
Par Caio Ruvenal (Cochabamba)
Le président avance le discours selon lequel le narcoterrorisme serait à l’origine des manifestations, reprenant ainsi les accusations formulées par les États-Unis.
Le gouvernement de Rodrigo Paz s’éloigne de la «solution» de la répression pour mettre fin aux manifestations sociales qui secouent la Bolivie depuis un mois et demi [voir sur ce site les articles publiés sur la situation en Bolivie les 23 et 25 mai et le 6 juin]. Le président a promulgué la semaine dernière une loi visant à gérer les états d’exception, mais n’a pour l’instant pas ordonné le déploiement des forces armées pour débloquer les routes. Il semble plutôt opter pour une stratégie visant à épuiser les manifestants et à démanteler les mouvements sociaux qui réclament sa démission, en procédant à l’arrestation de leurs dirigeants ou à la négociation. «La nouvelle Bolivie se construira par le dialogue, sans laisser place à la violence», a déclaré mercredi 10 juin lors d’une conférence de presse le porte-parole présidentiel, José Luis Gálvez.
Ce plan semble porter ses fruits, si l’on en croit les propos du ministre de l’Intérieur, Marco Antonio Oviedo, qui a assuré lors d’une interview à Radio Panamericana que le conflit entrait dans sa «phase finale». Le nombre de barrages routiers dans le pays est passé de 90 en moyenne la semaine dernière à un peu plus de 50, selon les chiffres communiqués ce lundi 15 juin par l’Administration bolivienne des routes.
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Les populations paysannes de La Paz, les premières à s’être soulevées contre Rodrigo Paz, poursuivent leurs actions de protestation. Le dirigeant paysan, Aquilardo Caricari, a affirmé que toute ouverture de dialogue entre les dirigeants d’entreprise et le gouvernement ne serait pas reconnue par «la base» et que les dirigeants syndicaux négocient «leur liberté et la fin des poursuites judiciaires aux dépens du peuple mobilisé».
Une nouvelle manifestation, composée d’indigènes Aymaras, d’ouvriers syndiqués et de chauffeurs des transports publics, s’est dirigée mercredi dernier vers le Palais du gouvernement, à La Paz. Les leaders habituels n’étaient pas en tête du cortège, car certains dirigeants syndicaux – tels que Mario Argollo, de la Centrale ouvrière bolivienne (COB), ou Andrés Paye, représentant des mineurs salariés – ont passé en clandestinité en raison des mandats d’arrêt lancés contre eux. Vicente Salazar, chef de file des Aymaras, était quant à lui présent lors de la manifestation. Il a été arrêté au milieu de la confusion provoquée par les tirs de gaz lacrymogènes de la police, mais il a été relâché peu après.
Le nombre élevé d’arrestations de dirigeants syndicaux et d’organisations sociales laisse supposer une stratégie du gouvernement visant à décapiter les mouvements ou à les intimider. La COB a dénoncé le fait que des «policiers cagoulés» procédaient à des arrestations illégales: «Cela ressemble à du terrorisme d’État. Ils ne peuvent pas se mettre à nous traquer pour harceler les dirigeants», a accusé, il y a quelques jours, Edgar Salazar, l’un des dirigeants de la centrale. L’autre moyen de mettre les dirigeants hors jeu semble être la cooptation. «Depuis l’adoption de la loi [sur l’état d’exception], le dialogue a beaucoup progressé. De nombreux secteurs se sont engagés dans la discussion (…) Nous protégeons les dirigeants courageux qui se mettent en première ligne; les partisans de la violence ont incendié leurs maisons et leur ont interdit de dialoguer», a déclaré le porte-parole du président, José Luis Gálvez.
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Les organisations mobilisées sont descendues dans la rue pour protester contre les négociations entre le gouvernement et certains dirigeants syndicaux. C’est ce qu’a dénoncé Severo Marca, membre de la Confédération syndicale unique des travailleurs ruraux de Bolivie: «Les réunions se tiennent avec des dirigeants qui ne représentent pas le mouvement. Nous savons que beaucoup d’entre eux se prêtent au jeu du gouvernement. Ceux d’entre nous qui restent fidèles sont aux côtés du peuple.» Les manifestants scandent le slogan «démission ou soulèvement» car, selon eux, leurs revendications ont été ignorées et les politiques de Rodrigo Paz et de la capitale ont exclu les classes populaires.
Le plan de Rodrigo Paz visant à affaiblir les organisations en attendant que les bloqueurs de routes s’épuisent a provoqué l’impatience de la population de La Paz, qui se retrouve privée de carburant et de nourriture depuis plus d’un mois. Cependant, cela lui permet de résister à l’assaut depuis plus de 40 jours, une longue période si l’on se réfère à l’histoire récente des démissions forcées de présidents, comme le rappelle le journaliste et ancien candidat au poste de gouverneur de La Paz, Andrés Gómez [de la coalition Venceremos]. «Les gens critiquent Rodrigo Paz, mais ils ne se sont pas ralliés à la demande de démission [de la population rurale]. L’avantage de cette stratégie est qu’elle réduit le nombre de morts et le recours à la violence, mais le coût politique est énorme: pertes économiques et détérioration de l’autorité et de l’image du gouvernement.»
Les manifestations de 2019, qui dénonçaient une fraude électorale de la part du Mouvement vers le socialisme (MAS) au pouvoir, ont contraint l’ancien président Evo Morales à démissionner en 21 jours. En 2003, les mêmes secteurs aujourd’hui mobilisés avaient fait de même avec l’ancien président Gonzalo Sánchez de Lozada, Goni, en 16 jours. Cette dernière crise avait pourtant fait 67 morts à la suite des affrontements entre manifestants et forces armées. Il est clair que Rodrigo Paz en garde un souvenir vif, comme le confirment les propos de son porte-parole: «[L’ancien président et chef du groupe parlementaire ultraconservateur] Jorge Tuto Quiroga insiste pour que l’état d’urgence soit déclaré, comme l’avait fait son gouvernement en 2001, pendant la guerre de l’eau. Il oublie que cela a causé des morts et des centaines de blessés. Cela doit servir d’exemple d’échec en matière de gestion d’une crise sociale, car quelques jours plus tard, ils ont dû revenir sur cette décision.»
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«Nous rétablirons l’ordre, mais nous ne tomberons pas dans le piège de la violence et de la mort que recherchent les manifestants», a déclaré José Luis Gálvez. Pour l’analyste Guido Alejo, le gouvernement envisage le déploiement des forces armées comme ultime recours. «Depuis des semaines, il prépare un état d’exception, mais ne le décrétera pas à court terme. Il sait que le coût politique pourrait être contre-productif et accélérer sa chute. C’est une voie sans retour, c’est pourquoi, à ce stade, je considère cela comme peu probable.»
Si, sur le terrain, la stratégie de Rodrigo Paz consiste à prolonger le conflit pour décourager les manifestants, sur le plan rhétorique il cherche à imposer l’idée que les manifestations sont financées par le narcoterrorisme. Guido Alejo affirme qu’il s’agit d’un discours ancré dans la rhétorique du Bouclier des Amériques et dans les conseils états-uniens. «Il qualifiait auparavant les manifestants de violents, de vandales, mais désormais il concentre tout sur le narco. Cela fait suite à des tweets des secrétaires d’État et de la Défense des États-Unis affirmant que le narcoterrorisme cherche à organiser un coup d’État en Bolivie. Rodrigo Paz s’aligne sur une ligne de collaboration mutuelle», explique Guido Alejo. (Article publié dans le quotidien El Pais le 16 juin 2026; traduction rédaction A l’Encontre)

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