mardi
18
juin 2019

A l'encontre

La Brèche

Domenico (Mimmo) Lucano

Dossier par «Roya citoyenne»,
Il Fatto Quotidiano, L’Humanité, A l’Encontre

En juillet 1998, les habitants ouvrent leurs portes et le village à 200 Kurdes d’une embarcation échouée sur leur côte, Domenico Lucano, l’actuel maire, tente de faire revivre le village, fortement affecté par l’exode rural, en intégrant les demandeurs d’asile. Ce projet s’appelle Città futura «la ville future» Plus de 200 réfugiés vivent désormais à Riace. L’école qui avait fermé en 2000 a maintenant rouvert. L’Etat italien donne 20 euros par jour pour les réfugiés, ce qui lui revient moins cher que des centres de détention. La «Ndrangheta» la mafia calabraise, semble toutefois peu favorable au projet.

Une association identifie les logements vides et les restaure pour y accueillir des réfugié·e·s. Les subventions aux demandeurs d’asile tardent toujours, aussi la commune a-t-elle créé une monnaie locale (à l’effigie de Gandhi, Luther King ou Che Guevara) qui est librement utilisée dans le village, et quand l’argent arrive, les magasins sont réglés directement par la mairie. Cependant, face au retard des paiements, le maire entre en grève de la faim en juillet 2012. Six mille réfugiés sont passés par le village au fil des années.

En 2011, de nombreux Tunisiens ont débarqué à Lampedusa où ils sont rejetés. La commune de Riace, surnommée «le village des migrants», a annoncé au gouvernement être prête à en accueillir une partie. Une quarantaine de villes et villages des alentours se sont également proposées.

Arrestation de Domenico Lucano. Une étrange «alliance» entre Salvini et la «Ndrangheta»

Le 1er octobre 2018, le maire du village, Domenico Lucano, a été arrêté et placé en arrêt. Il est soupçonné d’aide à l’immigration clandestine, d’irrégularités dans l’attribution de financements pour le ramassage des ordures à Riace et d’organisation de mariages blancs entre les habitants du village et des migrants. En permettant depuis 1998 l’intégration des exilé.es par l’hébergement et le travail aux côtés des citoyens italiens, Domenico Lucano a développé un projet d’insertion aux antipodes des positions xénophobes du Ministre de l’Intérieur italien, Matteo Salvini, dont le mandat a commencé en juin 2018.

Le reportage de Gaël de Santis notait le 12 novembre 2018:« Dans la mairie, sur la porte du bureau du maire, un panneau qui en dit long sur l’idée de démocratie de celui qui administre 1700 âmes. « Horaires d’ouverture au public: on reçoit les citoyens à toute heure». Enfin, on devrait dire «on recevait». Car, le 2 octobre, Mimmo a été arrêté, placé le lendemain aux arrêts domiciliaires et suspendu de son mandat de maire. La justice lui interdit désormais de se rendre dans son village.

Mimmo Lucano se trouve exilé à Caulonia, commune italienne de la province de Reggio de Calabre. Là il reçoit Esther Benbassa (sénatrice d’Europe Ecologique Les Verts) avec une délégation comprenant Clémentine Autain (députée LFI) et Bénédicte Monville de Cecco (conseillère régionale d’Île-de-France). Le maire leur explique ce qui lui est reproché. «On m’accuse de favoriser l’immigration clandestine. Mais ce sont ces mots qui sont des délits: aucun être humain ne devrait être considéré comme clandestin»., L’enquête porte sur deux éléments. Il aurait célébré un mariage entre une jeune Nigériane et un jeune du village, pour les papiers. «Ce mariage est parfaitement légal», assure-t-il. Il est accusé de ne pas avoir respecté les règles d’attribution du marché du ramassage des ordures à une coopérative où travaillent migrants et non-migrants. «Il nous est reproché de ne pas avoir inscrit ces coopératives au registre de coopératives de la région. Or, à l’époque, un tel registre n’existait pas», se défend-il.

À l’heure où le gouvernement des démagogues Luigi Di Maio et xénophobe Matteo Salvini tient les rênes de l’Italie, l’arrestation de Mimmo a ému tous les démocrates italiens, et singulièrement les militants de gauche. Car Race est le théâtre d’une expérience très originale. L’arrivée des migrants s’est accompagnée d’un essor des services publics, recette gagnante pour que l’accueil des migrant·e·s se fasse dans de bonnes conditions. Il en est ainsi de la récolte des déchets, une juteuse affaire dans d’autres lieux du sud de l’Italie pour la criminalité organisée. Avec Mimmo Lucano, le ramassage des ordures se fait à dos d’âne. Le coût de l’entretien des équidés est de 1500 euros annuels par tête, moins qu’un véhicule motorisé. Cela permet de passer dans toutes les ruelles étroites. Ces services publics sont financés pour partie avec l’argent attribué par l’Etat pour accueillir les migrants. Une partie de cet argent a été utilisée, ainsi, pour faire des forages, qui ont permis la création d’une régie publique de l’eau, livrée gratuitement aux habitants.

Pas de bétonnage au profit de la «Ndrangheta»

«Riace est la seule des villes à accueillir des migrants à être attaquée. Car elle montre qu’avec les subventions elle parvient à financer l’accueil des migrants, leur intégration, et d’autres projets qui bénéficient à la population, quand d’autres structures – mairies ou associations – peinent à faire mieux que le simple accueil», explique Francesco Saccomanno, secrétaire provincial du Parti de la refondation communiste. Dans toute la ville, les réalisations dues à l’accueil des exilés sont visibles. Des potagers éducatifs pour permettre aux jeunes et aux migrants d’apprendre la culture des légumes et l’élevage, un moulin à huile collectif, un centre de santé gratuit… La liste est longue. Et c’est sans compter le renouveau de la vie du centre: des boutiques colorées ont ouvert, un restaurant s’est réinstallé. «Mon projet est bien plus large que le seul accueil des migrants», se plaît à dire Mimmo Lucano, qui a permis d’éviter la bétonnisation à marche forcée de la côte, convoitée par la criminalité organisée. Le maire de Riace fait partie de ces quelques édiles qui, comme son homologue de Naples, Luigi De Magistris, porte le flambeau d’une gauche qui manque cruellement de visibilité.

Ce jeudi, il y a quelques personnes sur la place du village. Un gigantesque panneau avec des dessins africains donne à voir le métissage de la ville. Un autre liste la douzaine de nationalités présentes dans le bourg. Et derrière, trois migrants sont assis sur un muret. L’un est ghanéen, les deux autres nigérians. «Cela fait neuf mois que je ne trouve plus de travail», se plaint Tony, un Ghanéen qui a d’autant plus besoin d’une activité qu’il doit entretenir sa famille. «Avant, on nous donnait des “bonos”, de la monnaie locale pour subvenir à nos besoins. Mais c’est fini», déplore-t-il. Tous les trois ont été convoqués, ils vont devoir aller dans une autre ville. Le Sprar, le centre d’accueil, dont font partie les migrants de Riace, vient d’être fermé par le gouvernement actuel. Le but de Salvini: vider de Riace les migrant·e·s comme le rapporte un reprotage de Il Fatto Quotidiano du 18 novembre.

Il y a deux ans déjà, le centre gauche(de Renzi et Gentiloni du Parti démocratique) au pouvoir avait suspendu les fonds versés au Sprar de Riace, qui permettaient de financer l’accueil solidaire. Cela a mis l’écosystème en crise: les associations ne peuvent plus payer les fournisseurs, ni les loyers des logements où se trouvent les migrants, ni les repas de ces derniers. Les associations ont fait avec leurs propres moyens, mais 2 millions d’euros ont été engagés, qui ne seront jamais remboursés. Sur les 76 migrants pris en charge par le centre d’accueil à ciel ouvert de Riace, 66 vont devoir s’en aller vers d’autres Sprar de la péninsule, auxquels le gouvernement Ligue-Mouvement 5 étoiles vient cette semaine d’annoncer une baisse drastique des crédits.

Les 10 autres se maintiendront à Riace, pris en charge par les associations locales. Mais d’autres anciens réfugiés resteront dans la région. «Ils ont trouvé ces dernières années un travail et se sont installés. Ils sont pleinement des Riacesi», se réjouit Vincenzo, qui a enseigné l’italien aux migrants (leur salaire à plein-temps: 1 000 euros, en moyenne)

Des explications supplémentaires de Domenico Lucano

Le 12 novembre 2018, Gaël de Santis, pour L’Humanité, s’entretenait avec le maire de Riace. «Imaginiez-vous que, en menant une politique d’accueil des migrants, la justice pourrait, un jour, vous expulser de votre propre village?»

Domenico Lucano Non. On m’accuse d’avoir célébré un mariage entre une femme nigériane et un jeune de Riace, et d’avoir confié irrégulièrement la récolte des déchets à une coopérative. Concernant la période des faits dont on m’accuse, le gouvernement italien s’est rendu complice de faits bien plus graves. A l’époque, le ministre de l’Intérieur, Marco Minniti (Parti démocrate, PD, ministre de l’Intérieur de 2016 à 2018, sous le gouvernement de Gentiloni, ex-menbre du PCI puis du PDS, puis de DS !), se vantait d’avoir tari les flux de migrants. Mais il ne disait pas que l’Italie signait, à l’époque, des accords cachés avec les chefs de clan libyens pour mettre les migrant·e·s qui souhaitaient rejoindre l’Europe dans des camps en Libye. Je le sais, par ce que m’en disent les migrants, avec lesquels je discute au village, dans la rue ou quand je mange chez eux, quelles sont les conditions dans ces camps. Ce gouvernement fait des choses qui rappellent ce que Benito Mussolini faisait pendant la guerre d’Abyssinie (en Éthiopie, en 1935-1936), quand les Africains étaient confinés dans des camps.

Quatre mille marchent pour Mimmo Lucano (6 octobre 2018)

A-t-on affaire, dans votre cas, à une répression politique?

Domenico Lucano Aussi.

Quelle est la recette qui a permis de faire vivre ensemble ceux qui arrivent et ceux qui sont déjà là?

Domenico Lucano Au début, nous avons eu affaire à un accueil spontané, sans aide de l’État. Mais, il y a eu une période où de nombreux habitants de Riace quittaient le village. Cela a redonné l’espoir d’un futur pour notre cité et a produit un sursaut sur le territoire. Cette situation a été rendue possible en restant humains et normaux.

Vous dites votre projet plus large que le seul accueil des migrants…

Domenico Lucano L’accueil nous a permis de reconstruire une communauté villageoise qui s’éteignait. Il nous a permis de relancer de nombreux services et de redonner du sens à ce qu’est être une communauté. Sur le plan culturel, on a activé un processus qui a mis de côté la criminalité organisée, en utilisant des biens confisqués à la «Ndrangheta». L’eau est devenue un bien public. Localement, nous avons cherché à construire le meilleur des mondes possibles. (12 au 18 novembre 2018)

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Les dominants, l'euphémisation des termes et la novlangue

George Carlin (1937-2008) était un «humoriste» politique et social qui décortiquait la société capitaliste américaine et éclairait ses principaux traits. Dans ce spectacle donné en 1990, il instruisait le procès de la novlangue qui s'est imposé avec force depuis lors, aussi bien dans la gestion des guerres impérialistes que dans le management des entreprises, pour s'enraciner dans la vie quotidienne. Après la crise des «subprimes», on n'est plus «sans domicile», mais on a choisi un «mobile home» avec le peu d'épargne qui a résisté à la fonte brutale imposée par les banques et les assurances et qui a contraint des propriétaires de petites maisons à s'acheter une caravane de seconde main et de chercher, dans les vastes contrées des Etats-Unis, un nouvel emploi.

George Carlin avait un esprit décapant, donc éliminant les idées superficielles dominantes pour faire ressortir le véritable sens de ce qu'elles ont pour fonction de cacher, de camoufler.

(Réd. A l’Encontre)

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