Débat. «Israël contre Clausewitz. Sur quoi portent les débats dans les hautes sphères du pays?»

Netanyahou (au centre), 19 novembre 2025. (Capture de vidéo)

Par Sylvain Cypel 

Comme il advient chaque fois après l’assassinat d’un nouveau dirigeant iranien, l’euphorie et le sentiment de toute-puissance sont remontés de plusieurs crans au sein de la population israélienne lorsqu’a été annoncé celui d’Ali Larijani. Les dirigeants, eux, ont débordé de lyrisme. Israel Katz, le ministre de la Défense, a clamé que le chef du Conseil suprême de la sécurité nationale iranienne, perçu par beaucoup comme le nouvel « homme fort » du régime après la disparition d’Ali Khamenei, a « rejoint les membres vaincus de l’axe du mal dans les profondeurs de l’enfer ». Benjamin Netanyahu s’est voulu moins lyrique et plus projeté vers l’avant. « Nous avons accompli des exploits historiques. Nous sommes désormais une puissance redoutable, quasi mondiale », a-t-il lancé.

Le spécialiste des questions de sécurité du journal israélien Haaretz, Amos Harel, est dubitatif. L’assassinat de Larijani, note-t-il dans un article publié le 18 mars, peut être vu comme un « succès militaire » qui s’ajoute aux nombreux autres en Iran, au Liban et ailleurs. Selon lui, depuis juin 2025, plus de la moitié des hauts dirigeants iraniens, le guide suprême et ses conseillers, les hauts responsables militaires, les scientifiques du nucléaire, etc. ont été tués. Mais il s’interroge : certes, l’Iran est affaibli, mais à y voir de plus près, quel bénéfice les Israéliens en ont-ils tiré ? Depuis vingt ans, ils ont tué tous les chefs successifs du Hamas. Celui-ci n’a pas disparu. Mohammad Deif et les frères Sinwar ont été exécutés, et le Hamas perdure. Il en va de même du régime iranien, qui est amplement plus fort que le Hamas. Et il faut bien constater que « le régime de Téhéran a fait preuve d’une résilience et d’une volonté de poursuivre le combat remarquables », conclut-il.

Information dominée

Ce n’est pas le discours qui convient à Benjamin Netanyahu, ni celui que l’immense majorité des Israéliens veut entendre. On connaît le dicton : la première victime des guerres, c’est la vérité. Dans le cas d’Israël, la communication officielle est, sans surprise, très contrôlée. Pas tant parce que la censure militaire est une importante tradition israélienne, mais surtout parce que M. Netanyahu impose une information qui se résume quasiment à ses seules directives, tant il est parvenu à réunir autour de lui, depuis le 7-Octobre, une coalition d’affidés à sa dévotion et une garde rapprochée très limitée. Ron Dermer, son ex-ministre des Affaires stratégiques et ex-ambassadeur à Washington, en est la figure de proue. Benjamin Netanyahu vient de le rappeler au gouvernement pour gérer le dossier libanais. C’est avec lui et quelques rares autres conseillers qu’il partage ses projets et ses interrogations. Et ce groupe domine l’information comme la communication.

Difficile, dans cette situation, de connaître les débats au sein d’un gouvernement peu informé et transformé en organe d’application de décisions prises ailleurs en petit comité. Il en va de même, à un moindre degré, avec l’état-major et les services de renseignements intérieurs, M. Netanyahu ayant choisi sans consultation de mettre à leur tête des personnes qui lui doivent tout. Résultat : la population est tenue à distance d’une information globalement très maîtrisée, à de rares exceptions près (comme le Haaretz). De fait, nombre des informations sur les positions des uns et des autres en Israël sont souvent issues de médias étrangers, essentiellement américains et britanniques, où des dirigeants israéliens s’expriment alors généralement sans divulguer leur identité.

Sur quoi portent les débats dans les hautes sphères aujourd’hui ? Le premier dilemme auquel est confronté Israël, selon ces informations « off », est de s’être potentiellement enferré dans une situation où, si la détention des 440 kilogrammes d’uranium enrichi dont disposaient les Iraniens avant l’attaque de juin 2025 a aussi survécu à leurs nouveaux bombardements, l’enjeu nucléaire peut devenir plus menaçant encore qu’il n’était sous Ali Khamenei. Après l’assassinat du « guide » iranien, indique la correspondante à Jérusalem du Guardian, un « ex-haut responsable du renseignement israélien » lui a déclaré : « Avec Khamenei, on savait presque tout de son processus décisionnel » et « il n’a jamais pris la décision de foncer à tout prix » sur l’obtention de la bombe A. Et de s’interroger : « Que fera son fils Mojtaba ? » Lui ou quelqu’un d’autre en position de diriger l’Iran « pourrait très bien se procurer une bombe dès maintenant ».

Le Guardian cite aussi Yoav Rosenberg, ex-numéro deux du département de la recherche du renseignement militaire israélien, pour qui « le pire scénario de cette guerre serait qu’elle se termine sans qu’Israël soit parvenu à éradiquer l’arsenal nucléaire iranien. La situation serait pire qu’auparavant ». Car la campagne massive menée par Israël ne serait qu’une victoire à la Pyrrhus. Et il serait plausible de voir un régime iranien humilié mais toujours en place chercher par tous les moyens à fabriquer une bombe A, perçue par lui comme seul moyen de se préserver d’une nouvelle guerre occidentale à son encontre. S’il parvenait cette fois à se procurer ne serait-ce qu’une bombinette, même si le régime n’en use pas, cette guerre serait forcément perçue comme un fiasco des Occidentaux.

La troisième inquiétude en Israël porte sur l’évolution de cette guerre. Un jour Trump laisse entendre que les États-Unis s’apprêtent à mener une longue guerre contre l’Iran : « Peu importe le temps que cela prendra, ou le prix à payer. » Une semaine après, il assure que la guerre s’arrêtera « assez vite ». Le lendemain, il évoque à nouveau une « capitulation » iranienne. Bref, le discours est si contradictoire, si confus, qu’il donne le sentiment que Trump ne sait pas lui-même où il va, en Iran ou ailleurs. À ce jour, l’alliance américano-israélienne semble sortir renforcée. Mais demain ?

Le troisième débat porte sur les objectifs de cette guerre. « Nous créons les conditions optimales pour la chute du régime », a déclaré Netanyahu le 12 mars. Un regime change donc, comme disent les Américains. Mais pour la première fois, il a envisagé la possibilité d’un maintien du régime actuel en Iran et de l’impossibilité de le renverser par les seules frappes aériennes. « Après tout, un régime doit s’effondrer de l’intérieur », a-t-il poursuivi. Certains diront que le Premier ministre israélien, à ce stade, ne pouvait rien faire d’autre qu’admettre une évidence de plus en plus diffuse de par le monde, aux États-Unis en particulier, et aussi parmi les spécialistes israéliens de l’Iran. Le sentiment grandit désormais : « L’espoir de renverser le régime reposait sur un optimisme excessif » et « Israël est forcé d’abaisser ses attentes », écrit, le 13 mars, Amos Harel.

Dans le Washington Post, David Ignatius, un très respecté commentateur américain des enjeux internationaux, introduit depuis longtemps dans les milieux sécuritaires israéliens, dit avoir conversé avec « quelques hauts responsables (qui) commencent à exprimer leurs inquiétudes face à l’escalade et la durée indéterminée de l’attaque contre l’Iran ». Ils semblent être vraisemblablement issus des milieux du renseignement. L’idée exposée par Donald Trump, d’une « victoire totale » et d’une « capitulation sans conditions » de l’Iran à l’issue de cette guerre, estiment ces analystes, est illusoire. Les réponses iraniennes sur le terrain le confirment. Le journaliste cite un « responsable israélien » selon lequel « personne ne peut souhaiter une histoire sans fin ». « Bien sûr, poursuit-il, nous souhaitons renverser le régime, mais cela n’est pas notre seul objectif. L’Iran ne capitulera pas, mais il peut envoyer des signaux pour accepter un cessez-le-feu. » Un cessez-le-feu que, visiblement, l’interlocuteur de David Ignatius appelle de ses vœux.

Ce responsable israélien anonyme craint par-dessus tout une évolution de type Gaza, où Israël se retrouve à poursuivre une guerre et une occupation sans objectifs clairs. « Aller au sol », comme disent les militaires ? Des opérations conjoncturelles d’un ou deux jours, peut-être. Mais au-delà, s’interrogent nombre d’observateurs israéliens, ce serait le bourbier garanti. Israël n’est pas parvenu à « éradiquer le Hamas » sur une bande de terre de 365 km2 où vivent 2,5 millions de Gazaouis. L’Iran est un pays de 1,5 million de kilomètres carrés, 3740 fois plus grand que Gaza, et une population de 93 millions d’êtres, soixante-six fois plus importante…

Enfin – et c’est un dernier thème très débattu en Israël –, David Ignatius note que les propos de son interlocuteur, « résumant les analyses de services de renseignements américains et israéliens », convergent sur deux points. Un : « On ne voit personne capable de renverser le régime » en Iran. La pire crainte de ces milieux sécuritaires est que Donald Trump a « clairement indiqué qu’il visait l’anéantissement du régime iranien (…), mais semble ne pas avoir le moindre plan concret pour atteindre cet objectif louable ». Deux : « Le risque que Netanyahu ordonne des opérations terrestres d’envergure au Liban pour achever la destruction du Hezbollah. Nous ne voulons pas nous enliser dans un bourbier », lui a dit son interlocuteur.

Publié en mars 2024.

Ces idées moroses quant au résultat final de la guerre ne disent cependant rien de ce que pensent M. Netanyahu et son entourage, ni de la perception de la population israélienne. Au gouvernement, à l’état-major et dans les services de sécurité, on continue d’assurer l’opinion que la guerre « existentielle » en Iran atteindra ses objectifs – hormis peut-être le renversement du régime, comme l’a admis le Premier ministre israélien. Pour le reste, un thème est aujourd’hui sur le devant de la scène : s’emparer du Liban-Sud au moins jusqu’à la rivière Litani, pour garantir le retour des Israéliens qui ne veulent plus revenir vivre dans le nord d’Israël tant qu’il n’aura pas été sécurisé face au Hezbollah. Autrement dit, repousser sa présence d’au moins 30 kilomètres.

« L’armée israélienne devra rester au Liban-Sud même après la fin des combats afin d’y maintenir des positions dominantes et de sécuriser la zone frontalière. (…) Nous n’avons pas confiance dans le gouvernement libanais. La responsabilité de la sécurité des résidents israéliens doit incomber entièrement à l’armée israélienne », a déclaré Asaf Langleben, chef du Conseil régional de Haute-Galilée. Et malgré les diverses tentatives de médiation européennes, en particulier française (d’ailleurs refusée par Israël), le site d’information israélien YNet indiquait, le 16 mars, que l’armée resterait « aussi longtemps que nécessaire ».

Le même jour, Israël a commencé d’envoyer ses forces au sol, pour y « raser l’herbe », comme ils disent, au Liban-Sud. L’opération est « ciblée et limitée », a annoncé le porte-parole de l’armée. Pour cela, il a fallu mobiliser, en plus des soldats d’active, 110 000 réservistes. Israel Katz, le ministre de la Défense, a été plus précis. Il s’agit de « détruire l’infrastructure terroriste des villages frontaliers proches de la frontière libanaise, exactement comme cela a été fait contre le Hamas à Rafah, à Beit Hanoun et dans les tunnels à Gaza ». Limitée, donc… comme à Gaza. Les craintes que peuvent avoir certains milieux sécuritaires israéliens, Benjamin Netanyahu et son entourage n’en ont cure. Car leur manière de voir, très prisée par les Israéliens, est très différente de la doxa guerrière usuelle.

Divergences

Selon le célèbre adage de Clausewitz, « la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens ». Eh bien, pour Benjamin Netanyahu, c’est la politique qui est la continuation de la guerre par d’autres moyens. D’abord on frappe, dès qu’on le peut. On s’empare du maximum de terrain, entre autres bénéfices. Ensuite, on décide. Si on peut prendre plus, on avance. Si on doit reculer, alors que ce soit le moins possible. Si on doit revenir à la situation initiale, on le fait. Il y aura d’autres occasions à l’avenir. Aujourd’hui, une fois « l’herbe rasée », on pourra s’installer jusqu’au Litani. Si ça échoue, ce sera désagréable, mais on verra quoi faire. Et on reviendra dès qu’on le pourra. L’essentiel est de toujours garder l’initiative. Et d’user de la force, d’abord la force. Dans le passé, Israël a déjà occupé une frange de territoire de taille mouvante au Liban-Sud durant vingt-deux ans, de 1978 à 2000, avant de s’en retirer. Le coût politique était alors jugé trop important pour la population israélienne. Mais l’ambition d’y retourner un jour n’a pas disparu.

L’occasion se présente de nouveau aujourd’hui, et M. Netanyahu sait qu’il dispose d’un soutien indéfectible de la population juive israélienne dès qu’il s’agit de guerre et de sécurité. Selon un sondage de l’Institut israélien pour la démocratie, publié le 9 mars, 93 % des Juifs israéliens soutiennent les attaques de leur pays contre l’Iran. Un chiffre qui est similaire à ceux sortis des sondages sur la guerre menée à Gaza. On voit là combien les Israéliens, comme chaque fois qu’une guerre est engagée, la soutiennent quasi sans faille. On observera aussi, au passage, combien la société israélienne peut être différente dans ses attitudes de l’américaine. Le dernier sondage Reuters indique que seul un quart des Américains (27 % précisément) soutient la guerre contre l’Iran. Ainsi donc, si cette guerre est « un événement sans précédent – la première guerre israélo-américaine conjointe » –, les Israéliens montrent qu’ils ne sont pas forcément « le 51e État des États-Unis », comme on l’entend souvent dire. « Les divergences entre les objectifs de Trump et de Netanyahu sont de plus en plus manifestes », note le Guardian.

Elles l’étaient en réalité depuis le départ. Ce qui explique l’attitude des deux sociétés. L’américaine aurait pu soutenir une intervention ponctuelle et peu coûteuse avec un Trump proclamant rapidement « victory ». Pas un blocage du détroit d’Ormuz et ses conséquences. L’israélienne, elle, est maintenue dans un état qui mêle des phases d’euphorie triomphante à d’autres alimentant les peurs, qui toutes deux amènent au soutien massif à l’ambition du Premier ministre israélien : « changer la face du Moyen-Orient » par le glaive. Benjamin Netanyahu sait comme personne jouer de la peur et de l’oubli. Lorsque la guerre des douze jours contre l’Iran (13-24 juin 2025) prit fin, il déclara à ses compatriotes : « Nous avons écarté deux menaces existentielles : celle d’anéantissement par armes nucléaires et la menace d’anéantissement par 20 000 missiles balistiques. Si nous n’avions pas agi immédiatement, l’État d’Israël aurait rapidement été confronté au danger d’anéantissement. » Huit mois plus tard, ces menaces avaient à ce point réapparues qu’il fallait reprendre cette guerre au centuple. La guerre décide bien de la politique, et non l’inverse : les Israéliens ont été éduqués dans cet état d’esprit depuis leur enfance. (Publié dans L’Orient-Le Jour le 21 mars 2026)

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