Colombie. Élections, géopolitique et absolutismes

Shield of Americas: coalition militaire et politique mise en place par Donald Trump le 7 mars 2026.

Par Álvaro Sanabria Duque

Le 31 mai, quelque 41 millions de Colombiens étaient appelés aux urnes pour élire le successeur de Gustavo Petro – président en fonction depuis le 7 août 2022 – qui, conformément à la Constitution, ne pouvait briguer un second mandat. Ces élections étaient depuis un certain temps considérées comme un référendum sur la poursuite de son projet politique, «fondé sur un renforcement des investissements sociaux et le dialogue avec les groupes armés». Selon Nueva Sociedad de juin, «de nombreux médias soulignaient que sa popularité était «exceptionnellement élevée» pour la fin de son mandat, avoisinant les 50% selon certains sondages, malgré divers revers essuyés au cours de son mandat». Toutefois, le premier tour des élections présidentielles s’est soldé par la première place inattendue d’Abelardo de la Espriella, un outsiderd’extrême droite qui s’est imposé avec 43,7% des voix, devançant Iván Cepeda, représentant de la coalition au pouvoir, qui a obtenu 40,9%. La sénatrice conservatrice Paloma Valencia, candidate du camp de l’ancien président Álvaro Uribe – président de 2002 à 2010 –, s’est retrouvée loin derrière ces deux candidats et en deçà de ses propres attentes, n’obtenant que 6,9% des voix. Le taux de participation s’est élevé à 57,88%, le plus élevé jamais enregistré lors d’un premier tour présidentiel dans l’histoire récente du pays. Álvaro Sanabria Duque, dans Desde Abajo du 16 juin 2026, resitue l’enjeu d’ensemble de ce second tour électoral qui se dénouera le 21 juin. – Réd. A l’Encontre

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Le soutien explicite du gouvernement américain au candidat obscur, contestable et pathétique de l’extrême droite, Abelardo de la Espriella, a suscité des réactions de toutes sortes, allant des plaintes concernant «l’ingérence étrangère dans le processus démocratique» jusqu’à des manifestations d’incompréhension face à l’attitude de ce gouvernement états-unien qui prétend lutter contre les drogues illicites tout en soutenant le personnage en question, lequel a été lié à des trafiquants de drogue avoués tels que Salvatore Mancuso, Úber Enrique Bánquez Martínez (alias Juancho Dique) et Jorge Luis Hernández Villazón (alias Boliche), pour ne citer que les plus connus. Ce dernier type de réactions ignore ou passe sous silence le fait que la soi-disant guerre contre la drogue avait parmi ses principaux objectifs de criminaliser les pratiques des groupes dits «de culture alternative», d’ajouter à l’arsenal d’outils d’intervention un instrument de désinstitutionnalisation très efficace, dans les pays producteurs et distributeurs de stupéfiants et, peut-être plus important encore, de disposer d’une source de ressources clandestine pour le financement des institutions états-uniennes chargées d’éliminer le «communisme». En d’autres termes, «lutter» contre la drogue n’est pas dissociable de l’utilisation des rouages de ce marché à des fins politiques.

Le cas emblématique de ce dernier point reste le célèbre scandale Iran-Contra [dans les années 1980], dans lequel se sont croisés deux faits apparemment sans rapport: 1° le financement par la CIA d’un groupe armé nicaraguayen d’extrême droite connu sous le nom de «La Contra», qui luttait contre la première phase du gouvernement sandiniste, arrivé au pouvoir après la victoire militaire, en juillet 1979, de la guérilla inspirée par la révolution cubaine, et 2° la vente d’armes à la République d’Iran. Tant le financement de «La Contra» – qui, en raison de ses actes de terrorisme contre la population civile, avait été réduit par le Congrès américain – que la vente d’armes à l’Iran, qui était interdite, ont fait l’objet d’un montage financier dans lequel l’argent de la drogue a joué le rôle de lubrifiant et de vase communicant. Il a en effet servi à acheter les armes de manière clandestine, tandis que les bénéfices de ce commerce ont finalement été détournés au profit de «La Contra».

Le journaliste Gary Webb a dénoncé ce réseau dans le journal Mercury News de San José, en Californie, à travers une série d’articles qu’il a ensuite rassemblés dans un livre intitulé Dark Alliance (Seven Stories Press, 1998), initialement critiqué, mais réhabilité par la suite, lorsque la véracité des faits a pu être établie. Le journaliste a été retrouvé «suicidé» de deux balles dans la tête en 2004. Des archives déclassifiées, révélées quelque temps plus tard, ont permis de vérifier que le cartel de Medellín (Pablo Escobar et Rodríguez Gacha) et le cartel de Guadalajara (Rafael Caro Quintero et Miguel Ángel Felix Gallardo) ont financé en permanence la Contra avec l’accord de la CIA et de la DEA (Drug Enforcement Administration).

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C’est pourquoi est surprenant l’étonnement manifesté par des politiciens chevronnés tels que Gustavo Petro, président de la Colombie, face à la prétendue contradiction que représenterait le fait que, d’un côté, Donald Trump se présente dans ses discours comme un combattant implacable contre la drogue, tandis que, de l’autre, il soutient De La Espriella, qui a entretenu des contacts permanents, et pas seulement en tant qu’avocat de la défense, avec un groupe hétéroclite de figures de la mafia. Et ce qui est encore plus surprenant, c’est que le président des Colombiens affirme: «Même si le président Trump et moi-même ne sommes pas toujours d’accord sur tous les sujets, je suis fier de travailler avec lui dans le cadre de notre effort commun pour éradiquer le trafic de drogue et apporter la paix, la santé et la sécurité à nos pays. Les résultats que nous avons obtenus jusqu’à présent ne sont qu’un début; grâce à une collaboration continue entre les États-Unis et la Colombie, nous pouvons faire en sorte que les Amériques redeviennent grandes.» Naïveté ou diplomatie?

Peut-on vraiment croire que le fait de bombarder de petites embarcations permet de lutter contre le trafic de stupéfiants? Ou bien le fait de gracier un narcotrafiquant, condamné par la justice américaine elle-même, comme ce fut le cas de l’ancien président hondurien Juan Orlando Hernández [de janvier 2014 à janvier 2022], constitue-t-il une preuve de la volonté de «rendre à nouveau leur grandeur aux Amériques»? Si l’on examine les dernières actions de ce personnage et que l’on y ajoute les noms d’Alex Saab [homme d’affaires à la double nationalité vénézuélienne et colombienne, mentionné dans les Panama et Pandora Papers, considéré comme une «des banquiers de Maduro», ministre de l’Industrie et de la Production nationale du Vénézuéla en octobre 2024 et démis de ses fonctions le 16 janvier 2026] et d’Abelardo de la Espriella, on peut trouver des points de convergence qui montrent que l’objectif n’est pas de redonner sa grandeur à «Nuestra America» – projet de Gustavo Petro d’une intégration régionale latino-américaine de type progressiste – mais bien au contraire de la démanteler.

Le Diario Red, média espagnol du mouvement Podemos, a publié les enregistrements de conversations entre Juan Orlando Hernández et l’actuel président hondurien Nasry «Tito» Asfura [en fonction depuis janvier 2026, avec le soutien de Donald Trump, accusé précédemment de détournement de fonds], dans lesquelles Hernández exigeait d’Asfura qu’il lui procure 150’000 dollars pour lancer un média numérique dont la mission serait d’attaquer les gouvernements «progressistes» de la région, tels que ceux du Mexique, du Brésil et de la Colombie. De même, Hernández indiquait à Asfura que le président argentin Javier Milei offrait 350’000 dollars dans le même but.

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Le candidat de l’extrême droite colombienne a indiqué que son programme économique était identique à celui élaboré par Milei en Argentine. Une politique de Milei qui, examinée de près, a clairement cherché à démanteler le peu de réglementation sociale qui subsistait, à éliminer les mécanismes de redistribution et à s’en prendre à la production industrielle, dans une attaque manifeste contre la viabilité du pays. Ont ainsi été supprimés, entre autres: les ministères des Infrastructures; des Femmes, des Genres et de la Diversité; de l’Éducation; du Travail; de l’Environnement et des Sciences; le bureau de coordination et de renforcement de l’économie sociale et populaire; le service de coordination de l’adaptation au changement climatique et la Direction des politiques de promotion et de protection des droits. Entre 2023 et 2025, le pays a connu un effondrement industriel – dont les résultats n’ont été surpassés que par les mauvaises performances de la Hongrie (où régnait Viktor Orbán, autre figure de proue du populisme de droite) –, l’emploi a chuté de 6,1% (72’731 emplois perdus) et le nombre de salariés a diminué de 241’368 personnes. Les secteurs du textile, du cuir et de la chaussure ont reculé de 18,4% ; la métallurgie a reculé de 8% et l’industrie automobile de 7,8 %. Sur les 2692 chantiers publics hérités des gouvernements précédents, 2284 n’ont pas été achevés dans les délais impartis et environ 1500 n’ont connu aucune avancée. Le sous-financement des universités, d’hôpitaux emblématiques tels que le Garrahan à Buenos Aires – spécialisé dans la petite enfance et l’adolescence –, ainsi que la suppression d’une grande partie des institutions culturelles et la réduction, en termes réels, des salaires et des retraites, ne laissent aucun doute sur le fait que l’objectif recherché est un processus délibéré de démantèlement de la nation.

Géopolitique et absolutisme

Qu’est-ce qui explique la popularité et l’élection de personnages grotesques tels que Milei, Trump et de la Espriella, au-delà de la lassitude des sociétés qui ne voient aucune amélioration de leur situation sous des gouvernements d’orientation apparemment différente? Il ne fait aucun doute qu’une grande partie du succès médiatique de ces personnages tient à leur simplification extrême des causes des problèmes (sans compter la manipulation médiatique et les espoirs placés dans l’excentricité): Trump promet de ramener les États-Unis à la splendeur du milieu du XXe siècle, en imposant des droits de douane et en expulsant la population immigrée à laquelle il impute tous les maux, tandis que Milei affirme, sans rougir, que s’il élimine le déficit budgétaire, il fera de son pays la première puissance mondiale. De la Espriella promet, tout autant que l’Argentin, comme mesure salvatrice pour le pays, de réduire les effectifs de la fonction publique de 750’000 emplois dits «protégés», s’appuyant même parfois sur la logique d’économistes «progressistes» qui estiment que ces mesures sortiront le pays de la pauvreté, car ces dépenses, jugées improductives, seront réorientées vers l’investissement, sans préciser l’importance relative de ces montants par rapport au PIB, ni sous quelle forme et dans quel domaine ces dépenses productives seraient engagées. Cette simplification de la réalité leur permet d’endormir une population en proie à l’incertitude, en avançant l’argument selon lequel les solutions radicales mûrissent lentement et que le sacrifice quotidien est le prix à payer pour profiter plus tard d’un paradis lointain. La promesse chrétienne de l’au-delà transposée en politique.

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La présence en Amérique du Sud de dirigeants tels que Milei, José Antonio Kast au Chili [en fonction depuis le 11 mars 2026], Rodrigo Paz en Bolivie [depuis novembre 2025], Daniel Noboa en Équateur [depuis novembre 2023], Santiago Peña au Paraguay [depuis août 2023], voire l’Uruguayen Yamandú Orsi [depuis mars 2025] – membre du parti progressiste Frente Amplio –, ainsi que la tutelle absolue exercée par Trump sur le Venezuela, tout comme le soutien inconditionnel apporté à des candidats tels que Flavio Bolsonaro au Brésil et Keiko Fujimori au Pérou, ne sont pas des questions indépendantes de la déclaration du secrétaire américain à la Défense [Pete Hegseth] selon laquelle aucun gouvernement du continent ne sera autorisé s’il ne professe pas les «principes américains» (suprématie blanche, tradition, famille monogame hétérosexuelle et propriété privée fortement concentrée). Le regroupement de ces personnalités sous la houlette américaine, dénommé «Bouclier des Amériques», constitue donc la formalisation de l’instrument visant à «argentiniser» totalement l’Amérique latine, c’est-à-dire à mettre en œuvre des démolitions intégrales et contrôlées des pays. L’exigence, sous la menace des armes, de professer les «principes américains» n’est rien d’autre que la volonté de reconquérir l’«arrière-cour» qui a vu la présence chinoise évincer l’Empire du Nord de sa position de marché principal. Aujourd’hui, le géant asiatique est le principal partenaire commercial des pays d’Amérique du Sud. Il ne faut pas oublier que la géopolitique est un facteur de plus en plus déterminant, bien qu’il ne soit pas le seul, parmi les conditions internes, car, pour la première fois, l’empire voit sa prédominance menacée et ne veut laisser aucune place à la moindre menace, encore moins si elle vient de l’Orient.

Le samedi 24 mai 2025, lors du discours de remise des diplômes aux cadets de l’Académie militaire de West Point, Donald Trump a déclaré: «La mission des forces armées américaines ne consiste pas à organiser des spectacles de drag queens, à transformer des cultures étrangères ou à étendre la démocratie au monde entier sous la menace des armes. Le rôle des militaires est de dominer tout ennemi et d’anéantir toute menace pesant sur les États-Unis, à tout moment et en tout lieu.» Il ne disait donc rien de nouveau, si l’on se souvient que l’ancien commandant de l’OTAN, le général Wesley Clark, a raconté qu’après les attentats du 11 septembre 2001, un fonctionnaire du Pentagone lui avait montré une note énumérant sept pays qui devaient être transformés en États faillis: l’Irak, la Syrie, le Liban, la Libye, la Somalie, le Soudan et l’Iran. Le résultat des interventions dans ces pays illustre bien ce que visaient les campagnes militaires, mais aussi les gouvernements «libertariens» arrivés au pouvoir par la voie électorale: des sociétés politiquement déstructurées, des taux de chômage et d’économie informelle élevés, des infrastructures détruites et des niveaux d’endettement élevés constituent l’issue des nouvelles politiques du centre dominant du capital. Il ne s’agit pas de théories du complot: le rêve d’apporter la modernité capitaliste aux périphéries est un idéal du passé. Ce qui importe désormais, c’est le degré de soumission, et les États faillis constituent la structure la plus propice à cette fin.

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Les personnalités chargées de mener à bien cette tâche ne sont pas le fruit du hasard ou de la spontanéité. Elles sont choisies et mises en avant avec tout l’apparat des techniques médiatiques propres à l’ère de la politique-spectacle. Dans le cas d’Abelardo de la Espriella, son élection ne doit pas surprendre, et c’est là qu’interviennent les deux autres noms mentionnés plus haut: Alex Saab et alias Boliche. Saab, comme on le sait, est un homme d’affaires colombien qui a fait partie du gouvernement vénézuélien et qui est accusé par les États-Unis de blanchiment d’argent. Il a récemment été extradé vers les États-Unis dans le but évident de le faire témoigner au procès contre le président vénézuélien Nicolás Maduro, victime d’un enlèvement. Par la même occasion, le gouvernement des Etats-Unis cherche à savoir qui a participé avec Saab au blanchiment d’argent. Alias Boliche, trafiquant de drogue et paramilitaire proche de Vicente Castaño [narcotrafiquant connu], a fini par collaborer avec la DEA et le FBI, et fait actuellement l’objet d’un procès à Tampa, en Floride, pour avoir escroqué et extorqué d’autres trafiquants de drogue auxquels il promettait des traitements de faveur auprès des autorités états-uniennes – promesses qui n’avaient aucun fondement – puis pour avoir blanchi les dollars récoltés grâce à ces activités illicites. Ces deux personnages ne sont pas de simples clients, mais des amis et, semble-t-il, des associés «informels» d’Abelardo de la Espriella dans des affaires qui vont bien au-delà de ses activités professionnelles d’avocat.

Colombie: «Clair-obscur démocratique», Le Monde diplomatique, juin 2026.

Si l’on ajoute à cela le serment prêté par De la Espriella lors de l’acquisition de la nationalité américaine: «Par la présente, je déclare, sous serment, que je renonce et abjure absolument et complètement toute loyauté et fidélité envers tout prince, potentat, État ou souveraineté étrangère, dont j’ai été jusqu’à présent sujet ou citoyen (…)», nous constatons qu’il s’agit d’un individu qui ne dispose d’aucune marge de manœuvre pour s’opposer à une quelconque demande de sa patrie d’adoption, aussi choquante soit-elle. Les déclarations de Sabb et Boliche, voire une accusation de trahison – passible de la peine de mort – découlant du serment susmentionné, placent l’individu sous la menace permanente de se retrouver derrière les barreaux d’une prison impériale. Peut-on imaginer quelqu’un de plus apte à accomplir les missions qui lui sont confiées?

La grâce accordée à l’ancien président hondurien Juan Orlando Hernández, condamné pour trafic de drogue, a été demandée par Roger Stone [conseiller politique depuis longtemps de Donald Trump] et soutenue par les magnats de la Silicon Valley Peter Thiel (Palantir) et Marc Andreessen (Meta), en raison des investissements des trois hommes dans les Zones d’emploi et de développement économique (ZEDE), territoires dont les lois, la fiscalité et les cadres réglementaires sont fixés par leurs propriétaires et que Hernández a promus sans tenir compte des considérations de souveraineté nationale. Andreessen et Thiel ont fondé sur l’île de Roatan la ville «start-up» Próspera, un espace totalement indépendant du Honduras, qui utilise le bitcoin comme monnaie et où a été installée une clinique expérimentale cherchant à développer de nouveaux médicaments et de nouvelles pratiques médicales sans aucune réglementation. Le rêve ressuscité du médecin nazi Josef Mengele. Et cela ne se limite pas au Honduras: Peter Thiel se promène déjà en Argentine comme s’il s’agissait d’un territoire colonisé, acquiert des propriétés et cherche à installer ses centres de données en Antarctique pour tirer parti du refroidissement naturel.

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Les médias ont récemment souligné que la fortune personnelle d’Elon Musk – ami et partenaire politique et idéologique de Thiel – a dépassé le milliard de dollars et que plusieurs de ses acolytes multimillionnaires en feront de même sous peu. Peut-on croire que ceux qui concentrent un pouvoir économique aussi exorbitant plaident en faveur du maintien d’un système tel que la démocratie libérale? Celle-ci est-elle d’ailleurs viable dans ces nouvelles conditions? Les représentants actuels des pouvoirs économiques à la tête des présidences gouvernent par le biais des fameux décrets présidentiels. Les parlements ne sont que des marionnettes agissant en échange d’avantages. Quant aux juges, ils dépendent à leur tour des pouvoirs exécutif et législatif qu’ils sont censés contrôler. La séparation des pouvoirs, si elle a jamais eu un sens, est dépourvue de tout sens aujourd’hui dépourvue. À un pouvoir économique ultra-concentré correspond un système politique de même nature. Il est naïf de penser que les formes de gouvernement peuvent perdurer alors que la création et l’appropriation de la richesse subissent des transformations qualitatives radicales, dans lesquelles une poignée de personnes détient la quasi-totalité des richesses. D’où la proposition des théoriciens de ce qu’on appelle les «Lumières sombres» (Dark enlightenment) en faveur d’un retour à l’absolutisme.

Les républiques virtuelles ou techno-républiques prônent des formes d’administration territoriale fonctionnant à la manière d’entreprises, et les adeptes des «Lumières sombres» (ou «Lumières obscures) soutiennent que la direction de ces unités politico-administratives du futur doit être confiée à des empereurs-dirigeants, comme l’exposent certains de leurs gourous, à l’instar de Curtis Yarvin [parmi ses «exploits»,  il est à l’origine du projet de l’annexion de la bande de Gaza par les Etats-Unis de Trump]. L’expression «post-démocratie» a remplacé, dans les débats et les prévisions, celles de «post-capitalisme» et de «postmodernité», témoignant ainsi du terrain gagné par le postulat «libertrien» qui considère que la démocratie est l’ennemie de la liberté et de la prospérité, telles qu’ils les conçoivent.

Ils ont également bien compris que, pour parvenir à une ploutocratie à part entière, c’est-à-dire au gouvernement entièrement entre les mains des riches, où le politique se fond dans l’économique, il faut d’abord passer par une kakistocratie, le gouvernement des «pires». La Colombie s’engage-t-elle sur cette voie? (Article publié dans Desde Abajole 16 juin 2026; traduction-édition rédaction A l’Encontre)

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