La situation précaire de Cuba

La Havane, 5 février 2026. (Capture d’écran)

Par Samuel Farber

[Le Financial Times du 9 février 2026, au soir, annonçait que «Cuba a informé les compagnies aériennes internationales qu’elle ne serait plus en mesure de leur fournir du kérosène à partir de mardi 10 février, le président américain Donald Trump ayant décidé de restreindre l’approvisionnement en pétrole de l’île communiste. Cette mesure, prise en pleine saison touristique, a incité Air Canada à suspendre ses vols vers l’île et devrait toucher les compagnies aériennes américaines, espagnoles, panaméennes et mexicaines. L’avis, publié ce week-end, indique que la mesure restera en vigueur jusqu’au 11 mars. […] Cuba n’a reçu ni pétrole ni carburant depuis un mois, après que M. Trump a coupé les approvisionnements vénézuéliens vers l’île et fait pression sur le Mexique pour qu’il cesse ses livraisons.» L’article ajoute que deux grands complexes balnéaires de Cayo Coco ont récemment fermé leurs portes en raison du manque de carburant. La chaîne espagnole Meliá a de même dû fermer trois de ses hôtels.

Dans la mesure où les livraisons de pétrole du Mexique pourraient prendre le relais, certes partiel, de celles du Venezuela, l’administration Trump cherche à exercer la pression maximale sur le gouvernement de Claudia Sheinbaum. Cette dernière a déclaré «qu’on ne peut pas étrangler un peuple de cette manière Personne ne peut être indifférent à la souffrance des Cubains. Les sanctions contre ceux qui vendent du pétrole sont très injustes et nous cherchons une solution diplomatique pour continuer à fournir du carburant.»  Le 9 janvier, le Mexique a envoyé 800 tonnes d’aliments et d’aide humanitaire à Cuba.

Dans ce contexte – que la direction cubaine a comparée à «la période spéciale» des années 1990 – a pris des mesures drastiques incluant un rationnement accru du pétrole, la réduction du nombre de jours de fonctionnement d’entreprises étatiques, le report d’événements sportifs et culturels, la suspension de classes universitaires, etc.

L’ancien diplomate cubain Carlos Alzugaray a confié au quotidien Le Monde daté du 11 février: «C’est une déclaration de guerre [par Trump], pire que les précédentes, avec l’objectif d’affamer un peuple qui n’a pourtant rien fait contre les Etats-Unis.» Jeannette Habel, chercheuse et spécialiste de Cuba, déclare au quotidien du soir: «Comme d’habitude, la direction cubaine est disposée à discuter de tout, sauf du système politique… Trump joue avec le feu. Si on imagine le pire, un blocus maritime complet qui provoque des émeutes de la faim, les Cubains vont partir en masse sur les côtes américaines, comme cela s’est déjà produit à plusieurs reprises dans le passé.» A la question d’Anne Vigna du Monde, Jeannette Habel répond: «Cuba pourrait offrir de libérer des prisonniers politiques [ils seraient environ 1000] et de mettre en place des réformes économiques, permettant les investissements de la diaspora cubaine. En échange, l’île pourrait demander d’être rayée de la liste des Etats soutenant le terrorisme, voire de récupérer la base navale de Guantanamo, que le gouvernement cubain n’a jamais reconnue.» L’article de Samuel Farber permet de resituer la situation immédiate dans une conjoncture marquée par l’intervention militaires des Etats-Unis au Venezuela et la gestion par l’administration Trump-Rubio des relations avec la direction maduriste de Delcy Rodriguez et Diosdado Cabello. Réd. A l’Encontre]

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Cuba se trouve dans ce qui est peut-être la situation la plus difficile depuis janvier 1959. La situation politique continue de se détériorer avec la répression systématique de toutes les manifestations collectives, qu’elles soient spontanées comme celles du 11 juillet 2021 et les nombreuses manifestations locales qui ont eu lieu depuis, ou celles qui ont rassemblé moins de personnes, comme les manifestations organisées par Alina Barbara López Hernández [1], qui ont été réprimées pour le simple délit d’avoir brandi une pancarte blanche dans un parc de Matanzas [en juin 2024].

L’économie continue de s’effondrer, depuis le déclin important du tourisme jusqu’à la quasi-disparition de l’industrie sucrière. Cela est en grande partie imputable au gouvernement cubain, qui a donné la priorité à la construction d’hôtels destinés à être loués à des chaînes hôtelières internationales, au détriment d’autres investissements indispensables. Parallèlement, le régime poursuit, parmi ses nombreux autres aberrations économiques, sa gestion systématique préjudiciable de l’agriculture par le biais d’Acopio [entité étatique qui gère la collecte et la distribution des produits issus de l’agriculture et de l’élevage], et l’insuffisance de l’autonomie et des moyens qu’il a accordées aux petits agriculteurs privés. À tout cela, il faut ajouter que le système politique très autoritaire est en soi un facteur économique déterminant dans la mesure où il engendre systématiquement l’apathie, l’indifférence et l’irresponsabilité économique, compte tenu du manque d’incitations, qu’elles soient économiques ou politiques, telles que le contrôle démocratique par la base, soutenu par un syndicalisme indépendant et par les mécanismes de contrôle démocratique créés par les travailleurs et travailleuses dans leurs bureaux et leurs ateliers.

L’embargo ou le blocus imposé par les Etats-Unis a contribué, et non de manière négligeable, à la mauvaise situation économique qui règne sur l’île. Outre les interdictions qui existent depuis le début des années 1960, telles que la vente de sucre cubain sur les marchés du continent nord-américain et l’interdiction des investissements états-uniens sur l’île, le gouvernement Trump a considérablement aggravé la situation en interdisant les voyages des Américains à Cuba et, plus important encore, en exerçant de fortes pressions sur les banques internationales pour qu’elles n’entretiennent aucune relation économique avec Cuba. En effet, l’Union européenne s’est depuis longtemps plainte officiellement auprès de Washington d’avoir introduit une politique illégale d’extraterritorialité en sanctionnant les activités économiques des entreprises européennes à Cuba.

Les conséquences de l’invasion du Venezuela

Les événements du 3 janvier 2026, lorsque les forces militaires des Etats-Unis ont débarqué à Caracas et séquestré le dictateur Maduro, ont évidemment transformé la situation du Venezuela ainsi que celle de Cuba. L’importance de cet événement réside non seulement dans le fait que le Venezuela ne fournira plus de pétrole à Cuba (ces livraisons avaient déjà diminué avant le 3 janvier), mais aussi dans la portée que Trump lui-même a donnée à cette intervention. Dans la réalité politique postérieure au 3 janvier, l’invasion et l’enlèvement du dictateur Maduro ont revêtu une importance capitale tant sur le plan politique que juridique. Trump a proclamé sans vergogne que son administration à Washington gouvernerait le Venezuela, et afin de justifier historiquement son intervention, il a invoqué à plusieurs reprises le président pro-impérialiste McKinley [1897-1901] et rien de moins que la doctrine Monroe [1823], revisitée à nouveau, dans toute sa plénitude colonialiste.

Au-delà de la conquête du Venezuela par le contrôle indirect de son gouvernement, comme le montre la récente disposition stipulant que le gouvernement vénézuélien doit soumettre périodiquement ses budgets à l’inspection de Washington, Trump s’est lancé à nouveau dans la campagne pour une conquête du Groenland afin de consolider ses références monroéistes, étant donné que ce pays appartient au Danemark, précisément le type de puissance européenne que Monroe voulait éliminer de son festin colonialiste. Il convient de noter que dans toute cette célébration impériale et coloniale, il y avait aussi quelque chose de complètement nouveau. Je veux parler du fait que Trump a dédaigné la feuille de vigne traditionnelle utilisée depuis très longtemps par Washington, et n’a absolument rien dit pour justifier sa politique envers le Venezuela en termes de démocratie, de liberté et de toutes les autres thématiques idéologiques traditionnelles de la politique étrangère américaine. Au lieu de cela, il a parlé sans détour de la récupération de «notre» pétrole, que plusieurs gouvernements vénézuéliens avaient visiblement eu l’audace et la témérité de considérer comme faisant partie du patrimoine naturel et historique de leur pays.

Il est très regrettable que de nombreux Cubains, tant à Cuba qu’à l’étranger, aient approuvé les dispositions de Trump, mais cela ne doit pas nous rendre complices de ce soutien qui nous compromet moralement et politiquement et nuit à notre cause démocratique, même à court terme, en particulier en Amérique latine, et certainement auprès des Cubains qui, comme il est de leur devoir en tant que citoyens, prennent au sérieux l’indépendance de leur pays.

Cependant, le plus grave pour notre peuple est que, suite à sa «victoire» au Venezuela, Trump et ses conseillers, tels que Marco Rubio, ont été grisés par le succès. Tout au long du mois de janvier, les principaux médias états-uniens ont rapporté que Washington envisageait sérieusement de mettre en œuvre plusieurs mesures contre le gouvernement cubain avant la fin de l’année. Le plus alarmant de tous ces plans serait la mise en place d’un blocus maritime contre Cuba dans le but spécifique d’empêcher l’exportation de pétrole vers Cuba depuis tout pays étranger [entre autres du Mexique]. Évidemment, cela signifierait, bien au-delà de la crise actuelle à Cuba, un effondrement presque total de l’économie cubaine, plongeant le pays dans une situation chaotique à l’image de pays comme la Libye et la Syrie.

Un blocus total de l’entrée de pétrole à Cuba et d’autres tactiques de ce type, comme l’embargo/blocus actuel, constitueraient une agression non seulement contre le gouvernement, mais aussi contre le peuple cubain en général. Par conséquent, un tel fait nécessiterait que l’opposition démocratique s’oppose à cette tactique politique/économique du gouvernement des États-Unis. Cela ne signifie en aucun cas que l’opposition démocratique doit manifester cette opposition avec les mêmes objectifs, les mêmes termes et la même rhétorique que le gouvernement cubain. En fait, cela constituerait une grande opportunité politique, bien que malheureusement au milieu d’une grande tragédie, pour que l’opposition démocratique montre dans la pratique le caractère frauduleux des revendications patriotiques du système politique autoritaire à parti unique.

Dans le même temps, des éléments de l’orientation de l’administration Trump pourraient constituer un changement de stratégie, une sorte d’invitation à des secteurs du régime cubain à conclure un accord avec Trump à la manière vénézuélienne. En effet, il n’est pas très difficile d’imaginer, par exemple, les généraux qui dirigent GAESA (Grupo de Administración Empresarial de las Fuerzas Armadas) envisager cette «solution» pour protéger leurs intérêts [de strates bureaucratiques militaires]. Il a été signalé que, ces derniers jours, Alejandro Castro Espín, le fils de Raúl Castro, a eu des entretiens avec des représentants de Trump afin de parvenir à un accord concernant les relations entre Cuba et les États-Unis. Si ces négociations aboutissaient à la libération des prisonniers politiques cubains, ce serait une très bonne nouvelle, mais il faut rester très vigilant quant à la possibilité d’un accord à la vénézuélienne qui maintiendrait le régime actuel au pouvoir avec le soutien d’une ingérence états-unienne.

Que signifie le principe d’autodétermination?

Depuis plus d’un siècle, on parle beaucoup du droit à l’autodétermination de chaque pays. Ce sujet a fait l’objet d’une grande attention à la suite de la Première Guerre mondiale, lorsque l’empire austro-hongrois et l’empire ottoman se sont effondrés, libérant potentiellement un grand nombre de pays qui avaient été soumis par ces empires, en particulier en Europe centrale et du Sud-Est, ainsi qu’au Moyen-Orient. Dans ce contexte, il est intéressant de noter que des hommes politiques tels que Woodrow Wilson [1913-1921], alors président des États-Unis, et V.I. Lénine, leader de la révolution bolchevique, lorsqu’ils parlaient d’autodétermination, faisaient généralement référence à l’autodétermination des nations, et non des États ou des gouvernements.

Cela signifie que le respect de l’autodétermination des nations ne dépend pas de la qualité des gouvernements et n’est donc pas une récompense réservée aux dirigeants qui se comportent bien. Il est certain que lorsque, en 1935, l’opinion publique internationale s’est unie pour défendre l’Éthiopie contre l’invasion italienne/mussolinienne, elle ne l’a pas fait parce qu’elle soutenait l’empire de Haïlé Sélassié, qui incluait même l’esclavage dans son système social et politique. Dans de très nombreux pays, ces personnes ont estimé qu’au-delà de leur opposition au fascisme italien, c’étaient les Éthiopiens qui avaient le droit de décider du destin de leur pays, ce qui n’incluait naturellement pas le destin des terres non éthiopiennes gouvernées par l’empire de Sélassié.

Dans cas qui nous concerne, l’autodétermination nationale signifie que ce sont les Cubains, et uniquement les Cubains, qui ont le droit et l’obligation de résoudre les problèmes graves de Cuba, tels que l’autoritarisme arbitraire qui ne respecte même pas ses propres lois et l’absence des éléments les plus élémentaires de la démocratie dans le système à parti unique. Nous ne pouvons faire confiance à aucune des puissances impérialistes pour nous libérer sans hypothéquer sérieusement l’avenir de Cuba, comme c’est le cas actuellement avec les relations entre le Venezuela et les États-Unis.

Cela ne signifie pas que les Cubains démocrates n’auront pas besoin d’aide extérieure pour atteindre leurs objectifs de libération. Les mambises [combattants cubains, soldats ou non, qui prirent part aux guerres d’indépendance cubaines du XIX siècle] qui se sont battus pour l’indépendance ont été largement soutenus par les Cubains et les amis de Cuba à l’étranger. Le journal Patria, fondé par José Martí à New York en 1892 afin d’organiser, par l’intermédiaire du Parti révolutionnaire cubain, la lutte armée nécessaire à Cuba contre le gouvernement espagnol, n’était pas financé par le gouvernement américain, mais par les Cubains résidant aux États-Unis, en particulier par les fabricants de cigares cubains de Floride. Il est important de souligner que l’autofinancement des mouvements favorise grandement leurs efforts d’organisation, tandis que le financement par des gouvernements tels que celui des États-Unis, outre qu’il renforce la dépendance politique à l’égard dudit gouvernement, stimule également la passivité organisationnelle. Quoi qu’il en soit, il est important de souligner que Trump a pratiquement supprimé son financement à des organisations telles que Radio Martí [base à Miami], provoquant leur fermeture, ainsi qu’à des publications telles que Diario de Cuba, qui a survécu jusqu’à présent.

On estime qu’il y a plus d’un million et demi de Cubains et de Cubano-Américains aux États-Unis et environ un quart de million de Cubains résidant en Espagne, sans compter les dizaines de milliers de Cubains qui vivent dans le reste du monde. Malheureusement, certains Cubains, en particulier en Floride, ont choisi la voie de l’autoritarisme trumpiste, bien que celui-ci ait maltraité les Cubains autant que les autres immigrants latino-américains et d’autres pays sur des questions vitales telles que l’obtention de l’asile politique et des permis de séjour aux États-Unis.

Le problème n’est pas que les Cubains deviennent annexionnistes [annexion de Cuba par les Etats-Unis], une politique qui n’a d’ailleurs aucun avenir pour la simple raison que le Congrès américain, avec ou sans majorité démocrate, rejetterait cette option. Bien qu’il existe à Porto Rico, par exemple, un courant annexionniste très important, il n’y a aucune chance que le Congrès américain, et encore moins le président Trump, accepte ce pays comme 51e État, sans compter que les annexionnistes n’ont pas réussi à obtenir une majorité électorale décisive dans ce pays. Ce qui est tout à fait possible, en revanche, c’est le développement d’un courant d’opinion cubain néocolonialiste ou «plattiste» [adhérent à l’amendement Platt datant de mars 1901 officialisant le droit d’ingérence des Etats-Unis à Cuba, amendement qui a pris fin en 1934].

Mais il y a beaucoup de Cubains aux États-Unis qui ne se sont pas engagés dans le trumpisme. Je pense que cela facilite la création d’un mouvement démocratique des Cubains à l’étranger pour lutter contre l’arbitraire et l’autoritarisme à Cuba. Enfin, nous ne devons pas négliger la société civile des Etats-Unis comme autre source de soutien pour les démocrates cubains. Dans ce contexte, il convient de mentionner les organisations indépendantes de ce pays, telles qu’Amnesty et Human Rights Watch, qui dénoncent depuis des décennies les violations des droits civils et démocratiques à Cuba. (Article publié sur le site Sin Permiso le 7 février 2026; traduction-édition rédaction A l’Encontre)

Samuel Farber est né et a grandi à Marianao, à Cuba. Il a publié de nombreux articles et ouvrages sur ce pays, ainsi que sur la révolution russe et la politique américaine. Il est professeur émérite à la City University of New York (CUNY) et réside dans cette ville.

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[1] Lina Bárbara López Hernández est codirectrice du site CubaXCuba – Laboratoire de pensée civique réunissant des intellectuels et scientifiques présents dans différentes provinces du pays ou résidant en dehors de Cuba. Ella a été brutalisée lors d’une arrestation par les forces de police cubaines,  le 18 juin 2024 alors qu’elle se rendait à La Havane avec l’historienne et anthropologue Jenny Pantoja. (Réd.)

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