
Par Norbert Holcblat
On connaît les premiers mots du Manifeste du parti communiste: «Un spectre hante l’Europe». Aujourd’hui, deux «spectres» dotés d’une réalité matérielle, semblent hanter le monde capitaliste et peser sur les destinées de l’humanité: Donald Trump et l’intelligence artificielle (IA). Comment s’agencent-ils? Vers quel monde sont-ils susceptibles de nous conduire?
Les termes sont nombreux pour désigner la période que nous traversons. Dans un texte récent, l’historien Quin Slobodian et l’écrivain Ben Tarnoff en énumèrent de nombreux: «Diverses visions et différents cadrages concurrents ont été proposés. On a ainsi entendu parler de capitalisme d’État, de capitalisme de catastrophe, de capitalisme de plateforme, de capitalisme des goulets d’étranglement, de capitalisme vautour, de capitalisme en toile d’araignée, de capitalisme archipélagique, de capitalisme des gestionnaires d’actifs, de capitalisme de surveillance, voire de capitalisme de l’effondrement. Les théoriciens ont suggéré que nous vivons à l’ère du néo-féodalisme, du techno-féodalisme, du techno-libertarianisme, du techno-autoritarisme, du techno-populisme, du techno-fascisme, du fascisme de la fin des temps, du néofascisme, du fascisme néolibéral, du post-néolibéralisme, du paléo-populisme, du néopatrimonialisme, de l’hyperpolitique et de la géoéconomie.»[1] Pour leur part, ces deux auteurs proposent «muskisme» (ce qui mériterait discussion).
Le nombre de ces termes traduit peut-être une forme de désarroi face à quelque chose dont on perçoit mal la trajectoire et chacun d’entre eux a sans doute sa part de vérité mais souvent met l’accent sur un aspect particulier. Il apparaît préférable de se centrer sur la substance et la dynamique des processus actuels au-delà de leurs traits particuliers. L’expression utilisée par le juriste et philosophe américain Bernard E. Harcourt pour caractériser la présidence de Donald Trump, une «contre-révolution moderne»[2], apparaît la plus appropriée à cet objectif.
Une contre-révolution est en effet à l’ordre du jour, non seulement aux Etats-Unis mais à des degrés divers dans une large partie de la planète. Elle se caractérise par l’obsession d’effacer tout ou partie des acquis sociaux et idéologiques de la période de l’après Deuxième Guerre mondiale aux années 1980 ainsi que les aspirations émancipatrices qui perdurent. Et certains n’hésitent pas à en brandir la bannière. L’activiste pro-Trump Christopher Rufo a déclaré en avril 2025 au New York Times: «Ce que nous faisons est vraiment une contre-révolution. C’est une révolution contre la révolution.» (cité par Bernard E. Harcourt). Lors de la gigantesque manifestation d’extrême-droite du 13 septembre 2025 à Londres, Tommy Robinson, son principal organisateur, a lui aussi déclaré: «Nous sommes la contre-révolution.»[3] Dans un autre registre et plus ancienne cette proclamation du libertarien Murray Rothbard en 1992[4]: «Nous sonnons le glas de la social-démocratie. Nous sonnons le glas de la grande Société. Et aussi celui de l’Etat-providence […] Nous effacerons de vingtième siècle». Il est à remarquer que le président argentin Javier Milei a dénommé Rothbard un de ses trois chiens (qui portent tous les noms d’économistes néolibéraux qu’il considère comme des inspirateurs).
En France, dans la même veine, nous avons eu en 2007, la déclaration d’un dirigeant du patronat: «Il s’agit aujourd’hui de sortir de 1945, et de défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance!»[5] Ces références, d’autres seraient possibles, justifient l’appréciation de Bernard E. Harcourt: «Les actions du président Trump au cours des cent premiers jours de son deuxième mandat constituent le dernier épisode d’une vaste contre-révolution moderne et cohérente, qui s’inscrit dans une perspective historique plus longue et dont la portée internationale est plus ample.» Pour Harcourt, cette contre-révolution est entamée aux Etats-Unis depuis plusieurs décennies, en particulier depuis la présidence de Ronald Reagan.
Contre-révolution? Certes, il n’y a pas aujourd’hui de danger révolutionnaire pour les possédants (tout au moins dans les Etats du «Nord») contrairement au contexte de la grande vague réactionnaire qui, de 1918 aux années 1940, a parcouru, entre autres, la Hongrie, l’Allemagne, l’Italie, le Japon, le Portugal, la Roumanie, … puis l’Autriche et à nouveau l’Allemagne, puis l’Espagne et enfin la France à la faveur de la défaite de 1940 (même si, à partir du début des années 1920, la poussée révolutionnaire consécutive à la révolution russe s’affaiblit). Vague qui a donné naissance à des régimes réactionnaires et dictatoriaux mais possédant chacun des caractéristiques propres notamment dans les modalités d’accession au pouvoir, les institutions et le dosage entre références à la tradition (et compromis avec l’ancien personnel politique) et oripeaux de rupture, voire de «révolution» (un des derniers avatars étant la «Révolution nationale» proclamée par le régime de Pétain). Malgré leur diversité ces régimes ont pu à l’époque tous être qualifiés de fascistes (même, si plus récemment, des historiens insistent sur leurs différences). Dans les années 1970, ont souvent également été dénoncées comme fascistes les dictatures militaires chilienne, argentine, brésilienne et uruguayenne, avant tout en raison de leur caractère répressif. La caractérisation de la dictature grecque (1967-1974) a fait débat (voir un rappel des positions de Nikos Poulantzas[6]).
Aujourd’hui, il est vrai que des composantes du courant MAGA aux Etats-Unis (Christopher Ruffo, Steve Bannon, Elon Musk à sa façon…) et des extrême-droites européennes considèrent l’évolution de la famille, la légalisation de l’avortement, des droits des LGTBI, l’immigration et le brassage des populations, … non comme des transformations sociétales ou le fruit de luttes de secteurs sociaux, mais comme le résultat d’une conjuration révolutionnaire des «wokistes» et des conspirateurs du «grand remplacement». Complot, face auquel il serait urgent de réagir au risque d’altération définitive de la «civilisation blanche et occidentale». Même si ce n’est pas l’analyse dominante dans les cercles des différents pouvoirs, ces élucubrations peuvent être plus ou moins reprises et instrumentalisées par divers courants politiques pour élargir leur base afin de servir leur visée contre-révolutionnaire car, si la révolution n’est pas un horizon proche, «la contre-révolution n’a pas besoin d’attendre une révolution imminente; elle peut agir de manière préventive, en annulant les acquis passés et en réprimant la résistance» comme l’écrit Richard Donnely dans le texte précité sur Tommy Robinson (voir note 3). Surtout dans un contexte de crise systémique comme celui que traverse le capitalisme. Notons néanmoins que pour ce qui est du «Sud», les choses doivent être nuancées: depuis les «révolutions arabes» jusqu’aux mouvements récents au Sri Lanka, Bangladesh, Népal, Madagascar… des insurrections populaires ont bien renversé des gouvernements mais n’ont, à ce jour, pu mettre en place des alternatives aux classes dominantes qui ont conservé leur hégémonie à travers les militaires ou les nouveaux pouvoirs issus de la «société civile». Dans certains de ces pays, le nuage révolutionnaire continue cependant d’être lourd de menaces et, par exemple, en Egypte, le maréchal al-Sissi en est certainement conscient.
Le sociologue et militant russe Ilya Budraitskis distingue pour sa part la contre-révolution de ce qu’il nomme «anti-révolution»: «L’anti-révolution tente d’empêcher une révolution imaginaire […] Cette révolution imaginaire qui se profile n’a pas de racines évidentes dans la société et ne dispose pas d’un sujet politique apparent doté d’une forte volonté […]. — Mais cette révolution imaginaire mène une existence à part entière dans la conscience des dirigeants de l’État. Et elle a été décrite par des experts dans des dizaines de documents.»[7] Si l’on transpose cette analyse en dehors de la Russie, on constate, en France par exemple, que les dirigeants et leurs médias ainsi que certains intellectuels dénoncent jour après jour des spectres supposés mettre en danger toute la vie sociale: le «wokisme», le «séparatisme islamique», l’«ensauvagement» des jeunes des périphéries urbaines, etc. Les forces policières, non seulement, surveillent en permanence ces phénomènes et les individus potentiellement considérés comme «suspects» mais se préparent à réprimer tous les «débordements». Au même titre que certains thèmes MAGA évoqués plus haut, tout cela relève largement de la «révolution imaginaire». La problématique de Budraitskis a des fondements et explique que l’«anti-révolution» puisse être plus progressive que les contre-révolutions que nous avons connues. Il paraît toutefois préférable de s’en tenir au terme de contre-révolution qui a plus de résonances historiques et politiques.
Donc contre-révolution mais contre-révolution moderne qui utilise toutes les nouvelles technologies pour construire un monde despotique au regard non seulement de la démocratie libérale bourgeoise mais du processus de production et de travail comme l’a décrit Juan Carbonell à propos de l’IA[8]. Marx a appliqué le terme «despotique» tant à au procès de production («despotisme d’usine») qu’à certains Etats comme l’Empire allemand bismarckien. On peut donc penser que pour caractériser la contre-révolution moderne dans ses différentes dimensions, l’expression «techno-despotisme» serait possiblement la plus appropriée.
- Partout, on constate à des degrés divers un rétrécissement de la démocratie libérale bourgeoise traditionnelle, une montée de la répression policière et des techniques de surveillance ainsi que de la militarisation, des attaques contre les acquis sociaux, un racisme de plus en plus exacerbé, des discours identitaires et nationalistes. Pour reprendre une expression de Claude Serfati à propos de la France, les Etats «se radicalisent»[9]. Et c’est le cas en Europe, y compris quand sont au pouvoir des «centristes» et des sociaux-démocrates. Dans certains pays (Pologne, Etats-Unis…), prospèrent les discours, les pressions, voire les décisions juridiques remettant en cause le droit à l’IVG.
- Ces éléments se combinent avec les caractéristiques du régime économique: déploiement des nouvelles technologies, apparition de firmes géantes interpénétrées avec les Etats et dont la position de force leur permet de percevoir des rentes, recul des mouvements syndicaux, explosion des inégalités… Relativisation, ignorance (voire négation ouverte pour Javier Milei et Donald Trump) des périls écologiques, de leurs implications de plus en plus immédiates pour l’humanité et de l’urgence à agir. Mais aussi déploiement sans précédent de l’empire de la marchandise avec une course aux innovations qui permet aux firmes de contrecarrer les pressions à la baisse du taux de profit, innovations que les citoyens doivent ingurgiter non seulement par esprit d’imitation mais parce qu’elles deviennent indispensables à la vie quotidienne (en synergie avec les politiques des Etats de destruction de services publics de proximité).
- Enfin, contrairement au discours «démocratique» en vogue dans l’Union européenne, la contre-révolution a une dimension sociale essentielle. Les régimes qualifiés d’«illibéraux» mènent des réformes néo-libérales – du même acabit que celles des pays «démocratiques» – comme la réforme du temps de travail en Hongrie, le report de l’âge de la retraite en Russie, l’assouplissement du droit du travail en Turquie, etc.
Plusieurs questions sont aujourd’hui posées:
- Quelles sont les forces motrices de la contre-révolution?
- Comment s’articule-t-elle avec la situation économique?
- Cette contre-révolution est-elle fasciste?
- Et bien sûr, comment y faire face mais ce n’est pas le sujet de cette contribution.
1. Les forces motrices
Jusqu’à une date relativement récente, la responsabilité des tendances et pressions autoritaires était attribuée, par l’essentiel de la presse et bon nombre de politistes, à des forces d’extrême-droite «hors système», souvent qualifiées de «populistes», terme commode pour les mettre sur le même plan que des forces de gauche plus ou moins radicales, elles aussi qualifiées de populistes. Ces populistes s’appuyant sur le ressentiment réel ou supposé du «peuple» vis-à-vis des élites, de l’establishment ainsi que sur son nationalisme sous-jacent. Dans un certain nombre de pays (en Europe notamment), l’interchangeabilité croissante des partis politiques et la convergence de leurs politiques offrent à l’extrême droite l’occasion de séduire les électeurs et électrices en se positionnant en marge du consensus.
Il ne fait pas de doute qu’il existe dans diverses catégories populaires ce que Trotsky qualifiait de «désespoir contre révolutionnaire»[10], renforcé dans le monde actuel par le recul de l’organisation collective qui favorise l’atomisation des individus et/ou leurs replis sur des identités réactionnaires (raciales, religieuses ou autres). Ou pour le dire autrement, «l’extrême droite est en train de gagner la bataille du leadership de la frustration vers une radicalisation réactionnaire»[11], d’autant qu’elle sait faire un usage efficace d’internet et des réseaux sociaux. Mais est-ce que la pression d’en bas et de groupes «hors système» résumerait l’évolution actuelle?
Dans un ouvrage consacré au Brexit et paru en 2021, deux sociologues français ont contesté l’interprétation courante du résultat qui y voit le résultat de la fracture entre les gagnants et les perdants de la mondialisation. Ils montrent comment des secteurs capitalistes importants, en fait une partie de la finance: les fonds d’investissement et les hedge funds, ont financé la campagne du Leave. Leur conclusion est claire: si une large fraction des classes populaires était opposée à l’Union européenne (UE), le financement du Leavemontre, selon eux, que «les gagnants de la mondialisation n’ont pas perdu contre ses perdants, ce sont les gagnants qui n’étaient pas d’accord entre eux»[12]. Ils expliquent ainsi leur démarche: «…une part des sciences sociales critique a fait l’analyse du Brexit et de l’élection de Trump sous l’angle de la géographie sociale du vote et du ressentiment des classes moyennes et populaires blanches de secteurs désindustrialisés, discriminés et relégués, contre des élites urbaines, gagnantes de la mondialisation, souvent connectées entre elles à l’échelle régionale ou mondiale. Nous ne nous opposons pas à ces analyses, mais il ne faut pas uniquement comprendre ces deux événements historiques, le Brexit et l’élection de Trump, sous l’angle des raisons d’agir des votants. […] On a pensé qu’il fallait aller voir ce qui se passait du côté des dominants, comprendre quels ont été leurs intérêts, dans le cas du Brexit, comme dans l’élection de Trump.»[13]. La «deuxième finance» voyait dans les réglementations européennes un obstacle à leur libre activité et ses acteurs seraient favorables à un libertarianisme autoritaire. En tendance se dessinerait la fin du néolibéralisme. Certaines des conclusions des chercheurs (que Marlène Benquet a développées dans un ouvrage plus récent, La finance aux extrêmes, 2026) sont discutables tant sur les deux pôles de la financiarisation que sur la fin du néolibéralisme mais leurs travaux ont eu le mérite de montrer que les évolutions politiques ne sont pas uniquement le produit de la manipulation des foules par des démagogues mais le choix conscient de fractions du capital.
Leur démarche a été reprise par certaines analystes du trumpisme, voir en particulier «The Capitalist Interests Behind Donald Trump», Vladimir Bortun, Jacobin, 24/02/2026[14] Celui-ci souligne: «L’interprétation dominante du trumpisme le considère comme “une révolte venue d’en bas” menée par des groupes sociaux marginalisés et laissés pour compte par la mondialisation (néo)libérale. Il y a plus qu’un fond de vérité dans cette analyse (même si la part des électeurs issus de la classe ouvrière dont bénéficie Trump est souvent surestimée). Mais cela reflète-t-il toute la réalité ? […] Il se peut très bien que Trump ne soit là que pour son enrichissement personnel et celui de sa famille. Il se peut très bien qu’il ne dispose pas d’une idéologie cohérente en soi ni d’un véritable projet de classe. Mais le trumpisme dépasse la personne de Trump elle-même. Il englobe une coalition de fractions capitalistes ainsi que de fractions issues des classes subordonnées (tant petites-bourgeoises qu’ouvrières).»
Divers secteurs économiques apparaissent ainsi comme de plus en plus favorables à des pouvoirs qui ne prétendent pas les réglementer et augmenter leur taux d’imposition, même s’ils sont nationalistes et autoritaires: la finance la plus spéculative, les industries fossiles, les secteurs de l’armement et de la surveillance et, enfin, les grands groupes des nouvelles technologies. D’autres secteurs, sentant le sens du vent, sont prêts à s’accommoder des discours réactionnaires, de la perspective de politiques systématiquement antisyndicales (alors qu’en Europe les syndicats fonctionnaient souvent comme des «partenaires» dans le système de relations sociales), voire d’entorses à la démocratie actuelle avec ses limites. Le Medef (la principale organisation du patronat français) a significativement décidé d’inviter Javier Miliei à son rassemblement annuel (celui-ci aurait finalement décliné l’invitation). Aux Etats-Unis, Elon Musk ou Peter Thiel (Palantir, il s’est récemment établi dans l’Argentine de Milei) ne cachent pas leur activisme réactionnaire et autoritaire. En Inde, Narendra Modi est soutenu par les principaux secteurs capitalistes.
Etats et éléments des classes dominantes sont donc les principaux acteurs des processus actuels. Pour ce qui est des Etats, ils peuvent en être des acteurs actifs tout en se démarquant parfois de courants d’extrême-droite, à l’instar d’Emmanuel Macron se proclamant «progressiste».
Divers arguments sont utilisés par les Etats pour justifier la course à l’autoritarisme, la surveillance des populations et la militarisation: le danger terroriste, les perturbations créées par les grèves et manifestations, la prétendue invasion des migrants (même si le «grand remplacement» et la «remigration» restent encore des vocables apanages de la droite extrême même si cette thématique infuse plus largement), le trafic de drogue, la petite délinquance, et, en Europe, les menées russes. Les textes législatifs et réglementaires s’empilent année après année. Le gouvernement français vient ainsi d’ajouter un nouveau dispositif à la panoplie déjà fournie des régimes d’exception avec l’«état d’alerte de sécurité nationale» qui pourrait être décrété pour deux mois, avant de passer devant le Parlement.
La deuxième élection de Donald Trump et son comportement représentent indéniablement un facteur d’accélération. D’autant qu’il revient au pouvoir avec des éléments de programme et des équipes non liées aux caciques du Parti républicain. Mais partout, les droites politiques «se droitisent» (la mainmise de Trump sur le Parti républicain avec mise au pas des critiques en est une illustration) et les droites extrêmes, hier marginalisées, sont de plus en plus fréquentées par les cercles dominants du capital. D’autant que, en Europe, celles de ces forces qui sont en situation d’accéder au pouvoir ont donné des gages sur deux sujets: l’Union européenne (UE) et le soutien à Israël (la dénonciation de la politique de ce pays étant désormais assimilée à de l’antisémitisme, le soutenir devient une preuve de non-antisémitisme). En Italie, le gouvernement Meloni concilie autoritarisme (avec l’adoption de plusieurs «paquets» de mesures sécuritaires) et une ligne économique libérale (voir sur ce site l’article de Fabrizio Burattini publié le 6 juillet 2026).
Cependant, même dans les Etats les plus avancés dans la voie de la contre-révolution, les dirigeants politiques restent encore (sauf en Chine qui ne relève pas de ce type d’analyse) soumis au processus électoral (la défaite de Viktor Orban aux élections parlementaires hongroises l’a montré). En 2002, deux politologues américains, ont défini ce type de régime par le terme d’«autoritarisme compétitif»[15]. Dans un tel système, un parti accède au pouvoir par une voie électorale plus ou moins démocratique puis érode le système de freins et contrepoids. L’exécutif remplit de loyalistes la fonction publique et les nominations clés – y compris le pouvoir judiciaire. Les médias, les universités et les organisations non gouvernementales sont ensuite attaqués pour réduire la critique publique et influencer les électeurs en faveur du parti au pouvoir. Les droits des partis d’opposition et ceux des citoyens sont rognés. Ce type de régime qui tend à se répandre persiste notamment parce qu’une forme tronquée et manipulée de multipartisme peut être plus gérable sur le plan interne et plus «présentable» au niveau international qu’un système de parti unique. Mais l’autoritarisme compétitif peut avoir plusieurs degrés: si Viktor Orban a perdu les élections, il est quasiment inimaginable que ce soit le cas de Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdogan fait actuellement tout pour l’éviter.
Un cas aujourd’hui extrême de réduction des droits doit encore être évoqué: celui des Etats dont les institutions sont considérées comme démocratiques par le mainstream mais où certains habitants sont réduits au statut de citoyens de seconde classe. C’est le cas de l’Inde de Narendra Modi pour les musulmans et les chrétiens considérés comme des populations moins légitimes que les hindous. Avec le soutien ou au moins la tolérance des autorités et de la police, Ils font l’objet d’une suspicion permanente et de violences. Pour caractériser cette situation, le chercheur Christophe Jaffrelot utilise l’expression de «démocratie ethnique»[16]. Cette qualification a été de longue date utilisée pour Israël (voir par exemple Alain Dieckhof, «Quelle citoyenneté dans une démocratie ethnique?»[17]): les non-juifs (essentiellement les Arabes palestiniens) y ont, de fait et partiellement, privés de droit et, depuis 1948, ont été considérés comme moins légitimes et discriminés. Cette situation a été proclamée par la loi du 19 juillet 2018: «L’État d’Israël est l’État-nation du peuple juif, qui y exerce son droit naturel, culturel, religieux et historique à l’autodétermination. La réalisation de ce droit à l’autodétermination nationale dans l’État d’Israël est réservée au seul peuple juif». Dans les territoires occupés, les discriminations et oppressions sont encore plus manifestes. Au-delà de ces deux cas emblématiques et modernes, d’autres Etats, à des degrés divers, discriminent des pans de leur population.
Au total, même dans les Etats couramment qualifiés de «démocratiques», la pente vers l’autoritarisme existe. Les exécutifs recourent de plus en plus au clientélisme, politisent directement la fonction publique, renforcent les forces de «l’ordre», réduisent les droits de manifestation et les espaces de contestation ainsi que les libertés universitaires, attisent le racisme tandis que la liberté des médias tend à être rognée en fonction du bon vouloir des groupes capitalistes qui les contrôlent. Par ailleurs, le spectre de la guerre est agité partout bien au-delà des guerres réelles (dont l’impact n’est pas négligeable).
La contre-révolution paraît donc avant tout menée par les appareils d’Etat, en conjonction ouverte ou non avec une extrême-droite qui n’est pas forcément représentée directement au pouvoir. Les différents Etats sont plus ou moins directement avancés dans le processus: la Grande-Bretagne, par exemple, l’est moins que la France, elle-même derrière les Etats-Unis, et surtout l’Inde, la Russie, la Turquie ou Israël. Mais, en France, l’accession à la présidence de la République de Marine le Pen ou Jordan Bardella (Rassemblement national) accélérerait fortement le processus vers l’autoritarisme et la «nationalisation» des droits sociaux, d’autant que la Constitution de la Ve République donne au président un poids beaucoup plus important que, par exemple, un chef de gouvernement italien comme Giorgia Meloni.
Ces développements sur les Etats et l’insistance sur la contre-révolution induisent peut-être un débat avec les analyses centrées avant tout sur l’extrême-droite et les forces néo-fascistes. Nous y reviendrons.
2. Comment s’articulent contre-révolution et situation économique?
Dans un texte de novembre 2019 intitulé “The end of neoliberalism and the rebirth of history”, le «prix Nobel d’économie» Joseph Stiglitz souligne que «À la fin de la Guerre froide, le politologue Francis Fukuyama a rédigé un essai célèbre intitulé “La fin de l’histoire?”. Selon lui, l’effondrement du communisme allait lever le dernier obstacle séparant le monde entier de sa destination finale: la démocratie libérale et l’économie de marché. Beaucoup partageaient cet avis. Aujourd’hui, […] l’idée de Fukuyama semble désuète et naïve.»[18].
Le thème de la fin du néolibéralisme est en vogue, notamment en France; l’économiste et journaliste Romaric Godin écrit ainsi dans un ouvrage récent[19]: «Le projet néolibéral était celui d’une démocratie encadrée par le capitalisme, acceptant les règles jugées nécessaires à l’accumulation. […] La crise du néolibéralisme marque l’ouverture d’une période de séparation pour le couple démocratie-capitalisme». L’auteur a cependant, par ailleurs, des formulations prudentes, expliquant que démocratie et capitalisme ne sont pas intrinsèquement liés et que la démocratie n’est acceptable par le capitalisme que si elle maintient le consensus nécessaire à son fonctionnement. Face à la crise du néolibéralisme depuis 2008, «l’option qui dessine alors est celle d’un Etat autoritaire matant les contestations, assurant la stabilité sociale et protégeant les intérêts du capital». Pour Romaric Godin, la phase actuelle est celle d’un nouveau capitalisme d’Etat où l’Etat, au service du capital, se substitue au marché pour faciliter l’accumulation.
Il est exact que, depuis la crise de 2008-2009, le capitalisme est de plus en plus sous perfusion des Etats mais, même s’il le fait avec une certaine prudence, le lien entre néolibéralisme et démocratie mis en exergue par Godin est fort discutable. D’autres auteurs ont un point de vue contraire et s’appuient sur une histoire pluri-décennale. On citera un ouvrage au titre sans nuance: Le choix de la guerre civile. Une autre histoire du néolibéralisme[20] dont le premier chapitre est consacré au Chili de Pinochet, à la politique vantée par Friedrich Hayek, autre «prix Nobel» d’économie et inspirateur de Margaret Thatcher. Les auteurs passent en revue la longue histoire des penseurs néolibéraux depuis les années 1930 et des complaisances de certains (avec plus ou moins de réserves) envers les régimes fascistes de l’époque. Pour eux, «nous vivons le moment où le néolibéralisme secrète de l’intérieur (souligné par nous) une forme politique spécifique qui combine autoritarisme antidémocratique, nationalisme économique, concurrentialisme généralisé et rationalité capitaliste élargie. Cette gouvernementalité originale assume pleinement le caractère absolutiste, autoritaire et (si nécessaire) dictatorial du néolibéralisme sans ressembler au fascisme historique». Deux points sont importants dans cette analyse: en premier lieu, le tournant autoritaire ne remet pas en cause le néolibéralisme mais s’inscrit dans la continuité; en second, lieu, on se trouve face à autre chose que le fascisme «historique» (nous y reviendrons).
Sonner le glas du néolibéralisme semble prématuré. Pour l’heure, les classes dominantes sont à l’offensive remettant en cause plus ou moins frontalement, «zone» par «zone» et Etat par Etat tout ce qui réduit la liberté du capital. Un des premiers textes édictés par Donald Trump le 20 janvier 2025 a retiré les Etats-Unis de l’accord mondial sur la taxation minimale des multinationales, pourtant peu douloureux pour celles-ci. Trump poursuit une action destructrice des instances de contrôle et de régulation; il est aussi un promoteur des crypto-monnaies. En Europe, les licenciements pleuvent dans l’industrie et les compressions des services publics s’accentuent tandis que dans de nombreuses capitales la spéculation et la hausse des loyers écartent les catégories populaires. Certes, la politique des Etats s’introduit désormais plus ouvertement dans les échanges commerciaux et, à un niveau moindre, dans l’investissement international voire dans l’encouragement à certaines activités (en premier lieu à ce qui relève de l’IA) mais cela ne signifie pas la fin de la mondialisation mais la lutte des différents impérialismes pour en fixer les conditions et/ou défendre leur «part du gâteau» dans ce «capitalisme de la finitude»[21] . Ceci dans un contexte où les Etats-Unis veulent conserver leur prééminence face à la Chine. Quant aux nouvelles technologies, elles conduisent à des formes renouvelées d’imbrication entre activités privées et Etat; ainsi que l’écrivent Slobodian et Tarnoff, loin d’être libertarien, «un principe fondamental du muskisme est la fusion public-privé; l’utilisation de l’État comme bailleur de fonds, facilitateur et filet de sécurité pour des projets à haut risque et à fort rendement – ce que nous appelons la symbiose étatique. On le voit clairement avec SpaceX, Starlink et Tesla. Musk est un critique acharné de la bureaucratie et de certains types de réglementation, mais certainement pas de l’État en tant que tel. Au contraire, il a systématiquement instrumentalisé l’État comme source de pouvoir et de profit. Il le fait en promettant d’aider les gouvernements à remplir leurs fonctions souveraines en s’appuyant sur ses infrastructures: une dynamique que nous décrivons comme la «souveraineté en tant que service»[22] La symbiose Etat-firmes numériques est renforcée par le facteur militaire: les nombreux exemples de collaboration entre ces firmes et les armées et polices montrent que «loin des fantasmes techno-libertariens selon lesquels les grandes entreprises technologiques s’autonomiseraient vis-à-vis de l’Etat, il existe un complexe militaro-numérique».[23] D’ailleurs, Palantir malgré les tirades libertariennes de Peter Thiel vit largement en symbiose avec les Etats et leurs forces armées et policières.
3. Cette contre-révolution peut-elle être qualifiée de fasciste?
Trump et les divers courants d’extrême-droite se présentent comme des forces de rupture par rapport au célèbre acronyme thatchérien TINA («There is no alternative»): cela a un écho certain dans un contexte de montée des inégalités où «ceux d’en bas» se sentent méprisés tandis que les gauches du capital (démocrates aux Etats-Unis, sociaux-démocrates en Europe) apparaissent au mieux comme impuissantes, au pire comme co-responsables de la situation. Comme il ne s’agit pas pour l’extrême-droite ni (bien sûr) pour la droite traditionnelle radicalisée de s’attaquer réellement aux inégalités et au pouvoir du capital, l’épouvantail agité est l’immigration, l’islam, les LGBTI… et, de façon aujourd’hui plus masquée, un prétendu complot juif.
Donald Trump, comme nous l’avons déjà signalé, se situe au confluent de la radicalisation étatique et de la montée des néo-fascistes. De façon générale, que dire de processus dans lequel l’évolution de l’État et des classes dominantes crée progressivement les conditions non seulement d’une participation au pouvoir (c’est déjà le cas dans bon nombre d’États) mais d’une prise de contrôle des institutions par des coalitions de politiciens de droite extrême et de néofascistes, respectant probablement les dress codes des autres politiciens (même si derrière eux se pressent des groupes moins civils)? Ces coalitions pourraient d’ailleurs être hétérogènes sur certains terrains (discours plus ou moins national-social, par exemple) comme d’ailleurs l’étaient les partis fascistes de la première moitié du XX° siècle.
Les diverses déclinaisons du terme «fascisme» sont au centre de nombreuses analyses[24] souvent intéressantes mais paraissent au total discutables, à notre avis, pour décrire le processus contre-révolutionnaire moderne. Sauf à faire du fascisme un concept intemporel à l’instar de l’Ur-fascisme (le fascisme éternel) d’Umberto Eco[25]. Et à oublier qu’il s’agit d’une stratégie politique.
Comme l’explique Enzo Traverso (qui parle pour la période présente d’«une sorte de postfascisme»), «nous ne sommes pas devant une répétition de l’histoire, devant un retour au passé; nous sommes confrontés à de nouveaux problèmes et à de nouvelles menaces, mais nous ne disposons que de concepts hérités du passé pour les analyser et les interpréter. C’est évidemment frustrant: ces mots ne décrivent pas bien l’incertitude de notre temps, qui semble annoncer une terrible tempête.»[26]
Il ne s’agit pas bien sûr de minorer les risques de la situation présente qui peut conduire à des situations aussi catastrophiques que certains des fascismes des années 1930. L’invasion de l’Ukraine, la guerre génocidaire de Gaza, les guerres par procuration pour les ressources de l’est de la RD du Congo en sont des exemples. Le refus ou la relativisation des impacts de la catastrophe écologique en cours en est un autre: malgré les proclamations et les conférences internationales, les fausses solutions et le business as usual l’emportent.
Il y a nécessité de comprendre les transformations en cours du capitalisme et leurs impacts politiques, sociaux et écologiques ainsi que sur les fractures au sein des bourgeoisies. Cela suppose de sortir du seul débat sur le «fascisme».
Il existe cependant un argument qui peut justifier, malgré son caractère inadéquat et au-delà des analyses, l’utilisation du terme «fasciste»: il nous ramène à un terrain connu et est donc politiquement utile et pourrait ainsi permettre de mobiliser une résistance de masse. L’universitaire brésilienne Angela de Castro Gomes explique ainsi que le mot «fasciste» (tout en étant intellectuellement très discutable pour caractériser divers courants ou gouvernements actuels) «est une ressource efficace pour lutter contre de telles expériences, dans la mesure où, sur la base d’une mémoire historique partagée, il fonctionne très bien comme catégorie d’accusation»[27].
Quant à la conférence internationale antifasciste qui s’est tenue à Porto Alegre du 26 au 29 mars 2026 (dont il ne s’agit pas ici de discuter la façon dont elle a abordé telle ou telle question), sa déclaration finale affirme sans nuance: «Le système capitaliste-impérialiste traverse une crise profonde et un déclin économique, social et moral marqué. La réponse des puissances impérialistes à ce déclin a été la promotion du fascisme partout, l’imposition de politiques néolibérales, des agressions militaires contre les nations les plus faibles et leur recolonisation.»[28] (Fin juin 2026)
Notes
[1] Muskism as Fordism – LPE Project, traduction française sur A l’encontre, 28 avril 2026, Débat. Le «muskisme» comme «fordisme»? – A l’encontre
[2] Bernard E. Harcourt,May 1, 2025 A Modern Counterrevolution – The Ideas Letter traduction française dans Esprit mai 2025, Une contre-révolution moderne | Revue Esprit
[3] Richard Donnelly, “We are the counter-revolution”: Tommy Robinson and the remaking of British fascism” “We are the counter-revolution”: Tommy Robinson and the remaking of British fascism • International Socialism /Traduction française A l’Encontre, mai 2026
[4] A Strategy for the Right | Mises Institute
[5] Denis Kessler: « Il s’agit de défaire méthodiquement le programme du CNR » | Le Club
[6] Panagiotis Sotiris, «Lire Poulantzas pour comprendre l’autoritarisme néolibéral et les extrêmes droites», Contretemps, 12 juillet 2023, Lire Poulantzas pour comprendre l’autoritarisme néolibéral et les extrêmes droites – Contretemps
[7] Ilya Budraitskis, «Dissident among dissidents: Ideology, Politics and the Left in Post-Soviet Russia”, 2022. Voir aussi The Extraordinary Adventures of Guy Fawkes – Journal #65
[8] «Un taylorisme augmenté. Critique de l’intelligence artificielle», de Juan Sebastian Carbonell, éd. Amsterdam, 2025
[9] Claude Serfati, «L’Etat radicalisé», Le Fabrique, 2022.
[10] Léon Trotsky, «le fascisme en tant que mouvement de masse est le parti du désespoir contre-révolutionnaire», Le tournant de l’Internationale Communiste et la situation en Allemagne, 26 septembre 1930
[11] Martín Lallana, Júlia Martí «Le pouvoir et l’urgence dans la crise écologique», Inprecor, 30 mai 2026 Le pouvoir et l’urgence dans la crise écologique | Inprecor
[12] Marlène Benquet, Théo Bourgeron, La finance autoritaire-Vers la fin du néolibéralisme, page 54, Raisons d’agir éditions, 2021
[13] Interview de Marlène Benquet & Théo Bourgeron, «Les classes dominantes ont financé les options politiques xénophobes, climato-négationnistes et sexistes qui ont conduit aux votes dits populistes»,01/02/2021 (site Quartier général)
[14] https://jacobin.com/2026/02/capital-trump-rogue-elephant-review
[15] Steven Levitsky, Lucan Way , “The New Competitive Authoritarianism”, Journal of Democracy, Johns Hopkins University Press, Janvier 2020.
[16] Le Monde, 3 mai 1919, En Inde, «la démocratie ethnique» de Modi
[17] Alain Dieckhof, «Quelle citoyenneté dans une démocratie ethnique?», Confluences Méditerranée 2005, Quelle citoyenneté dans une démocratie ethnique? | Cairn.info
[18] Joseph Stiglitz, “The end of neoliberalism and the rebirth of history”, 26 novembre 2019, The end of neoliberalism and the rebirth of history – Social Europe
[19] Romaric Godin, «Le problème à trois corps du capitalisme», pages 208-209, La Découverte, 2026.
[20] Pierre Dardot, Haud Guéguen, Christian Laval, Pierre Sauvêtre, Le choix de la guerre civile: Une autre histoire du néolibéralisme, Lux éditeur, 2022.
[21] Arnaud Orain , Le monde confisqué – Editions Flammarion, 2025
[22] Slobodian & Tarnoff, texte précité.
[23] Sebastien Broca, «Les noces de l’IA et de l’Etat», Le Monde diplomatique, avril 2026.
[24] Cf. pour la France les travaux d’Ugo Palheta avec pour les ouvrages les plus récents Comment le fascisme gagne la France, éditions La Découverte (2025) et La nouvelle internationale fasciste, Textuel, 2025..
[25] Umberto Eco, “Ur-fascism”, 1995 https://web.archive.org/web/20170131144504/https://www.nybooks.com/articles/1995/06/22/ur-fascism/ Traduction française “Comment reconnaitre le fascisme», Grasset, 2010.
[26] Enzo Traverso, avril. 2026- Article paru dans la revue Viento Sur.
[27 Le gouvernement Bolsonaro: ni fascisme ni populisme, autoritarisme radical | Politika

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