avec deux camarades «tranquillement», Mohamed, 17 ans, est en terminale au lycée Ampère, un établissement du centre-ville. La question des vacances est «compliquée», reconnaît celui qui essaiera «bien sûr» de «continuer à se faire entendre» malgré la pause de la Toussaint. «S’il le faut, je veux bien ne pas en avoir pendant deux semaines, mais on a besoin de vrais changements», assure l’adolescent. Ses priorités? «Arrêter avec Parcoursup, les horaires trop lourds, on n’en peut plus du 8 heures-18 heures.»

«Quarante et une heures pour un smic»

Du côté de la communauté éducative, qui faisait grève ce mardi, on soutient le mouvement, en posant plus globalement la question des moyens dédiés à l’éducation. A l’image de Chloé (prénom d’emprunt), qui a pris place dans le cortège lyonnais. Cette assistante d’éducation (AED) travaille «quarante et une heures pour un smic» dans un établissement de Villeurbanne, en banlieue de Lyon, qui accueille près de 1 200 élèves. «On est six AED, on devrait au moins être huit, on a fait la quasi-totalité de l’année passée sans infirmière, et cette année, elle ne travaille pas le mercredi.»

A Lille aussi, le cortège, moins fourni que mardi dernier, rassemble large, notamment des étudiants. Zélie, en terminale, espère qu’ils vont prendre le relais avec leur «semaine de congé de moins». Anouk, 18 ans, en fac de sociologie, confirme: «On a des AG inter étudiants et lycéens, il y a de l’entraide entre nous.» Surtout, elle parie sur l’extension de la mobilisation «aux travailleurs» samedi et avec l’appel contre la vie chère. Zélie et ses amis lycéens prévoient d’y aller. Mattéo, 17 ans, semble remonté: «Ce sera partout, il y aura des gens partout, et de tous les milieux sociaux.» (Publié dans le quotidien français Libération le 13 octobre 2026)

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«Mouvement lycéen: des aînés “fiers” et “admiratifs”» (3)

Paris, 6 octobre 2026. (Photothèque Rouge / Martin Noda / Hans Lucas)

Par Kamélia Ouaïssa 

Les lycéen·nes trouvent aussi du soutien parmi les militant·es engagé·es de longue date dans diverses luttes, qui accompagnent ce combat de la jeunesse avec un espoir renouvelé.

«Je suis entièrement solidaire de leur mouvement social», affirme Almamy Kanouté, militant activiste depuis plus de vingt ans et membre fondateur de l’Assemblée des quartiers. Pour lui, le soutien aux lycéen·nes relève surtout d’une responsabilité collective. «En tant que responsable associatif, mais aussi en tant que père et citoyen, je me dois d’être le plus proche possible de notre jeunesse», explique-t-il. Sa camarade Céline, militante et cofondatrice de l’Assemblée des quartiers, se dit «admirative» et même «fière de ce que [les lycéen·nes] font».

Pour Sophie Lapoix, directrice de l’Association des femmes du Franc-Moisin, si «ce n’est pas la première fois que les jeunes se mobilisent», l’ampleur de ce mouvement a quelque chose de singulier. «Ce qui m’a étonnée, c’est la capacité des jeunes à rassembler depuis les banlieues, puis à s’étendre à toutes les régions de France, jusqu’aux territoires d’outre-mer.» Elle se dit admirative, elle aussi, de cette nouvelle «voix commune».

Almamy Kanouté retient «la spontanéité des prises de parole», qu’il qualifie de «belles et brutes», ainsi que «des prises de position» des jeunes engagé·es depuis le départ des blocus. Il pointe deux différences notables avec les mobilisations d’antan: «On a affaire à une génération, la Gen Z, qui a compris qu’il fallait hausser le ton pour se faire entendre», mais qui a aussi sa manière bien à elle d’agir et de mobiliser «grâce à son usage des réseaux sociaux». «Tout le monde s’en trouve dépassé, s’amuse le responsable associatif. Là où nous, adultes, perdons du temps sur certains points, eux en sont déjà à créer une fédération des lycées d’Île-de-France. C’est une véritable leçon en termes d’action politique.»

De son côté, Marie, membre de la Confédération paysanne, créée en 1984, souligne «la détermination des lycéens à continuer de se mobiliser malgré l’intense répression qu’ils subissent». Cette mobilisation vient aussi bousculer les discours sur cette jeunesse. «On entendait beaucoup que les jeunes n’étaient pas politisés et ne s’engageaient pas. Là, c’est vraiment une inversion d’interprétation», observe-t-elle. Pour Céline, de l’Assemblée des quartiers, cette mobilisation est d’autant plus significative «que ça vient de banlieue, ça vient d’en bas». Lors de sa première manifestation, il y a presque trente ans, alors qu’elle était lycéenne, elle avait le sentiment «que les mouvements partaient davantage de Paris, d’en haut».

Pour celles et ceux qui luttent depuis longtemps, ces nouvelles mobilisations impulsées par les lycéen·nes représentent un nouveau souffle. «Ils redonnent de l’espoir et de l’énergie», explique Sophie Lapoix. Constat partagé par Marie, pour qui «ces jeunes montrent qu’il faut continuer à se mobiliser malgré l’impression de ne pas réussir à obtenir de victoires dans les mouvements sociaux». Le soutien s’impose alors comme une évidence.

La solidarité s’inscrit dans «un prolongement naturel de la lutte. Nous défendons l’émancipation des femmes, mais ça ne s’arrête pas aux portes de l’association, explique Sophie Lapoix. Ces femmes sont aussi des mères, des voisines, des travailleuses et, parmi elles, certaines s’inquiètent pour leur enfant, directement concerné par la répression policière.»

Une lutte qui concerne tout le monde

Au-delà des revendications liées aux conditions de scolarité, Sophie Lapoix voit dans cette mobilisation l’expression de colères qui se rejoignent. «Les prémices de cette convergence des luttes initiée par les jeunes étaient présentes dès le début du mouvement, estime-t-elle, nourries par le sentiment que le pouvoir politique ne laisse plus de place au dialogue.» Selon elle, l’intensité de la répression policière marque un tournant: «Même les personnes qui ont des réserves sur les revendications ne peuvent pas rester indifférentes au fait qu’on canarde des jeunes.»

À la Confédération paysanne, «des parents membres ont des enfants concernés par la mobilisation», rapporte Marie. Leur présence concrète auprès des plus jeunes «a pour but avant tout de leur montrer qu’ils ne sont pas seuls, que ce combat nous concerne aussi». Elle raconte que «des militants se sont rendus sur les blocages pour apporter à manger aux manifestants et ont participé aux mobilisations en masse». Elle rappelle leurs «inquiétudes autour des services publics et de la montée de l’extrême droite, notamment dans le milieu rural».

Soutenir les lycéen·nes, c’est aussi, pour certain·es, transmettre des outils sans confisquer la parole. «Je reçois énormément de sollicitations de jeunes qui viennent nous poser des questions», raconte Almamy Kanouté. Céline estime que les aîné·es de lutte ont un rôle à jouer, «celui d’assurer une certaine forme de transmission pour éviter aux jeunes de perdre du temps à mener des actions sur lesquelles ils vont se retrouver confrontés à un mur», mais «sans jamais faire de cette transmission une leçon donnée», nuance Almamy Kanouté, qui insiste sur la nécessité de chacun·e de se préserver et de se sécuriser avant tout. Reste une exigence, selon lui: «Ne surtout pas laisser le combat des lycéens être détourné!» (Publié par Politis le 14 octobre 2026)

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«Ecole inégalitaire et mépris politique ont mené aux blocages en France», selon le sociologue Vincent Tiberj (4)

(Capture d’écran)

Propos recueillis par Eric Guevara-Frey, texte web: Pierrik Jordan

En France, le mouvement social parti des lycées interroge la place accordée à la jeunesse et sa considération dans la culture politique française. Pour le sociologue Vincent Tiberj, la contestation articule donc des revendications très concrètes et des aspirations plus fondamentales sur le modèle de société.

Après des journées de mobilisation massive cette semaine, le ministre français de l’Education a annoncé jeudi la mise à disposition de remplaçants et d’heures supplémentaires dans plus de 500 lycées où la situation est critique. Mais l’intersyndicale étudiante et professionnelle a appelé à une nouvelle journée de mobilisation mardi prochain et réclame «10 milliards d’euros sur la table» de la part du gouvernement.

Les lycéennes et les lycéens contestent, entre autres, des conditions d’apprentissage dégradées, des bâtiments délabrés voire insalubres, le non-remplacement de professeurs et la sélection par le système Parcoursup. Et ces revendications matérielles très concrètes, liées aux inégalités sociales et territoriales, ont donné une forme particulière au mouvement, observe Vincent Tiberj, sociologue au centre Emile Durkheim et professeur à Science Po Bordeaux.

«Son caractère concret vient du fait qu’il est très déconcentré. Il ne vient pas d’une organisation avec une stature nationale. Il prend sa source avant tout dans la situation des différents lycées et dans le sentiment de solidarité des lycéens entre eux», détaille-t-il vendredi 9 octobre dans l’émission Tout un monde.

Conditions diverses, aspirations communes

«Il est important de mettre en avant le fait que le mouvement est parti de Seine-Saint-Denis et du Val-de-Marne, des départements de la petite couronne de Paris où des lycées sont très souvent les plus mal lotis. Mais ce qui est frappant, c’est que des jeunes bien au-delà se sont sentis concernés et ont ressenti une forme de solidarité», poursuit-il.

«On a vu des lycées de toutes petites villes se mobiliser. Cela montre bien que, derrière ces situations locales, au-delà des différences très fortes de vécu entre un jeune du monde rural, de quartier prioritaire ou de centre-ville, pauvre ou riche, il semble y avoir un besoin commun de se mobiliser.»

Pour ce chercheur, spécialiste des comportements électoraux, les revendications prennent donc leurs racines dans des problématiques politiques plus profondes. «Le mouvement peut monter en généralité, un peu à la manière de Mai 68: il part de considérations locales pour aboutir à des réflexions qui renvoient à la société dans son ensemble et à l’avenir.»

Une vision de la jeunesse contraire à la réalité

«Le premier problème, c’est la culture politique très verticale des élites en France. Les citoyens sont juste bons à être de la ‘chair à voter’, et une fois que le vote a eu lieu, il faut ‘laisser gouverner’. Ce modèle est de plus en plus inadapté aux changements portés par le renouvellement générationnel. Nous avons affaire à des citoyens de plus en plus compétents, de plus en plus capables de se mobiliser et, de ce fait, de plus en plus contestataires», analyse-t-il.

Par ailleurs, poursuit Vincent Tiberj, «dans la tête de beaucoup de responsables politiques, la devise est: ‘sois jeune et tais-toi’. Certains, plutôt de droite, expliquaient que ces jeunes n’avaient qu’un seul droit: s’asseoir en classe et écouter. D’autres les ont traités de ‘génération de glandeurs’, avec cette idée que les jeunes ne sont pas légitimes à s’exprimer».

«Or, c’est en totale contradiction avec ce qu’ils sont aujourd’hui», fustige-t-il. «Ces jeunes sont citoyens avant même d’être électeurs. Ils s’informent, ils ont conscience du monde et ils appliquent le savoir que l’école leur transmet en matière d’inégalités sociales, d’histoire, de sciences naturelles, de réchauffement climatique et même d’éducation morale et civique!»

D’autres aspirations que le productivisme

Le chercheur va même plus loin: plus qu’une incapacité à leur promettre un avenir, il estime que ces responsables font un choix politique d’un avenir tourné vers la productivité: «Le problème de la France, quand on la compare à d’autres pays, c’est qu’elle veut aiguiller les jeunes vers le marché du travail le plus vite possible.»

«Or, quand on regarde ce qui se passe au Danemark ou en Suède, le modèle est complètement différent: on laisse les jeunes faire leurs choix. Ils peuvent entrer sur le marché du travail, s’engager dans une association, et revenir faire des études quand ils le souhaitent. Ils ont la garantie d’un revenu. Ce modèle d’autonomie fait confiance aux jeunes», poursuit Vincent Tiberj.

À l’inverse, «chez nous, le problème est double: non seulement on ne les considère pas, mais en plus on veut les aiguiller très vite vers une logique purement économique, là où leurs aspirations – que l’on retrouve aussi chez beaucoup d’adultes – sont de réfléchir à leur utilité dans la société».

Ainsi, résume-t-il, «si ces mouvements éclatent en France, c’est parce que la France a un système très inégalitaire – ce que montrent les enquêtes de type PISA – et que ce système se double d’une culture politique très verticale qui a une fâcheuse tendance à ne considérer ni les citoyens, ni les jeunes.» (Publié sur le site de la RTS le 9 octobre 2026)

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«Une jeunesse toujours plus réprimée» (5)

Paris, 6 octobre 2026. (Photothèque Rouge / Martin Noda / Hans Lucas)

Par Rokhaya Diallo   

La réponse répressive opposée au mouvement lycéen est singulièrement choquante. Mais plus encore, c’est le constat d’un déplacement de ce que le pouvoir politique considère comme une réponse normale à une mobilisation de jeunes qui interpelle.

En octobre 2010, un lycéen de 16 ans, Geoffrey Tidjani, est atteint en plein visage par un projectile tiré par un policier, alors qu’il participe au blocage d’un lycée de Montreuil, dans le cadre des mobilisations contre la réforme des retraites.

À l’époque, le choc est tel que même le ministre de l’Intérieur, Brice Hortefeux, alors identifié à une droite dure et punitive, demande aux policiers de limiter la force au strict nécessaire. Cet appel à la retenue intervient déjà dans une politique sécuritaire mais le pouvoir tient à rappeler que la présence de lycéens appelle une vigilance particulière.

Quinze ans plus tard, alors que plusieurs lycéens sont mutilés, Laurent Nuñez, occupant les mêmes fonctions, affirme qu’il n’a donné aucune consigne de retenue et assume le recours à l’armement intermédiaire. Non seulement, même en présence de mineurs, la désescalade n’est plus envisagée mais l’absence de retenue symbolise l’affirmation d’une fermeté présentée comme une qualité.

Cette évolution dramatique s’inscrit dans une histoire qui a pris un tournant singulier durant les dernières décennies. Depuis les années 2000, les équipements des forces de police sont alourdis par des lanceurs de projectiles, considérés comme des armes de guerre par le code de sécurité intérieure: Flash-Ball, puis LBD 40.

Ces armes sont d’abord déployées sur les territoires les plus relégués, les quartiers populaires urbains, auprès de populations en grande partie non blanches dont les blessures se multiplient dans l’indifférence de la population majoritaire.

Le grand public découvre alors qu’une mobilisation peut coûter un œil.

Dans les outre-mer, habités par la mémoire des répressions coloniales, les mobilisations sont aussi sévèrement réprimées. À l’image d’un drame survenu à Mayotte en 2011 où Nassuir Oili, 9 ans, perd l’usage d’un œil après un tir de Flash-Ball dans le contexte du mouvement contre la vie chère.

Avec les gilets jaunes, le recours aux LBD change d’échelle et l’infliction de graves blessures gagne une place plus importante dans le débat public. Les conséquences physiques de ces choix deviennent visibles sur des corps blancs, et touchent une partie de la société qui s’en croyait jusque-là préservée.

Le grand public découvre alors qu’une mobilisation peut coûter un œil, ou laisser un corps durablement atteint, même si l’on n’a «rien fait». C’est la logique qui préside désormais la réponse au mouvement social.

Contre la révolte lycéenne, au lieu d’opter pour la négociation, le gouvernement a choisi d’activer la doctrine énoncée par son Guide opérationnel des violences urbaines. Les lycéens se voient ainsi traités comme des ennemis intérieurs qu’il faut mater.

L’assimilation d’une mobilisation sociale à des violences urbaines autorise alors une réponse coercitive et ignore la possibilité de résolution des conflits avec des solutions constructives répondant aux revendications. L’action policière est ainsi guidée par la recherche d’interpellations qui favorise le contact brutal avec les manifestants et provoque ainsi la violente escalade à laquelle nous avons assisté ces dernières semaines.

La vertigineuse ampleur des arrestations, 6 059 interpellations entre le 28 septembre et le 5 octobre, et près de 7 000 gardes à vue, dont 86 % concernent des mineurs, fait de ce mouvement le plus réprimé de notre siècle en nombre d’arrestations par jour. Une grave dérive dénoncée par la Ligue des droits de l’Homme, qui menace la liberté d’expression d’une génération. (Publié par Politis, le 13 octobre 2026)

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«Répression policière contre les lycéens: «Le suréquipement des policiers laisse augurer la violence qui va être employée» (6)

Paris, 6 octobre 2026. (Photothèque Rouge / Martin Noda / Hans Lucas)

Entretien avec Fabien Jobard, docteur en sciences politiques et directeur de recherches au CNRS, conduit par Manon Bernard

Une main arrachée à Lens, un ado éborgné à Tours, une double fracture de la mâchoire pour un autre adolescent dans le Val-d’Oise… La réponse policière aux lycéens est-elle vraiment aussi «proportionnée» que l’affirme le ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, qui vient d’annoncer ce mercredi 7 octobre la suspension de l’usage des grenades assourdissantes dans le contexte de la mobilisation lycéenne? Depuis le début du mouvement, mi-septembre, plus de 5 060 manifestants ont été placés en garde à vue, la grande majorité étant mineurs. D’après les chiffres de Matignon parus ce mardi 6 octobre, 215 lycéens ont été blessés. Plus de 700 policiers et gendarmes l’ont été aussi, indique le ministère de l’Intérieur. Pour Fabien Jobard, directeur de recherches au CNRS et coauteur de «Politiques du désordre. La police des manifestations en France» (Points), il existe une «surréaction policière» à ce mouvement lycéen qui s’explique, en partie, par une «militarisation de la police» survenue progressivement ces vingt dernières années.

Quelles sont les particularités du maintien de l’ordre face à des lycéens?

Fabien Jobard Cette mobilisation lycéenne a démarré à Créteil, dans une ville de banlieue parisienne, et s’est étendue ensuite à la Seine-Saint-Denis puis à l’échelle nationale. Pour les pouvoirs publics, les mouvements lycéens posent des problèmes pratiques et politiques. Pratiques, d’abord, car les lycéens sont peu encadrés par des organisations syndicales. Il n’y a que peu ou pas d’interlocuteurs pour les policiers dans des manifestations qui n’ont pas été annoncées. Les préfets et les policiers détestent l’incertitude. Par ailleurs, les lycéens sont très mobiles et disponibles ; ils n’ont pas d’enfants à garder le soir, donc ils peuvent sans problème occuper les lieux. C’est une grande source d’inquiétudes chez les préfets.

Politiques, ensuite. A chaque manifestation lycéenne, les étudiants les rejoignent par solidarité. Ils sont plus susceptibles de relayer les revendications auprès des organisations syndicales et d’encadrement du monde du travail. Les dynamiques de taches d’huile sont donc facilement engagées à partir de mouvements lycéens. D’autant plus qu’ici on est loin des mouvements sécessionnistes des années 1970, où les jeunes voulaient changer la société. Là, les lycéens ont des revendications claires, partagées par les professeurs. Cela explique en partie la surréaction policière. Il y a un mélange de peur et de volonté de faire peur.

Face à un public composé majoritairement de mineurs, existe-t-il une doctrine particulière de maintien de l’ordre?

Non. La doctrine générale du maintien de l’ordre en France est celle de la réponse graduée. Le problème, ici, c’est la perception: ces jeunes en contexte urbain, en banlieue, sont associés à un risque de violences urbaines. Et donc à celui de basculer dans un autre régime d’intervention.

Il existe aussi des ruptures de socialisation entre de jeunes policiers qui interviennent et les lycéens en face. Le recrutement des policiers se fait généralement dans de petites ou moyennes villes, souvent assez tranquilles. Ils sont envoyés massivement pour leur première année d’affectation dans de grandes agglomérations, face à une jeunesse qu’ils n’ont pas connue, eux, quand ils étaient adolescents. C’est en quelque sorte deux jeunesses qui s’affrontent. Cela étant dit, ces facteurs individuels ne sont pas les plus importants dans les violences policières. Le plus important reste les consignes données.

Vous évoquez une «surréaction policière». Cela a-t-il toujours été le cas face à des mouvements de jeunes?

La police et les préfets ne voyaient déjà pas d’un très bon œil les rassemblements lycéens des années 1980-1990. Pour deux raisons principales: la frontière entre les rassemblements festifs et revendicatifs, un peu floue, et la tradition d’aller de lycée en lycée. Les policiers qui interviennent alors pour réguler ces déplacements et essayer de prévenir les débordements ont leur gazeuse individuelle, une matraque et l’outil de la charge collective. Ce sont les policiers du commissariat d’à côté.

Aujourd’hui, ceux qui interviennent sont d’emblée les compagnies de sécurisation et d’intervention (CSI), équipées pour les violences urbaines mais très peu préparées à la désescalade ou à la réponse pacifique vis-à-vis des lycéens. Cela tient aux transformations de la police ces vingt dernières années, avec la création de ces brigades spécifiques. Au niveau des commissariats, aujourd’hui, on dispose de matériel de répression des violences urbaines tel que LBD [lanceurs de balles de défense], grenades lacrymogènes, lance-grenades, etc. C’est ce que du côté des observateurs nous avons appelé la militarisation de la police.

Je prends par exemple le cas de ce lycéen dans le Val-d’Oise touché par un tir de lance-grenades dans la mâchoire. Le policier s’avance [et lui donne un coup de matraque], l’enfant lui balance une sorte de fouetté avec sa jambe en arrière. Puis, boum! Un policier envoie d’emblée une grenade dans le visage. Ce lycéen doit peser 50 ou 60 kilos grand maximum. Il y a trente ans, il aurait été maîtrisé par les policiers et conduit au poste. Dans les années 1990, les fonctionnaires n’étaient pas équipés individuellement de fusils lance-grenades. C’est un exemple type: le suréquipement des policiers laisse augurer la violence qui va être employée.

Cette «militarisation de la police» dont vous parlez accroît-elle l’escalade de la violence?

Elle produit des effets pratiques: l’équipe envoyée aux abords d’un lycée a été formée aux violences urbaines. Même s’ils n’appartiennent pas à des unités de maintien de l’ordre, les agents sont d’emblée équipés, casqués, protégés défensivement et offensivement. Après, tout dépend des consignes ministérielles et de celles qui sont données sur le terrain aux policiers qui interviennent. Au sommet de la chaîne de commandement se trouve le politique, le préfet en l’occurrence. Bien sûr, il peut y avoir des dérapages individuels, mais les consignes générales sont données par le politique.

Dans le fond, il y a deux cas de figure. Le premier, c’est un commandant ou un commissaire sur place, qui s’assure avec le ou la proviseure qu’il y a suffisamment d’adultes présents ? parents et/ou corps enseignants ? pour gérer le rassemblement. Les policiers se tiennent à distance et veillent à ce qu’il n’y ait pas de jeunes extérieurs au lycée qui viennent perturber le rassemblement en poussant à la provocation. Le deuxième, c’est l’intolérance immédiate au désordre, considérer qu’une poubelle enflammée est constitutive d’un acte de violence urbaine. Dans ces cas-là, les policiers réagissent avec une intervention immédiate, l’interpellation des auteurs supposés de l’incendie et l’utilisation des moyens de dispersion. Dans des manifestations lycéennes où les jeunes se rassemblent sur des motifs revendicatifs, cette intervention va susciter de la panique sur le moment, puis, sur la durée, une incompréhension complète. (Publié dans Le Nouvel Obs le 6 octobre 2026)

Fabien Jobard, docteur en sciences politiques et directeur de recherche au CNRS, est un spécialiste des questions de sécurité en France. Coauteur, avec Olivier Fillieule, de «Politiques du désordre. La police des manifestations en France» (Seuil, 2020).

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