
Par Jinin Rummaneh
Depuis des mois, Jana Al-Hajj, une Palestinienne de 12 ans, perd peu à peu l’usage de ses membres. D’abord, elle s’est retrouvée incapable d’utiliser l’une de ses jambes. Puis, la paralysie s’est étendue à son autre jambe, et commence désormais à se propager dans ses bras. «Je ne supporte plus de voir ma fille dépérir ainsi», a déclaré sa mère, Fedaa Al-Hajj, au magazine +972 depuis leur domicile dans le camp de Nuseirat à Gaza, la voix brisée après des mois de visites à l’hôpital et de nuits blanches.
Jana souffre depuis le début de la guerre en octobre 2023, lorsque sa famille a été déplacée à Deir Al-Balah avant de finalement rentrer chez elle. Pourtant, au cours de ces deux ans et demi, aucun médecin à Gaza n’a été en mesure de diagnostiquer son état, car la bande de Gaza ne dispose pas de la technologie nécessaire pour fournir une interprétation. «J’ai le cœur brisé chaque fois que je la regarde», a déclaré Fedaa. «Son état se détériore sous mes yeux, et les médecins restent là, impuissants face au manque de technologie.»
Fin 2023, les médecins ont informé la famille qu’une IRM (imagerie par résonnance magnétique) urgente était indispensable pour déterminer la cause des symptômes de Jana et mettre en place un protocole de traitement susceptible de la sauver d’un handicap permanent. Ils ont averti que chaque heure d’attente supplémentaire était critique. Bien qu’elle ait reçu en février une recommandation médicale officielle pour se faire soigner à l’étranger, le nom de Jana est resté sur les listes d’attente, pris au piège dans l’étranglement bureaucratique et physique du régime de permis israélien, tandis que le système de santé de Gaza s’effondrait sous le poids de la guerre et du blocus.
Aujourd’hui, le monde de Jana s’est réduit à la taille de sa chambre. Elle ne peut plus marcher seule – son père la porte et l’installe sur un simple vélo qu’il pousse pour l’emmener à ses séances de kinésithérapie. Elle refuse farouchement d’utiliser un fauteuil roulant, s’accrochant plutôt au souvenir du mouvement et de ses capacités d’équilibre.
«Je ne peux plus aller à l’école, et je ne peux plus jouer avec mes amis comme avant», murmure Jana, le regard fixé au loin. «Même pour mes prières – mon corps ne peut plus supporter les mouvements de prosternation. Je veux juste pouvoir marcher normalement à nouveau.»
Au cours du génocide, plus de 1500 membres du personnel médical ont été tués lors de frappes aériennes israéliennes et des centaines d’autres ont été arrêtés et détenus dans des prisons israéliennes. Mais une autre forme de destruction, plus silencieuse, a rendu les hôpitaux de Gaza incapables de soigner bon nombre de leurs patients: il n’y a toujours aucun appareil d’IRM en état de marche dans la bande de Gaza, alors qu’il s’agit d’outils essentiels pour diagnostiquer des centaines de maladies, du cancer aux accidents vasculaires cérébraux en passant par l’épilepsie.
Alors que certains appareils ont simplement été détruits par des bombardements directs, d’autres ont été rendus inutilisables par la pénurie de pièces de rechange et d’hélium liquide nécessaire à leur fonctionnement, causée par le blocus. L’hélium est l’élément vital de l’IRM, refroidissant les puissants aimants jusqu’à une température proche du zéro absolu; sans lui, le champ magnétique de l’appareil s’effondre et celui-ci ne peut plus fonctionner.
Des médecins ont déclaré à +972 que des situations comme celle de Jana sont de plus en plus courantes à mesure que leur capacité à diagnostiquer les patients s’amenuise. «La perte des appareils d’IRM constitue un obstacle catastrophique tant pour les médecins que pour les patients», a déclaré le Dr Mohammed Ibrahim Abu Nada, consultant en neurologie pédiatrique à l’Hôpital de l’amitié turco-palestinienne, le seul hôpital oncologique de Gaza. «En tant que médecins, nous sommes pratiquement privés de nos moyens de diagnostic. Nous ne pouvons pas diagnostiquer avec précision l’épilepsie pharmacorésistante, les inflammations cérébrales ou les stades précoces de tumeurs chez les enfants. Nous sommes contraints de les regarder souffrir, sachant que l’outil dont nous avons besoin pour les sauver reste inutilisé dans une pièce située à quelques mètres seulement.»
De la médecine fondée sur des preuves à une médecine l’approxime
Même avant octobre 2023, la couverture en IRM de Gaza était déjà bien en deçà des normes internationales. Selon le ministère palestinien de la Santé et le Centre palestinien pour les droits de l’homme, les 2,2 millions d’habitants de la bande de Gaza ne disposaient que de sept appareils d’IRM. Les normes médicales internationales recommandent que les pays disposent d’au moins un appareil pour 100’000 habitants, ce qui signifie que Gaza aurait dû avoir trois fois plus de scanners y compris avant la guerre.
La plupart des appareils étaient situés dans deux hôpitaux publics – Al-Shifa et l’Hôpital européen – et effectuaient plus de 16’000 examens par an. Bien qu’ils fonctionnaient au-delà des heures de travail normales pour réduire les retards, les listes d’attente s’étendaient sur plusieurs mois. «Nous avions prévu d’augmenter le nombre d’appareils à 15 en partenariat avec des ONG internationales», se souvient le Dr Mohammed Amin Mattar, chef du service de radiologie de l’hôpital Al-Shifa. «Mais la guerre n’a pas seulement mis un terme à ces projets – elle les a ensevelis sous les décombres.»
Ce vide technologique a fait reculer la qualité des soins à Gaza, faisant passer de l’ère de la médecine fondées sur des preuves à celle de l’approximation clinique et du traitement symptomatique. Les médecins de Gaza sont contraints de se fier à leur propre intuition ou aux tomodensitométries (scanners), qui fournissent des coupes transversales du corps mais ne peuvent pas fournir les détails sur les tissus mous ou neurologiques nécessaires pour diagnostiquer des pathologies complexes.
«Nous faisons ce que nous pouvons avec ce que nous avons», a déclaré le Dr Mohammed Amin Mattar. «Mais ce que nous avons ne suffit pas à nos patients. Ce déficit diagnostique a directement entraîné la perte d’innombrables vies, en particulier celles d’enfants, car nous avons détecté leurs pathologies trop tard ou les avons complètement mal identifiées.»
Il est certain que cette crise a touché les Palestiniens de tous âges. Pour Hajja Fadwa Hussein, âgée de 64 ans, une grave compression vertébrale lui cause des douleurs chroniques et la rend de plus en plus incapable de marcher. Elle a déjà subi une arthroplastie de la hanche et souffre désormais d’un gonflement et de douleurs nerveuses du côté opposé de son corps, une douleur lancinante constante qui l’empêche de dormir.
Alors qu’elle souhaite vivement se faire soigner, les chirurgiens lui ont dit qu’ils ne pouvaient pas intervenir en toute sécurité sans imagerie médicale de pointe, et les déplacements répétés pendant la guerre n’ont fait qu’aggraver son état. Aujourd’hui, cette femme qui autrefois maintenait sa famille unie – la principale personne s’occupant de ses petits-enfants orphelins – ne peut rester debout plus de cinq minutes, même avec l’aide d’un déambulateur.
Mais l’absence d’IRM est particulièrement problématique pour les enfants atteints de troubles du développement et de troubles neurologiques. Lorsque Masa Khalaf, âgée de 14 mois et originaire de la ville de Gaza, a commencé à montrer des signes de faiblesse musculaire à l’âge de quatre mois seulement, les médecins ont suggéré d’attendre qu’elle ait six mois pour lui faire passer un scanner, moment auquel elle a également reçu une recommandation d’évacuation médicale.
Mais au fil du temps, son état s’est détérioré et elle a commencé à souffrir d’infections pulmonaires récurrentes, de graves difficultés respiratoires et de violentes crises épileptiques. Le consensus médical s’est imposé: Masa avait besoin d’une IRM pour déterminer si le problème sous-jacent provenait de son cerveau ou de son système nerveux.
La mère de Masa, elle-même aux prises avec de l’hypertension, des problèmes thyroïdiens et des varices douloureuses, a fait part de l’épuisement causé par le fait de vivre dans les services de l’hôpital pour enfants Al-Rantisi de la ville de Gaza depuis un mois. «Il n’y a ni repos ni sommeil – la petite souffre 24 heures sur 24», a-t-elle expliqué. «Chaque fois qu’ils essaient de lui poser une canule [intraveineuse], je suis bouleversée et je me mets à pleurer pour elle, car ils essaient pendant près d’une heure avant de trouver une veine.»
Au milieu de notre conversation, elle a poussé un soupir de chagrin pur et sincère qui a résonné dans le couloir froid de l’hôpital et m’a laissée, en tant que journaliste et étudiante en cinquième année de médecine, complètement sans voix.
Le piège des transferts
Pour certaines familles, une évacuation médicale hors de Gaza est leur seul espoir. Pourtant, le système qui offrait autrefois un nombre limité de transferts vers des hôpitaux à Jérusalem, en Cisjordanie ou à l’étranger est devenu une impasse.
Avec près de 20’000 personnes nécessitant une évacuation médicale, et seulement 12 autorisées à partir par jour, les critères de sélection sont incroyablement stricts. Pour être prioritaires, Israël exige que les patients disposent d’un rapport diagnostique définitif. Mais comme l’obtention de ces diagnostics nécessite souvent une IRM, technique indisponible à Gaza, les patients qui ont désespérément besoin de ce service sont relégués en bas de la liste des départs, dans une logique cruelle et vicieuse.
Nous, étudiants en médecine à l’université Al-Azhar, sommes peut-être les plus conscients de cette absurdité. Nous passons nos nuits à étudier la physique de l’IRM et les détails complexes de la neuroimagerie à partir de manuels de niveau mondial. Nous mémorisons les signes de maladies que nous savons ne jamais pouvoir voir sur un écran dans nos hôpitaux. Ce fossé entre notre formation et notre réalité pratique est une source de déchirement professionnel quotidien.
L’absence de technologie IRM à Gaza équivaut à une exécution silencieuse et continue. Dr Mohammed Ibrahim Abu Nada a insisté sur le fait que la communauté internationale doit intervenir pour fournir ces appareils; sinon, nous, les professionnels de santé ne pouvons que rester là à attendre que ces enfants meurent. Pour Jana, Fadwa et Masa, l’IRM fait littéralement la différence entre la vie et la mort.
Tant que le blocus technique ne sera pas levé et que les médecins de Gaza n’auront pas retrouvé leurs capacités de diagnostic, nous serons condamnés à pratiquer une forme désespérée de triage – et à vivre dans un monde qui a décidé que certaines vies ne valaient pas le coût d’un simple examen d’imagerie.
En réponse à la demande de commentaires de +972, le Coordinateur des activités gouvernementales dans les territoires (COGAT) de l’armée israélienne a déclaré qu’Israël «autorise et facilite l’entrée de matériel médical» à Gaza en coopération avec les organisations humanitaires et la communauté internationale. Il a en outre ajouté qu’il n’y avait «aucune restriction quantitative» concernant les camions transportant des fournitures médicales et a cité l’entrée de divers articles, notamment des appareils de radiographie et de tomodensitométrie, des générateurs d’oxygène, des appareils de dialyse, des couveuses, des lits d’hôpital et des médicaments! Il n’a pas abordé spécifiquement la question de l’entrée des appareils d’IRM, ni celle de l’hélium et des pièces de rechange nécessaires à leur fonctionnement. (Article publié par le magazine israélien et palestinien +972 le 14 mai 2026; traduction rédaction A l’Encontre)
Jinin Rummaneh est étudiante en cinquième année de médecine à l’université Al-Azhar de Gaza. Elle se consacre à documenter les multiples facettes de la souffrance humaine dans la bande de Gaza, en mettant l’accent sur les crises dévastatrices qui touchent le secteur médical, et en faisant le lien entre ses connaissances cliniques et les réalités dont elle est témoin au quotidien en première ligne du système de santé.

Soyez le premier à commenter