
Par Amira Hass
Les deux s’inscrivent dans la guerre d’usure économique et psychologique qu’Israël mène contre les Palestiniens et leurs dirigeants
Israël vole chaque mois des centaines de millions de shekels [1 million équivaut à quelque 293’000 euros] revenant à l’Autorité palestinienne. Il s’agit des droits de douane sur les marchandises importées destinées aux Palestiniens qui transitent par les ports israéliens, ainsi que des taxes et droits de douane sur le carburant, les cigarettes et le ciment qu’Israël vend aux Palestiniens. Au lieu de transférer ces recettes aux responsables du Trésor de l’Autorité palestinienne comme il est tenu de le faire, l’Etat israélien dépose les fonds sur un compte israélien.
Les fonds détournés s’élèvent déjà à environ 14 milliards de shekels (3,4 milliards d’euros). C’est une somme dérisoire pour une puissance high-tech qui, d’une seule bombe guidée, détruit en quelques secondes ce que les Libanais, les Iraniens et les Palestiniens ont construit au fil des siècles. Et, grâce à Dieu!, Israël a beaucoup de bombes.
Mais cet argent est crucial pour réaliser notre objectif d’une domination juive absolue et exclusive entre le fleuve et la mer, que le Premier ministre soit Benyamin Netanyahou ou Naftali Bennett [ce dernier et Yaïr Lapid, avec leur nouveau parti Beyada (Ensemble), veulent battre électoralement Netanyahou en accentuant les traits «patriotique»]. Cette somme détournée n’enrichira pas pour autant Israël, mais sa rétention appauvrit à la fois les familles palestiniennes et l’ensemble de la société palestinienne. L’Autorité palestinienne croule sous les dettes envers les banques, les fournisseurs de biens et de services, ainsi que ses employés du secteur public. Contrairement au passé, cette fois-ci, l’agriculture et le marché du travail en Israël ne peuvent pas sauver l’économie palestinienne. Le travail en Israël est interdit, ou presque, en vertu d’une directive israélienne.
Le vol de l’argent palestinien est l’un des plus anciens métiers d’Israël et, au fil des ans, il a pris diverses formes. Dans ce cas précis, il s’agit d’un pillage généralisé, organisé et avoué au niveau officiel, avec un butin considérable qui ne cesse de grossir chaque mois. Les voleurs ne portent pas de masques, ils ne tirent pas un seul coup de feu et ils n’ont pas besoin de forcer le code du coffre-fort. Ils possèdent déjà le coffre-fort et peuvent y plonger la main pour prendre à leur guise ce qu’il contient. Le butin correspond aux recettes du gouvernement palestinien, qui servent à payer les enseignants, les médecins et les agents d’entretien, à acheter des médicaments, à construire des écoles et, oui, à verser les salaires du personnel des forces de sécurité palestiniennes.
Ce sont ces mêmes forces que les responsables militaires israéliens louent pour leur rôle dans le maintien du calme en Cisjordanie malgré les raids militaires quotidiens, dont certains sont meurtriers, malgré les attaques quotidiennes menées par des civils juifs armés et malgré la pauvreté et le chômage croissants.
Israël s’est attelé à piller les recettes de l’Autorité palestinienne en trois étapes. Ces étapes illustrent la progression de la refonte judiciaire, les décisions sur la question étant de plus en plus concentrées entre les mains d’une seule entité, sans intervention de la Knesset ni des tribunaux.
La première personne à avoir attiré mon attention sur ce sujet est l’économiste Muayyad Afaneh, conseiller auprès du ministère palestinien des Finances, qui met en garde depuis longtemps contre la gravité de la situation. Au cours de la première étape, en 2018, c’est la Knesset qui a adopté une loi visant à confisquer des fonds correspondant approximativement aux salaires et aux allocations que l’Autorité palestinienne accorde aux prisonniers palestiniens, aux anciens détenus et à leurs familles, ainsi qu’aux familles des personnes tuées, dont le nombre augmente chaque jour. Un débat a eu lieu, dont l’issue était prévisible, mais il y avait au moins l’apparence d’un processus respectant la séparation des pouvoirs. La loi a été mise en œuvre à partir de 2019.
En octobre 2023, le gouvernement a décidé de saisir les recettes de l’Autorité palestinienne équivalentes aux ressources qu’elle alloue à la bande de Gaza. Il s’agit pour l’essentiel d’allocations destinées aux familles traditionnellement opposées au Hamas, c’est-à-dire aux employés du secteur public de l’Autorité palestinienne, pour la plupart fidèles au Fatah, qui, sur ordre de Mahmoud Abbas, ont cessé de travailler de 2007 jusqu’à leur retraite. Cette somme comprend également le paiement des traitements médicaux des résidents de la bande de Gaza à l’étranger et en Cisjordanie, ainsi que le paiement d’environ 15 millions de mètres cubes d’eau potable, qu’Israël fournit à Gaza après avoir essuyé des critiques internationales pour avoir coupé l’approvisionnement en eau au début de la guerre.
Cette quantité d’eau ne suffit pas couvrir les besoins de la population, et on ignore quelle part parvient réellement aux stations de distribution, car les canalisations sont endommagées et les chars continuent de détruire les infrastructures. Mais ce qui importe ici, c’est que l’Autorité palestinienne paie Israël pour cette eau.
Et en mai 2026, le ministre des Finances Bezalel Smotrich a décidé, de son propre chef, que tout ce qui resterait dans les caisses – après toutes les saisies et déductions pour les services qu’Israël vend aux Palestiniens – serait également saisi. Tout cela en guise de punition pour avoir fait appel aux institutions internationales afin d’exiger l’arrêt du génocide et le respect de la loi par Israël. Ces trois étapes indiquent qu’il n’y a pas de limite à la soif de vengeance collective.
Le pillage organisé et systématique des recettes palestiniennes s’apparente à la terreur exercée par des colons ultra-orthodoxes. Les deux s’inscrivent dans la guerre d’usure économique et psychologique qu’Israël mène contre les Palestiniens et leurs dirigeants. Tout cela s’ajoute à la guerre d’annihilation, qui recourt aux bombes, à la torture et à la famine dans les prisons.
Cette guerre d’usure a son bras officiel, gouvernemental, et son bras quasi-pirate – l’armée terroriste de l’entreprise de colonisation. Les deux ont le même objectif. Le bras officiel justifie ses actions par l’État de droit et la lutte contre la résistance palestinienne à l’occupation. Le bras quasi-pirate parle ouvertement et librement d’expulser les Palestiniens du pays – cette phase B du plan déterminant du ministre des Finances Bezalel Smotrich, qu’il désigne par l’euphémisme de «migration volontaire». (Article publié dans Haaretz le 7 mai 2026; traduction rédaction A l’Encontre)

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