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La Brèche

Grèce. Ainsi résiste l’hôpital oncologique d’Athènes

Publié par Alencontre le 19 - juillet - 2015

PediatricianPar Ana R. Cañil (à Athènes)

Cela fait quelque temps que les professionnels de la santé grecs se sont organisés pour maintenir avec dignité et sans trop grande perte de qualité le système sanitaire, massacré par la crise. Ils y parviennent grâce à l’effort de milliers de personnes anonymes qui ont perdu plus de 40% de leur salaire et qui ont doublé leurs horaires de travail.

Athènes dispose d’un hôpital oncologique, le plus connu de Grèce – bien qu’il y en ait deux autres qui se consacrent au traitement du cancer dans le pays – qui est un motif d’orgueil pour les Athéniens. Il s’agit d’Agios Savas (Saint Savas), situé au coin de l’avenue Alexandras et Dimitsanas. Sa station de métro porte pour nom Ambelopiki, à une demi-dizaine d’arrêts de la place Syntagma. Les Grecs savent que la majorité des professionnels de ce centre contribuent, grâce à leurs efforts, à maintenir un réseau d’assistance parallèle pour soigner les plus défavorisés, ceux qui se sont retrouvés hors du système ou ceux qui sont toujours enregistrés auprès de la Sécurité sociale mais qui n’ont pas un seul euro pour payer les médicaments ou suivre des traitements.

Cela fait longtemps que la capitale grecque est remplie de personnes expulsées de leur logement. Il n’est pas nécessaire de s’éloigner du centre, il suffit de se perdre sur la place Omonia, près de Syntagma. Ce n’est déjà plus des immigré·e·s, il s’agit de Grecs désespérés. Leurs vies ont commencé à intéresser le reste du monde, en vérité, depuis quelques jours, depuis que le premier ministre Alexis Tsipras convoqua au référendum [qui s’est tenu le 5 juillet 2015]. L’intérêt a crû suite au corralito [terme utilisé en Argentine pour indiquer le blocage, en décembre 2001, de l’épargne lors de la crise] décrété le lundi [29 juin]. Suivre l’asphyxie du peuple grec de près – pas celle de ses politiciens ni de ses banquiers – est désormais une priorité. Ils ont l’espoir que ce n’est pas trop tard, mais cela a été une semaine brutale.

«Je suis préparé à ce qui pourrait nous arriver à la fin de cette semaine. Je sais très bien que les choses vont être très difficiles et je ne me sens pas bien. Nous sommes tous épuisés, mais nous n’allons pas nous rendre maintenant.» Maria Kolofrantza est radiologiste, elle a 40 ans et a passé 17 ans à lutter à Agios Sabras et au sein de l’Institut grec contre le cancer, situés dans des bâtiments contigus. Elle est sortie fumer une cigarette, prendre l’air pendant cette journée très longue qu’elle porte déjà sur ses épaules. Il est 15 heures, elle a commencé à 7 heures 30 et terminera à 22 heures. «Ils ne m’ont pas enlevé du personnel, mais les postes ne sont pas renouvelés après les départs en retraite. Aujourd’hui seulement je dois faire des radios à une centaine de personnes, comment penses-tu que je me sens? C’est une responsabilité énorme, je ne peux pas me tromper. Mais nous vivons ainsi depuis 2012 et la dernière chose que nous ferons sera de laisser en rade nos patients, nos gens.»   

La discussion avec la doctoresse Kolofrantza se déroule à l’extérieur parce que le gérant-directeur administratif de l’hôpital, un type élégant, portant une chemise Ralph Lauren, les mains manucurées et bronzé comme le laissent voir ses manches courtes, explique qu’il ne peut permettre aux professionnels de l’hôpital de parler sans la permission du Ministère de la santé. Il faut envoyer l’e-mail officiel correspondant pour qu’il puisse accorder cette autorisation. Les explications se déroulent dans son bureau, où il s’exprime derrière une table d’acajou recouverte d’un napperon vert, les drapeaux grec et européen dans son dos.

La décision du gérant est «politiquement correcte», mais elle contraste avec la flexibilité que, au cours de la semaine, les Athéniens ont fait montre, désireux d’expliquer au monde, quel qu’il soit, ce qui leur arrive et demander pourquoi. L’habitant de la rue n’attend rien depuis longtemps de Bruxelles et de Berlin, «seulement encore plus de douleur, voilà ce qu’ils nous proposent», raconte Manuel Taryki, un collègue de Maria qui travaille dans la cuisine de l’hôpital depuis quinze ans.

La froideur et la distance polie du gérant ont une explication. Au cours de ces cinq premiers mois de gouvernement Tsipras, Syriza n’a pas eu le temps de [ou pas planifié] remplacer à la tête des institutions les hauts fonctionnaires de la Nouvelle Démocratie, les gens de Samaras, l’ancien Premier ministre. Le gérant est un homme de la Nouvelle Démocratie. Celui qui devrait être le nouveau délégué du ministre de la Santé à Agios Sabras se trouve en réunion urgente, élaborant le dispositif de cette semaine de corralito. Et de ce qui s’ensuivra si le prochain lundi ou mardi l’argent des caisses s’épuise et si s’ajoutent aux milliers de pauvres ceux qui n’ont pas d’euros pour payer dans les pharmacies.

Coupes dans la santé

«Les coupes qui ont été réalisées dans le système de soins au cours de la première période, de 2010 à 2012, étaient mêmes justifiées. Il y avait des gaspillages en de nombreux domaines, mais ce qui s’est passé au cours des dernières années est insoutenable. Notre système de soins est sur le point de se rompre, il se maintient grâce à l’effort du personnel, mes collègues sont un exemple pour tout le pays.» Le chirurgien Evangelos Filopoulos est une autorité internationale en oncologie, surtout pour ce qui a trait au cancer du sein.

Manifestation de soignants devant le ministère de la Santé

Manifestation de soignants devant le ministère de la Santé

Il dirige le département de médecine mammaire à Agios Savas et il est sorti pour se reposer une demi-heure, manger quelque chose puis se rendre à une autre consultation dans la soirée. Comme tous, il est préoccupé, mais il n’est pas effrayé. Et très fier de la réponse de la société civile grecque, de secteurs comme celui de la santé et des organismes liés aux ONG, qui les aident. Après avoir bu de l’eau, il s’éloigne vers sa consultation.

«Il ne te le dira pas, mais il s’agit d’une consultation de patients qui ont moins de moyens, des personnes expulsées», ajoute Tyrakis, qui rentre d’une discussion avec la radiologue.

Les deux indiquent clairement qu’ils voteront non [le 5 juillet]. Kolofrantza est catégorique. «Ce que nous offrent Bruxelles et Merkel est plus de la même chose, nous n’en pouvons plus. Ils veulent expulser Tsipras et ils ne pensent pas à nous, le peuple. Si le non sort vainqueur, ce qui ne signifie pas sortir de l’euro mais plutôt rejeter l’austérité qui nous a conduits à la situation dans laquelle nous vivons, nous traverserons des années très dures, mais nous pourrons aller de l’avant. Si c’est le oui qui sort, cela sera une catastrophe pour les gens ordinaires, pour les défavorisés. Mon salaire a été diminué de 40%, mais ce n’est pas le pire, ce qui est pire c’est la tension avec laquelle je vis, parce que mon travail est lésé. Arriver à 7 heures 40 et rentrer à 22 heures, sous pression de ne jamais me tromper, c’est terrible. Mais il ne s’agit pas que de moi seule, tous mes collègues font la même chose. Le système de soins se maintient grâce à ses grands professionnels, je suis fière de tous mes collègues, de haut en bas et vice versa.»

Les yeux maquillés de la radiologue deviennent humides – elle est belle et prend soin d’elle, ce qui est évident par son aspect –, elle éteint la cigarette et rentre, tout en souriant du commentaire sur son élégance. Pauvres, mais dignes jusqu’à la dernière minute.

Antoine et Cléopâtre s’occupent de la réception des patients d’Agios Sabras. Ils sortent pour parler de quelque chose d’effrayant et exigent qu’il n’y ait pas de photos, mais une fois qu’ils se retrouvent sous la marquise de la partie arrière, ils se soulagent. «La situation des malades n’a pas empiré, mais grâce au travail des professionnels, qui y ont laissé la peau. Des docteurs aux gardiens. Au cours des dernières années, aucune absence ni départ à la retraite n’ont été remplacés et cela alors que cet hôpital est un symbole sous bien des aspects, de référence. Imagine-toi ce qui se passe dans d’autres centres», assène Antonia, sérieuse et très fâchée par cette situation. 

Elle votera non pour «la dignité, pour l’avenir de mes enfants», ajoute-t-elle alors que Cleopatra s’assied à son côté. «Ils nous ont baissé les salaires de 40%, nous travaillons plus de neuf heures par jour et ne touchons pas même 800 euros. Nous sommes dans l’oncologie depuis 28 ans», précise Cleo, tournant la tête en arrière pour voir si sort le gérant qui ne les laisse pas parler à l’intérieur de l’hôpital. Elles ne fument pas et ne veulent pas d’une bouteille d’eau, seulement que quelqu’un leur explique pourquoi ce sont elles et leurs patients, leurs familles, qui doivent payer pour cette odyssée.

Une d’entre elles ajoute ce que nous avons déjà entendu à de nombreuses reprises ces derniers jours dans les rues d’Athènes: «Je ne suis pas banquière, je ne suis pas politicienne, je ne suis pas une vagabonde et je n’ai jamais cessé de payer mes dettes. Pourquoi nous font-ils cela, à qui veulent-ils que nous servions d’exemple?» Et ces paroles se perdent derrière les portes coulissantes de l’hôpital, montrant de l’index l’Espagnole qui est restée dehors. De nouveau l’image, la phrase: ils punissent les Grecs afin que les Espagnols, les Portugais et les Italiens ne fassent pas de bêtises. (Traduction A l’Encontre, article publié le 4 juillet sur le site du quotidien en ligne espagnol eldiaro.es)  

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2 commentaires

  1. «Ils pensaient pouvoir gouverner de la même façon qu’avant la crise» | John Milios dit:

    […] ont besoin de carburant, de nourriture et de médicaments […]

    Ecrit le 23 juillet, 2015 à 2015-07-23T04:20:02+00:000000000231201507

  2. Grèce. «gouverner de la même façon qu’avant la crise» ?Entretien avec John Milios | SYRIZA PARIS / FRANCE dit:

    […] Ils ont besoin de carburant, de nourriture et de médicaments. […]

    Ecrit le 30 juillet, 2015 à 2015-07-30T00:29:22+00:000000002231201507

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