Syrie. «De “Beit Jinn” à “Abdine”… Israël continue d’imposer sa “surveillance sécuritaire permanente” »

Intervention des forces israéliennes à Beit Jinn. Au moins 13 morts, dont deux enfants.

Par Salman Ezz Edin

Depuis la chute du régime, en décembre 2024, Israël parle dun danger imminent venant de la frontière syrienne. Pourtant, les faits sur le terrain indiquaient le contraire : les Syriens avaient dautres priorités, centrées sur la situation intérieure du pays. Ils souhaitaient dabord pouvoir reprendre leur souffle après une longue guerre menée par lancien régime contre eux, puis chercher à panser les blessures et reconstruire ce qui pouvait l’être. Il était donc naturel quils nexpriment pas encore dambition précoce de reconquête de territoires et de droits qui leur avaient été confisqués par l’État occupant.

Très tôt, une tendance populaire claire est apparue (en particulier dans les zones proches des territoires occupés) en faveur dun retour à laccord de désengagement signé en 1974. Celui-ci offre une trêve dont la Syrie, épuisée et fragmentée, a besoin, tout en évitant de renoncer aux droits nationaux légitimes.

Cependant, Israël voulait quelque chose de totalement différent et a fait tout ce qui était en son pouvoir pour que sa prophétie se réalise delle-même. Il a donc procédé à des interventions militaires directes et continues en territoire syrien, notamment à Quneitra, Deraa et dans la campagne de Damas. Il a multiplié les actes de provocation contre les habitants : arrestations arbitraires, installation de barrages de contrôle, passages à tabac de civils, confiscation de terres agricoles pour ouvrir des routes et établir des points militaires, ainsi qu’une ingérence dans les affaires des services publics et les moyens de subsistance des villages et localités le long de la frontière.

Il était prévisible que ces pratiques hostiles finissent par provoquer une colère populaire après une longue période de patience et de retenue comme à Beit Jinn [1] dans la campagne de Damas il y a quelques mois, et à Abdine [2] dans la région de Deraa aujourdhui, ainsi que dans dautres localités. Lironie est quIsraël, après chaque incident, a publié une déclaration triomphante : « Nous vous avions dit que nous faisions face à une menace là-bas ! »

Que veut exactement Israël ?

Cest la question qui revient depuis décembre 2024. Les réponses proposées sont multiples. Cependant, certains habitants de la campagne de Damas et de Quneitra donnent désormais une réponse précise : Israël veut se substituer à la tristement célèbre «section Sasa’ ».

Pour rappel, la « section Sasa’ » était lun des services de renseignement militaire syriens à l’époque de lancien régime chargé de « préserver la sécurité de la région sud ». Beaucoup plaisantaient en disant que cette section veillait surtout à la sécurité dIsraël car la détection de toute « activité hostile » et larrestation des infiltrés vers les territoires occupés par Israël faisaient partie de ses principales missions.

En réalité, de nombreux analystes partagent cette lecture, même sils la formulent différemment, en évoquant un scénario d’« encadrement sécuritaire » permanent comme objectif israélien probable. Les faits sur le terrain semblent le confirmer.

Les forces doccupation tentent aujourdhui dimposer une présence quotidienne. Il y a quelques jours, des habitants du mont Hermon ont rapporté quun officier israélien aurait dit à certains dentre eux en arabe : « Nous ne voulons pas vous occuper… vous resterez au sein de l’État syrien, mais vous devez vous habituer à notre présence parmi vous de temps à autre, chaque fois que ce sera nécessaire. »

Quelle que soit la véracité de ce récit, Israël agit déjà dans ce sens.

Il a en effet établi de nombreux points militaires sur les territoires syriens occupés après le 8 décembre 2024. Ils servent à la fois doutils de surveillance et de bases de départ pour des patrouilles pénétrant quotidiennement dans les villages et localités syriennes.

Il serait erroné de penser que ces incursions quotidiennes ne visent qu’à provoquer ou à démontrer la force de l’état occupant.

De même, lanalyse selon laquelle tout cela viserait uniquement à faire pression sur le gouvernement syrien pour signer un accord de paix perd de sa crédibilité avec le temps.

Il est plus que probable quIsraël cherche, avec ou sans accord de paix, à exercer une supervision sécuritaire directe sur une large partie du sud syrien. Il a commencé à collecter des bases de données sur les villages, les villes, les composantes sociales et les relations locales, et à intervenir dans certains aspects de la vie quotidienne des habitants, cherchant à simposer comme une autorité de fait.

Il devient alors raisonnable de conclure que les Israéliens ne souhaitent pas revenir au schéma d’accord adopté avec lancien régime Assad, qui était censé assurer la sécurité des frontières. Ils semblent désormais vouloir assumer eux-mêmes cette mission.

Les pratiques hostiles israéliennes vont donc se poursuivre, et en parallèle la colère populaire dans les zones ciblées du sud syrien devrait augmenter. Cela laisse présager une escalade.

Quen est-il alors de la voie diplomatique sur laquelle certains placent leurs espoirs ? Et plus précisément, quel est le rôle du médiateur américain ?

Le problème est que ce médiateur ne donne pas encore limpression den être un. Ses dernières propositions semblent catastrophiques : le président américain Donald Trump insiste sur la nécessité dune intervention militaire syrienne au Liban pour « aider à désarmer le Hezbollah ». Certains y voient même une nouvelle condition à la conclusion d’un accord avec Israël.

Dans ce contexte de crise, le gouvernement syrien se retrouve dans une impasse. Mais de nombreux Syriens estiment quil sy est lui-même enfermé. Car dune part, il sagit dun gouvernement de transition qui agit comme sil était permanent sur les questions internes et externes. Et dautre part, il adopte le comportement de nombreux régimes arabes en cherchant sa légitimité à linternational et en négligeant sa légitimité interne.

Le gouvernement syrien actuel se retrouve ainsi désarmé face à des négociations compliquées et à des exigences contradictoires et ardues. (Publié sur le site UltraSouria le 30 juin 2026 ; traduction de l’arabe pour A l’Encontre par Suzanne Az)

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[1] En novembre 2025 des habitants de la ville de Beit Jinn dans le sud de la Syrie ont encerclé des soldats israéliens qui venaient d’effectuer une incursion pour mener une opération d’arrestation, blessant six officiers et soldats israéliens. En réponse Israël a intensifié son intervention militaire le 28 novembre à l’aube par des tirs d’artillerie, tuant 20 civils dont des enfants et en blessant 24 autres.

[2] Dans le village d’Abdine, dans l’ouest de la province de Deraa au sud de la Syrie, des forces israéliennes ont mené dimanche 28 juin 2026 une première incursion, où des habitants ont tenté de bloquer l’avancée d’une de leurs patrouilles. Israël a également riposté par des tirs d’artillerie qui ont provoqué la fuite des habitants.

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