vendredi
28
juillet 2017

A l'encontre

La Brèche

Par Haggai Matar

Théoriquement [1], Dharifa Sharreb devrait être contente. Lorsque le mur a été construit à Jayous en 2003, la maison de Sharreb a été la seule à rester du côté ouest du mur. Et elle a été de plus en plus isolée du village. Trois fois par jour des soldats ouvraient les deux passages dans les deux barrières près de la maison, à peine pendant deux minutes et pas toujours aux mêmes heures. Si on ratait l’ouverture, il fallait attendre la suivante. Les enfants de Sharreb arrivaient toujours en retard à l’école et chaque visite à l’épicerie – ou même à l’hôpital – lui coûtait des heures d’attente aux points de contrôle (check point).

A première vue, on pourrait donc croire que le déplacement du tracé de la barrière en 2008 pouvait être bénéfique pour Sharreb. Après une longue lutte avec des manifestations de masse et une pétition envoyée à la Haute Cour, l’Etat a accepté de déplacer la barrière plus à l’ouest, rendant aux villageois des centaines d’acres de terre et réunissant la maison de Sharreb avec le village. La Haute Cour a approuvé le nouveau tracé qui laissait tout de même beaucoup de terres palestiniennes du côté «israélien» et a accepté l’assurance de l’Etat selon lequel des passages permettraient aux agriculteurs un accès libre à leurs arbres.

Mais une fois hors des décisions de la Haute Cour, la réalité est très différente. La famille de Sharreb, par exemple, est encore maintenant séparée de ses terres et n’a pas encore reçu les permis nécessaires pour franchir la barrière. Mouhamad Abdel-Latif, un voisin, explique que cinq sur ses huit acres [une acre: environ un demi-hectare] de terre sont du mauvais côté du mur, qu’il est difficile d’obtenir des permis pour toute sa famille. Les soldats ne viennent jamais [ouvrir le point de contrôle] à des heures fixes. Assis devant la maison de Sharreb, qui donne à droite sur le terrain balafré où passait avant la barrière et à gauche sur la nouvelle barrière intimidante, je leur demande s’ils n’ont pas envisagé de faire appel à des associations de défense des droits humains pour des conseils juridiques.Tous les deux soupirent et sur leurs visages on peut lire la longue histoire d’un peuple qui est épuisé par ce genre de batailles: «Autrefois il y avait des manifestations ici, et les gens venaient nous donner un coup de main, mais tout cela est bien fini – et même si des gens venaient je ne pense pas que ça changerait grand-chose», explique Sharreb.

Abdel-Latif ajoute: «Ils disent qu’un jour Platon est allé chercher la Justice. Il s’est rendu chez le roi, mais celui-ci ne l’avait pas. Puis il est allé chez des juges et des hommes riches, mais eux non plus ne l’avaient pas. C’est seulement lorsqu’il a rendu visite au plus pauvre et au plus humble des hommes qu’il a trouvé la Justice. Pour nous c’est la même chose – nous ne trouverons jamais la justice auprès de ceux qui sont au pouvoir.»

Il appartiendra à l’agronome de l’armée de décider!

Comme nous l’avons déjà décrit dans le premier article de cette série, le tracé du mur a été modifié d’innombrables fois. Actuellement le tracé laisse 8,5% du territoire de la Cisjordanie à l’ouest du mur. A part quelques zones urbaines palestiniennes décrites dans le deuxième article, la plupart des terres sont soit occupées par des colonies, soit, pour la majorité d’entre elles, sont rattachées à des terrains agricoles palestiniens cultivés par des villageois qui vivent du côté est du mur.

Ces larges bandes de terres, appelées «the seam zone» ou zones tampons, sont régies par un système strict de permis. Comme il n’existe pas d’autre barrière entre ces zones et les frontières avec Israël, les Palestiniens doivent avoir des permis pour franchir les contrôles de sécurité pour pouvoir y accéder, alors que les Israéliens sont tout à fait libres de se déplacer.

Or ces permis ne sont évidemment pas faciles à obtenir. Comme pour les autres types de permis, le Shin Bet [police politique interne] utilise les besoins des gens comme levier pour recruter des informateurs. Dans beaucoup de villages les gens se plaignent du fait que seule une famille a reçu un permis, ce qui est insuffisant pour travailler toute la terre.

Les villageois de Jayous racontent, en plaisantant, qu’une famille a reçu un seul permis au nom d’une personne décédée depuis longtemps, mais qui était encore inscrite dans les registres israéliens comme propriétaire du domaine familial. « C’est une vie qui s’écoule à l’ombre du mur et les critères pour obtenir des permis sont constamment dégradés», affirme l’avocat Michael Sfard, coauteur de Khoma U’MekhdalLe mur de la folie. Il a représenté les intérêts de beaucoup de villages ayant déposé des plaintes devant la Haute Cour contre le tracé du mur qui passait au milieu de leurs terres. Il poursuit: «Au début l’armée disait que le mur ne servirait qu’à séparer ceux qui avaient des intérêts légitimes dans la zone tampon de ceux qui n’en avaient pas. Cela revenait à promettre que la vie continuerait comme avant pour ceux qui pouvaient prouver qu’ils avaient de bonnes raisons de franchir le mur. Maintenant le mur est construit et ne fait plus les grands titres de la presse, la Cour ne s’y intéresse plus et les problèmes des agriculteurs semblent secondaires. Du coup, le discours a changé. Maintenant l’armée dit: “Ce que nous voulions dire c’est que les gens qui ont une raison de traverser le mur le peuvent si nous estimons que leurs raisons sont valables.” Cela entraîne une dépréciation du système de permis. Tout à coup on vous dicte – sur la base de l’opinion experte d’un agronome de l’armée – exactement combien de jours vous avez besoin de travailler vos terres. Par exemple si vous avec 0,25 acre d’oliviers, vous aurez droit à trois jours pour labourer le champ et dix jours pour la récolte chaque année. Et ce sera tout.»

Après le «Tsummud»

La porte-parole de B’Tselem, Sarit Michaeli, explique: «Avec un recul de 10 ans, on constate en Cisjordanie des changements qui vont bien au-delà de l’agriculteur et de son olivier. Avec le temps, le départ des fermiers des terres agricoles modifie la configuration de l’utilisation de la terre. Cela peut par exemple entraîner l’abandon de la culture de fruits et de légumes qui demandent beaucoup d’attention. Jayous et ses environs sont importants pour les marchés de légumes palestiniens et leur déperdition coûte cher à l’économie. Y compris les oliviers, très résistants, donnent moins de fruits lorsqu’on les laisse sans soins,  pendant trop longtemps.
Il existe également des effets cumulatifs moins importants, comme dans le domaine des loisirs. Par exemple, les pique-niques familiaux à la campagne sont centraux dans la vie rurale palestinienne, mais l’armée ne considère évidemment pas que cela justifie un permis. Et qu’en est-il des incendies, des vols? L’Israélien moyen ne pense pas à l’agriculteur qui se tient près du mur et voit brûler son lot, alors que le service du feu [les pompiers] israélien lui refuse de l’aide, et qu’il attend toujours que des soldats ouvrent le point de contrôle pour les pompiers palestiniens.
»

Des histoires d’incendies et de vols sont un thème récurrent dans les entretiens avec les agriculteurs palestiniens. Parfois il s’agit de dommages causés par les colons, ou de vols organisés, alors que des incendies peuvent se produire sans raison apparente ou suite à l’utilisation intensive de gaz lacrymogène et de fusées par l’armée israélienne lorsqu’elle réprime des manifestations.

J’ai personnellement vu plusieurs manifestations qui se sont arrêtées pour permettre d’éteindre des arbres qui avaient pris feu, alors que les soldats continuaient à tirer sur les villageois.

Et Sarit Michaeli conclut en disant: «Même si on fait tout juste – si on a obtenu un permis et si on est arrivé au bon moment au point de contrôle – le soldat peut encore trouver une raison pour ne pas vous laisser passer. En fin de compte, on n’a qu’un bout de papier alors qu’il dispose d’un fusil. Le système est le plus fort. Alors les gens finissent par déserter leurs terres, en en transférant peut-être les droits à d’autres familles disposant de permis – ce qui n’est pas aussi profitable – et essaient de trouver un autre moyen de subsistance pour leurs familles. Tout le monde n’a pas la force de se battre pour chaque acre avec Tsummud» [c’est le terme palestinien qui indique la persistance à s’accrocher à la terre – H.M ].

L’avocat Michael Sfard ajoute: «Si vous me demandez où l’on va, la réponse est la terrible notion “le plus possible de terre, le moins possible de Palestiniens”. Pour Avoda (Parti travailliste) et tous ceux qui sont à leur droite, la zone tampon est un territoire prévu pour l’expansion israélienne, prévu pour des colonies. Alors ils décident de conserver cette zone «stérile», autorisant juste de temps en temps une récolte, mais à long terme leur projet va de l’avant. Le système des permis génère une étendue sauvage. Et on sait bien que dans ce pays une zone sauvage ne le reste jamais: elle est happée par les colonies.»

Un arbre à Bil'in après des tirs de grenades lacrymogènes

Pendant ce temps, de l’autre côté du mur

Il y a environ deux mois j’ai accompagné un groupe de jeunes avant qu’ils ne fassent leur service militaire pour un bref tour du côté ouest du mur près de Bil’in. Comme chaque fois, j’ai été choqué de voir à quel point la colonie construite sur les terres du village palestinien s’est développée.

Ces terres appartiennent pourtant à Bil’in et la Cour a statué que l’Etat avait menti en prétendant que le tracé du mur à cet endroit était en rapport avec la sécurité alors qu’en réalité il était prévu pour le développement de colonies.

Une partie des terres a finalement été rendue à Bil’in, mais cette colonie a été construite sans aucune sorte de permis (et fait l’objet d’une enquête pénale). Et malgré tout, la construction se poursuit. Pourquoi? Parce que la Cour a également statué que si un quartier aussi important avait déjà été construit – et que tellement de gens y habitaient – il ne pouvait pas être démantelé. En résumé: une route qui annexe, un mur, des fermiers qui ne peuvent pas accéder à leurs terres et toute une colonie qui s’y développe.

Pourtant, il y a ceux qui souffrent encore davantage du mur que les villageois qui sont en train de perdre leurs terres. Des milliers de Palestiniens qui sont coincés dans la zone tampon du «mauvais» côté du mur. Nous leur consacrerons le prochain article. (Traduction A l’Encontre)

______

[1] Voir les articles précédents publiés sur ce site en date des 11 et 13 avril 2012: «Les dix ans du mur: l’imporant projet israélien» et «Le mur, le processus de paix et Jérusalem»

 

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1 commentaire

  1. Comité pour une Paix Juste au Proche Orient » 2002 – 2012 : 10 années de MUR illégal dit:

    […] Théoriquement [1], Dharifa Sharreb devrait être contente. Lorsque le mur a été construit à Jayous en 2003, la maison de Sharreb a été la seule à rester du côté ouest du mur. Et elle a été de plus en plus isolée du village. Trois fois par jour des soldats ouvraient les deux passages dans les deux barrières près de la maison, à peine pendant deux minutes et pas toujours aux mêmes heures. Si on ratait l’ouverture, il fallait attendre la suivante. Les enfants de Sharreb arrivaient toujours en retard à l’école et chaque visite à l’épicerie – ou même à l’hôpital – lui coûtait des heures d’attente aux points de contrôle (check point) : Voici le troisième chapitre […]

    Ecrit le 30 juin, 2012 à 2012-06-30T02:17:30+00:000000003030201206

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