
Par Salman Ezz Edin
Depuis la chute du régime, en décembre 2024, Israël parle d’un danger imminent venant de la frontière syrienne. Pourtant, les faits sur le terrain indiquaient le contraire : les Syriens avaient d’autres priorités, centrées sur la situation intérieure du pays. Ils souhaitaient d’abord pouvoir reprendre leur souffle après une longue guerre menée par l’ancien régime contre eux, puis chercher à panser les blessures et reconstruire ce qui pouvait l’être. Il était donc naturel qu’ils n’expriment pas encore d’ambition précoce de reconquête de territoires et de droits qui leur avaient été confisqués par l’État occupant.
Très tôt, une tendance populaire claire est apparue (en particulier dans les zones proches des territoires occupés) en faveur d’un retour à l’accord de désengagement signé en 1974. Celui-ci offre une trêve dont la Syrie, épuisée et fragmentée, a besoin, tout en évitant de renoncer aux droits nationaux légitimes.
Cependant, Israël voulait quelque chose de totalement différent et a fait tout ce qui était en son pouvoir pour que sa prophétie se réalise d’elle-même. Il a donc procédé à des interventions militaires directes et continues en territoire syrien, notamment à Quneitra, Deraa et dans la campagne de Damas. Il a multiplié les actes de provocation contre les habitants : arrestations arbitraires, installation de barrages de contrôle, passages à tabac de civils, confiscation de terres agricoles pour ouvrir des routes et établir des points militaires, ainsi qu’une ingérence dans les affaires des services publics et les moyens de subsistance des villages et localités le long de la frontière.
Il était prévisible que ces pratiques hostiles finissent par provoquer une colère populaire après une longue période de patience et de retenue comme à Beit Jinn [1] dans la campagne de Damas il y a quelques mois, et à Abdine [2] dans la région de Deraa aujourd’hui, ainsi que dans d’autres localités. L’ironie est qu’Israël, après chaque incident, a publié une déclaration triomphante : « Nous vous avions dit que nous faisions face à une menace là-bas ! »
Que veut exactement Israël ?
C’est la question qui revient depuis décembre 2024. Les réponses proposées sont multiples. Cependant, certains habitants de la campagne de Damas et de Quneitra donnent désormais une réponse précise : Israël veut se substituer à la tristement célèbre «section Sa’sa’ ».
Pour rappel, la « section Sa’sa’ » était l’un des services de renseignement militaire syriens à l’époque de l’ancien régime chargé de « préserver la sécurité de la région sud ». Beaucoup plaisantaient en disant que cette section veillait surtout à la sécurité d’Israël car la détection de toute « activité hostile » et l’arrestation des infiltrés vers les territoires occupés par Israël faisaient partie de ses principales missions.
En réalité, de nombreux analystes partagent cette lecture, même s’ils la formulent différemment, en évoquant un scénario d’« encadrement sécuritaire » permanent comme objectif israélien probable. Les faits sur le terrain semblent le confirmer.
Les forces d’occupation tentent aujourd’hui d’imposer une présence quotidienne. Il y a quelques jours, des habitants du mont Hermon ont rapporté qu’un officier israélien aurait dit à certains d’entre eux en arabe : « Nous ne voulons pas vous occuper… vous resterez au sein de l’État syrien, mais vous devez vous habituer à notre présence parmi vous de temps à autre, chaque fois que ce sera nécessaire. »
Quelle que soit la véracité de ce récit, Israël agit déjà dans ce sens.
Il a en effet établi de nombreux points militaires sur les territoires syriens occupés après le 8 décembre 2024. Ils servent à la fois d’outils de surveillance et de bases de départ pour des patrouilles pénétrant quotidiennement dans les villages et localités syriennes.
Il serait erroné de penser que ces incursions quotidiennes ne visent qu’à provoquer ou à démontrer la force de l’état occupant.
De même, l’analyse selon laquelle tout cela viserait uniquement à faire pression sur le gouvernement syrien pour signer un accord de paix perd de sa crédibilité avec le temps.
Il est plus que probable qu’Israël cherche, avec ou sans accord de paix, à exercer une supervision sécuritaire directe sur une large partie du sud syrien. Il a commencé à collecter des bases de données sur les villages, les villes, les composantes sociales et les relations locales, et à intervenir dans certains aspects de la vie quotidienne des habitants, cherchant à s’imposer comme une autorité de fait.
Il devient alors raisonnable de conclure que les Israéliens ne souhaitent pas revenir au schéma d’accord adopté avec l’ancien régime Assad, qui était censé assurer la sécurité des frontières. Ils semblent désormais vouloir assumer eux-mêmes cette mission.
Les pratiques hostiles israéliennes vont donc se poursuivre, et en parallèle la colère populaire dans les zones ciblées du sud syrien devrait augmenter. Cela laisse présager une escalade.
Qu’en est-il alors de la voie diplomatique sur laquelle certains placent leurs espoirs ? Et plus précisément, quel est le rôle du médiateur américain ?
Le problème est que ce médiateur ne donne pas encore l’impression d’en être un. Ses dernières propositions semblent catastrophiques : le président américain Donald Trump insiste sur la nécessité d’une intervention militaire syrienne au Liban pour « aider à désarmer le Hezbollah ». Certains y voient même une nouvelle condition à la conclusion d’un accord avec Israël.
Dans ce contexte de crise, le gouvernement syrien se retrouve dans une impasse. Mais de nombreux Syriens estiment qu’il s’y est lui-même enfermé. Car d’une part, il s’agit d’un gouvernement de transition qui agit comme s’il était permanent sur les questions internes et externes. Et d’autre part, il adopte le comportement de nombreux régimes arabes en cherchant sa légitimité à l’international et en négligeant sa légitimité interne.
Le gouvernement syrien actuel se retrouve ainsi désarmé face à des négociations compliquées et à des exigences contradictoires et ardues. (Publié sur le site UltraSouria le 30 juin 2026 ; traduction de l’arabe pour A l’Encontre par Suzanne Az)
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[1] En novembre 2025 des habitants de la ville de Beit Jinn dans le sud de la Syrie ont encerclé des soldats israéliens qui venaient d’effectuer une incursion pour mener une opération d’arrestation, blessant six officiers et soldats israéliens. En réponse Israël a intensifié son intervention militaire le 28 novembre à l’aube par des tirs d’artillerie, tuant 20 civils dont des enfants et en blessant 24 autres.
[2] Dans le village d’Abdine, dans l’ouest de la province de Deraa au sud de la Syrie, des forces israéliennes ont mené dimanche 28 juin 2026 une première incursion, où des habitants ont tenté de bloquer l’avancée d’une de leurs patrouilles. Israël a également riposté par des tirs d’artillerie qui ont provoqué la fuite des habitants.

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