Les négociations se poursuivent à Genève

(Capture d’écran)

Par Yassamine Mather

Malgré une brève interruption le 20 juin – lorsque l’Iran a annoncé la fermeture du détroit d’Ormuz, invoquant des provocations militaires israéliennes au Liban –, le processus diplomatique global n’a pas déraillé. La Maison Blanche et le vice-président JD Vance affirment être «fermement déterminés» à maintenir le protocole d’accord sur la bonne voie. Les navires ont en effet recommencé à circuler dans le détroit d’Ormuz. Espérons que le cauchemar des 11 000 marins pris au piège prendra bientôt fin.

Cette semaine, J.D. Vance et le président du Parlement iranien, Mohammad Bagher Ghalibaf, se sont officiellement rencontrés en Suisse [au Bürgenstock, canton de Nidwald]. Des groupes de travail spécialisés s’attaquent désormais aux deux piliers de cet accord-cadre: la levée des sanctions et les limites de l’enrichissement nucléaire.

Il est implicitement supposé que, même si Israël tentait de lancer de nouvelles frappes sur le sud du Liban pour perturber le processus, les pourparlers bilatéraux se poursuivraient. Il ne s’agit pas seulement du texte du protocole d’accord, mais d’un changement de paradigme dans la rhétorique de Washington et des besoins économiques immédiats des deux parties.

L’administration Trump a négocié une sorte de cessez-le-feu entre Israël et le Hezbollah. Alors que les Forces de défense israéliennes (FDI) ont réduit certains de leurs effectifs et assoupli les mesures de défense civile à la frontière nord, certaines informations indiquent que les États-Unis ont fortement tenté de limiter les opérations offensives israéliennes.

À la suite de la mort de six soldats israéliens [au total, 37 soldats et un contractuel israéliens ont été tués dans le sud du Liban.], les restrictions américaines imposent aux troupes des FDI présentes dans le sud du Liban de ne tirer qu’en cas de menace directe. Cela a conduit les dirigeants israéliens à suspendre certaines opérations militaires, telles que la démolition prévue d’une importante usine souterraine de drones du Hezbollah à Majdal Zoun.

Le Premier ministre Benyamin Netanyahou et le ministre de la Défense Israel Katz sont accusés d’avoir induit l’opinion publique israélienne en erreur. En public, ils affirment qu’Israël ne se retirera pas de la zone de sécurité du sud (où se trouve, par exemple, le château de Beaufort) et prétendent que les FDI disposent d’une liberté d’action illimitée. Mais les restrictions états-uniennes freinent déjà activement les opérations militaires israéliennes. Ce jeu politique de poudre aux yeux rappelle la rhétorique passée du gouvernement israélien: par exemple, lorsqu’il avait exagéré l’importance stratégique de la route Philadelphie à Gaza lors des négociations sur les otages de 2024.

À la suite des négociations sur le mémorandum entre les États-Unis et l’Iran, menées sous la médiation du Qatar et du Pakistan en Suisse, une nouvelle «cellule de déconflictualisation» est en cours de création pour superviser le cessez-le-feu au Liban. Israël est exclu de ce mécanisme, ce qui le prive de facto de sa capacité à gérer de manière indépendante les événements au Liban.

Bien entendu, la motivation première de Donald Trump dans tout cela est de garantir un accord stable dans le golfe Persique afin de permettre un retrait rapide des forces armées des Etats-Unis. Les détracteurs sionistes affirment qu’il privilégie ses propres intérêts politiques immédiats – au détriment d’Israël – en vue des élections de mi-mandat aux États-Unis, dans le but de freiner l’inflation liée à la guerre et la hausse des prix de l’essence.

Selon ces mêmes sources, une présence militaire passive dans le sud du Liban expose les soldats des FDI à des risques opérationnels récurrents et à des menaces spécifiques, telles que les drones pilotés par fibre optique. Alors que l’économie et l’armée iraniennes ont été gravement touchées par les frappes américano-israéliennes, les conditions souples des accords en cours négociés par les États-Unis renforcent la confiance de Téhéran et offrent à l’Iran et au Hezbollah l’espace nécessaire pour reconstruire leurs capacités militaires.

Changements de cap

Donald Trump a récemment fait des concessions très inhabituelles sur des questions clés de «sécurité» régionale au Moyen-Orient, contredisant directement les positions politiques de longue date des États-Unis et d’Israël:

  • Programme de missiles: Trump a fait remarquer que, puisque d’autres puissances régionales possèdent une technologie de missiles avancée, il est fondamentalement injuste d’exiger que l’Iran démantèle unilatéralement son propre programme – une position qui sape l’un des principaux griefs stratégiques d’Israël [1].
  • Enrichissement nucléaire: Plutôt que de considérer l’enrichissement comme une ligne rouge absolue, Trump suggère désormais que, dans la mesure où l’Iran pourrait avoir besoin de l’enrichissement à des fins civiles et nationales, l’accent devrait être mis sur la régulation du niveau d’enrichissement plutôt que sur l’imposition d’un arrêt total [2].
  • Sanctions et avoirs: Trump a fait valoir que le gel des avoirs iraniens risquait de nuire à la confiance dans le dollar, affirmant que, si cet argent n’était pas restitué, «personne n’investirait plus jamais dans le dollar» [3].

Parallèlement, Vance a formulé des critiques sans précédent à l’égard du comportement d’Israël. Lors d’une conférence de presse à la Maison Blanche le 18 juin, il a ouvertement laissé entendre que certains éléments au sein d’Israël avaient délibérément intensifié leurs actions dans le sud du Liban dans le but de saboter l’accord: «Nous ne laisserons pas cela se reproduire». De plus, J.D. Vance et Donald Trump ont tous deux rompu avec la rhétorique traditionnelle concernant le Hezbollah, suggérant que la présence de militants au sein d’une structure civile ne justifie pas la destruction totale d’un bâtiment entier. Bien sûr, personne ne doit se laisser berner: ce revirement est principalement dû à des préoccupations économiques. Trump a admis sans détour que les réserves stratégiques de carburant occidentales ne suffiraient plus que pour quelques semaines, faisant de la stabilité énergétique et de la baisse des prix du pétrole la priorité absolue de Washington. Il ne fait aucun doute que tout cela pourrait changer le mois prochain, voire la semaine prochaine. Cependant, pour l’instant, ni l’Iran ni les États-Unis n’ont d’autre choix que d’essayer de défendre le protocole d’accord. Alors que l’administration va de l’avant, l’opinion publique états-unienne reste profondément sceptique. Un sondage CBS News/YouGov, réalisé après la signature électronique du protocole d’accord, révèle un décalage flagrant entre le souhait de l’opinion publique de mettre fin à la guerre et la vision qu’a le gouvernement des termes réels de l’accord:

  • Mettre fin à la guerre: 78% des Américains préfèrent mettre fin à la guerre dès maintenant, tandis que seuls 22% souhaitent attendre de nouvelles concessions de la part de l’Iran. Bien que les conseillers de Trump aient salué ce résultat comme un soutien à l’administration, le reste du sondage indique le contraire.
  • Évaluation du protocole d’accord: seuls 22% des Américains estiment que l’accord provisoire est plus avantageux pour les États-Unis, tandis que 37% considèrent qu’il favorise l’Iran (41% le jugent équitable).
  • Scepticisme partisan: seuls 39% des républicains estiment que l’administration Trump a conclu un accord favorable, ce qui signifie que seuls environ quatre membres sur dix du propre parti de Trump soutiennent l’accord.
Guerre de factions

Pendant ce temps, dans les cercles politiques de Téhéran, se joue un jeu complexe de responsabilité et de survie idéologique. Le Guide suprême Mojtaba Khamenei aurait longuement hésité avant d’approuver le cadre de l’accord. Dans une déclaration lue en son nom, il affirme avoir finalement été convaincu par le président Masoud Pezeshkian. Les responsables politiques iraniens redoutaient de devoir assumer personnellement la responsabilité de concessions – une tension exacerbée par des rumeurs persistantes et non vérifiées concernant l’état de santé du Guide suprême.

En conséquence, plusieurs clivages idéologiques sont apparus au sein du régime. D’un côté, on trouve les conservateurs pragmatiques et les «réformistes» du gouvernement et du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI), notamment:

  • le président Masoud Pezeshkian;
  • le ministre des Affaires étrangères Abbas Araghchi;
  • le président du Parlement Mohammad Bagher Ghalibaf;
  • certains membres du Conseil suprême de sécurité nationale et du CGRI.

Ce sont ces groupes qui soutiennent l’accord. Ils considèrent que l’allégement des sanctions et la désescalade sont des nécessités absolues après la guerre. Masoud Pezeshkian soutient que l’Iran doit mettre fin de manière décisive à sa paralysie du typ e«ni guerre, ni paix». Mohammad Bagher Ghalibaf et les pragmatiques au sein du CGRI reconnaissent que, malgré les déclarations radicales faisant état d’une victoire militaire, l’économie nationale sous-jacente se trouve dans un état critique. On peut y ajouter le commandant [depuis janvier 2020] de la Force Qods [unité d’élite du CGRI], Esmail Qaani, qui apporte un soutien conditionnel à l’accord.

Bon nombre des personnalités susmentionnées insistent sur le fait que les alliés régionaux de l’Iran, en particulier le Hezbollah, doivent être pleinement protégés dans le cadre de tout règlement final. Illustrant cette ligne nuancée, Qaani a publiquement soutenu les négociateurs après qu’ils eurent été pris pour cible par les partisans de la ligne dure, indiquant ainsi que le différend interne porte sur les conditions, les lignes rouges et l’influence régionale plutôt que sur la validité de la diplomatie elle-même.

Compromis

D’un autre côté, il y a les partisans de la ligne dure (l’«opposition idéologique»), qui rejettent l’accord et affirment que tout compromis risque d’aboutir à une «capitulation» totale. Ils s’opposent à toute concession majeure sur la question nucléaire. Ils exigent que l’Iran conserve un levier d’influence agressif sur le détroit d’Ormuz et maintienne une pression maximaliste pour forcer les États-Unis à se retirer complètement de la région!

Pour garantir l’accord, le régime a lancé une répression interne rapide contre la dissidence des partisans de la ligne dure de droite. Par exemple, Saeed Jalili a été discrètement démis de ses fonctions récentes. Commentateur médiatique de droite ayant attaqué publiquement le protocole d’accord à la télévision d’État, il a été contraint de démissionner – suivi de près par la démission du directeur de la chaîne de télévision.

Suite à l’annonce du protocole d’accord, le rial iranien s’est apprécié d’environ 10% par rapport aux devises étrangères. Alors que des organisations telles que le Fonds monétaire international et la Banque mondiale prévoient que l’inflation pourrait baisser pour s’établir entre 30% et 35% grâce à l’allègement des sanctions, ces chiffres restent très élevés pour les citoyens et citoyennes lambdas, confrontés à une pauvreté systémique.

Pour l’instant, la rue reste calme. Le régime continue d’organiser avec succès des célébrations publiques à grande échelle pour marquer la signature de l’accord, démontrant ainsi la loyauté envers le régime. Dans le même temps, une intense lassitude économique a favorisé un sentiment de résignation plutôt que de protestation active. Même sur les fronts social et culturel, le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) a modifié son discours, diffusant des messages de propagande accueillant explicitement les femmes, qu’elles portent le hijab intégral, un voile partiel ou aucun voile – ce qui signale un recul tactique et contrôlé par rapport aux points de friction en matière d’application de la loi qui avaient auparavant déclenché le mouvement «Femme, Vie, Liberté».

Obstacles

Le cadre de cet accord provisoire reste très ambitieux, promettant la levée de toutes les sanctions unilatérales états-unienne, ainsi que l’abrogation des résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU. Juridiquement, un président des Etats-Unis ne peut pas lever unilatéralement les sanctions de l’ONU. Cependant, nous savons tous que les États-Unis ont imposé leur volonté concernant l’adoption des sanctions actuelles de l’ONU et l’administration Trump admet clairement qu’elle peut présenter une motion visant à annuler ces sanctions – une motion que la Russie et la Chine soutiendront naturellement. Dans le même temps, les alliés européens font pression. La France a explicitement déclaré qu’un accord bilatéral entre les États-Unis et l’Iran ne modifie en rien les sanctions françaises ou celles de l’UE. J.D. Vance aurait écarté ces préoccupations, laissant entendre que le respect par l’Europe des sanctions passées n’était qu’une conséquence de celles imposées par les Etats-Unis plutôt qu’une politique étrangère indépendante.

Pour les dirigeants arabes du golfe Persique, le calcul géopolitique est extrêmement complexe. D’une part, leur propre population est profondément favorable à la posture régionale de l’Iran, ce qui rend toute opposition ouverte au protocole d’accord risquée pour les régimes. D’autre part, il existe une méfiance profondément enracinée envers l’Iran suite aux attaques contre les infrastructures, associée à une crainte aiguë qu’Israël ne bombarde les États du Golfe jusqu’à les faire disparaître.

Pour atténuer ces menaces, les États du Golfe utilisent un projet de fonds de reconstruction régional de 300 milliards de dollars comme une police d’assurance vitale. En utilisant leurs capitaux pour acquérir ou développer des infrastructures physiques en Iran, ils tentent d’établir des dépendances économiques mutuelles. La logique est simple: si les États du Golfe détiennent une participation dans les infrastructures économiques nationales iraniennes, Téhéran aura un intérêt financier direct à éviter les conflits militaires ciblés avec ses voisins. Cependant, c’est une arme à double tranchant. En Iran, les partisans de la ligne dure critiquent déjà cet accord, reprochant au gouvernement de brader les actifs souverains au profit des principautés du golfe Persique.

Du point de vue de la classe laborieuse iranienne, la faille centrale de ce processus de paix reflète les défaillances systémiques des précédentes périodes d’assouplissement des sanctions. À moins d’un revirement fondamental de la privatisation et d’une lutte structurelle contre la corruption au niveau de l’État, l’afflux d’actifs débloqués et d’investissements étrangers ne fera qu’enrichir ces mêmes réseaux oligarchiques.

Les fonctionnaires corrompus et les hauts commandants du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) qui se sont enrichis grâce à la contrebande et à la manipulation de l’économie des sanctions sont exactement les mêmes personnes qui sont en position d’agir en tant que principaux partenaires privés pour les capitaux entrants. Si l’État bénéficie d’une manne financière massive, il en distribuera probablement une part minimale et soigneusement calculée aux couches les plus pauvres de la société, dans le seul but d’étouffer la menace immédiate d’émeutes de la faim et de grèves ouvrières. [Sans parler des déclarations toutes récentes qui indiquent la volonté de répression de toute mobilisation populaire contre le régime.]

La grande majorité des milliards entrants sera simplement absorbée par une corruption bureaucratique bien ancrée, laissant la misère structurelle sous-jacente de la classe laborieuse iranienne totalement inchangée. (Articlle publié par Weekly Worker le 25 juin 2026; traduction rédaction A l’Encontre)

_________

[1] whtc.com/2026/06/17/trump-unfair-for-iran-to-lack-ballistic-missiles-if-other-countries-have-them.

[2] ww.axios.com/2025/06/02/iran-nuclear-deal-proposal-enrich-uranium.

[3] www.ndtv.com/world-news/donald-trump-defends-release-of-irans-frozen-assets-11652046.

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*