mercredi
25
avril 2018

A l'encontre

La Brèche

Par Neil Davidson

Alors que la série d’articles commémorant la Révolution russe sur le site du magazine Jacobin tire à sa fin, nous devrions nous pencher sur le récit le plus convaincant de cette période. Ecrit par l’un de ses principaux participants, Léon Trotsky, L’Histoire de la Révolution russe fut achevée en 1930, alors que Trotsky vivait en Turquie, peu après avoir été exilé de la Russie.

Malgré sa longueur cette œuvre est concentrée sur les mois de février à octobre 1917. A l’exception de six chapitres initiaux qui expliquent le cadre théorique et le contexte historique du livre et de six «annexes» qui remettent en question les revendications staliniennes, chaque volume ne traite que de quelques mois. Le premier volume s’étend de février à juin, le deuxième de juillet à septembre et le troisième traite du mois d’octobre et se termine immédiatement après la prise du pouvoir par les bolchéviques. [Cette traduction ne renvoie pas à l’édition française, mais opère la traduction des citations données par Neil Davidson selon l’édition produite en Grande-Bretagne en 1977].

Aucun autre travail historique sur le sujet n’a fait appel à ce niveau de détails [à cette époque et écrit par un acteur clé des révolutions de février et d’octobre]. Comme on pouvait s’y attendre, le premier volume a immédiatement été critiqué pour sa «prolixité», ce à quoi Trotsky a répondu dans «Introduction to Volumes Two and Three»:

«Vous pouvez représenter la photo d’une main sur une page, mais il faut tout un volume pour présenter les résultats d’une exploration microscopique de ses tissus. Même si l’auteur ne se fait aucune illusion quant à la complétude ou à l’achèvement de son enquête, il a souvent dû utiliser des méthodes plus proches du microscope que de la caméra.»

L’Histoire emprunte la forme narrative, mais Trotsky se sert de son «microscope» pour mener une analyse minutieuse, en interrompant parfois la narration pour aborder les problèmes qui sont apparus après coup. Typiquement, il consacre des chapitres entiers à ce type de questions, y compris à des points d’organisation («Qui a dirigé l’insurrection de février?»), de solutions alternatives possibles («Les bolchéviques auraient-ils pu s’emparer du pouvoir en juillet?»), de nouvelles situations (le «double pouvoir»), de problèmes en suspens («Le problème des nationalités»), et l’acte même de prendre le pouvoir d’Etat («L’art de l’insurrection»). Ces développements n’interrompent pas les flux de l’histoire, pas plus qu’ils ne l’en détournent: ils enrichissent plutôt notre compréhension des événements avant de revenir au récit.

Un cadre théorique particulier appuie ces analyses. En effet, peu d’ouvrages de l’historiographie marxiste ont un aspect aussi résolument théorique que L’Histoire, et ils sont encore moins nombreux à introduire un nouveau concept théorique, comme le fait Trotsky dans le premier chapitre.

Si la principale contribution stratégique de Trotsky au marxisme est sa version spécifique de la «révolution permanente», sa principale contribution théorique est «le développement inégal et combiné». En développant ce dernier concept, il a simplement voulu expliquer les conditions dans lesquelles une révolution permanente pourrait avoir lieu, d’abord en Russie, puis dans d’autres pays où des conditions similaires prévalaient, à commencer par la Chine.

Vingt-cinq ans plus tôt, Trotsky avait soutenu que même si les rapports de production capitalistes avaient été instaurés en Russie et peut-être même s’ils étaient devenus dominants, la révolution bourgeoise – au sens de la constitution d’un Etat capitaliste – n’avait pas encore eu lieu. En effet, au vu de l’existence d’une classe ouvrière militante, la bourgeoisie n’avait pas voulu lancer une révolution pour son propre compte, craignant d’en perdre rapidement le contrôle.

Mais la classe ouvrière pouvait mener à bien la révolution contre l’Etat précapitaliste et – du moins dans la version de Trotsky de la révolution permanente – passer directement à la construction du socialisme, aussi longtemps que les événements se développeraient dans le cadre d’un mouvement révolutionnaire international réussi.

Dans L’Histoire, Trotsky s’est efforcé à explorer les progrès inégaux du capitalisme en Russie. La concurrence militaire des puissances occidentales avait forcé les tsars à se moderniser, du moins en partie. Comme l’a noté Trotsky lors d’une conférence, «la Grande Guerre [1914-1918], conséquence des contradictions de l’impérialisme mondial, a attiré dans son maelstrom des pays qui se trouvaient à différents stades de développement, mais cette guerre a eu les mêmes effets sur tous les participants». L’Etat russe a engendré un développement combiné dans l’espoir de surmonter son retard, c’est-à-dire son développement inégal. Mais comme l’écrit Trotsky dans un essai sur la révolution chinoise:

«Le retard historique n’implique pas une simple reproduction du développement des pays avancés comme l’Angleterre ou la France, avec un retard d’un, deux ou trois siècles. Il produit une formation sociale «combinée» entièrement nouvelle dans laquelle les dernières conquêtes de la technique et de la structure capitaliste s’enracinent dans des relations de barbarie féodale ou pré-féodale, les transformant et les soumettant et en créant des rapports de classes particuliers.»

La stabilité typique des sociétés féodales ou dépendantes s’effrite avec l’arrivée de l’industrialisation capitaliste et tout ce qu’elle apporte dans son sillage: croissance démographique rapide, expansion urbaine désordonnée, bouleversements idéologiques dramatiques. Le développement combiné signifie que les régions en retard de développement ne pouvaient réaliser que des progrès partiels dans des domaines spécifiques, sans pouvoir reproduire l’expérience globale des économies avancées. Dans L’Histoire, Trotsky souligne la nature partielle de ces emprunts:

«La Russie avait un tel retard par rapport aux autres pays qu’elle était obligée, au moins dans certains domaines, de les dépasser… L’absence de cadre et de traditions sociales solidement établis fait que le pays arriéré – du moins dans certaines limites – est extrêmement accueillant aux dernières nouveautés de la technique et de la pensée internationales. Cependant, le retard ne cesse pas pour autant d’être un retard.» [souligné par l’auteur]

Mais à l’intérieur de ces limites, les sociétés arriérées pourraient atteindre des niveaux de développement supérieurs à ceux de leurs rivaux établis. Trotsky poursuit:

«Alors que jusqu’à la révolution l’ensemble de la culture paysanne était restée au niveau qu’elle avait au XVIIe siècle, l’industrie russe se situait au niveau des pays avancés en ce qui concerne la technique et la structure capitalistes, et à certains égards elle les dépassait même.» [souligné par l’auteur]

Ces emprunts n’ont pas nécessairement affaibli l’Etat, puisque «la nation [arriérée]… avilit assez fréquemment les acquis empruntés de l’extérieur dans le processus d’adaptation à sa propre culture, plus primitive». En effet, du moins au début, «l’adaptation avilie» a contribué à préserver l’Etat précapitaliste russe.

A partir de 1861, le tsarisme a été obligé de produire des armes pour défendre l’absolutisme féodal, il a alors créé des usines utilisant les techniques caractéristiques du capitalisme monopolistique. Mais les travailleurs qui devaient d’alimenter cette production représentaient une menace pour l’Etat. Les ouvriers industriels constituaient un groupe plus qualifié et plus conscient politiquement que ce qu’avait dû affronter n’importe quel Etat absolutiste ou capitaliste primitif.

Le développement inégal et combiné a créé une classe ouvrière russe qui détenait des niveaux exceptionnels de militantisme révolutionnaire, même si elle ne représentait qu’une minorité de la population. L’Etat non démocratique, que cette «adaptation avilie» du capitalisme était censée préserver, a poussé la classe ouvrière à le détruire.

Ainsi, pour Trotsky, le développement inégal et combiné a eu un impact favorable potentiel non seulement sur l’organisation politique et industrielle des travailleurs, mais également sur leur compréhension théorique et leur activité révolutionnaire. Cela ne suffisait pas à garantir la victoire, pour que cette dernière aboutisse, il fallait un parti révolutionnaire doté d’une intelligence stratégique ainsi qu’un contexte mondial dans lequel les révolutions dans les pays plus avancés pouvaient offrir une aide à la Russie, arriérée sur le plan matériel – mais c’était le point de départ nécessaire pour la révolution et au récit de Trotsky.

Le premier historien marxiste

Tout jugement sur L’Histoire après le tour de force du premier chapitre doit d’abord souligner la façon originale, voire inédite, dont elle s’inscrit dans la tradition marxiste, précisément parce que c’est un ouvrage d’histoire. Etant donné que le synonyme le plus usuel du marxisme est le matérialisme historique, il est curieux qu’aussi peu d’ouvrages d’historiographie marxiste aient été écrits avant 1930.

Les écrits précoces de Marx et Engels du début des années 1850 – Les luttes de classe en France, La révolution et la contre-révolution en Allemagne, Le dix-huit brumaire de Louis Bonaparte et plus tard la défense de la Commune de Paris par Marx (La guerre civile en France) – sont souvent cités comme étant les initiateurs de la tradition à laquelle Trotsky aurait ensuite contribué. Cependant il ne s’agit pas d’historiographies, mais de brillantes analyses journalistiques faites immédiatement après les événements. Parmi les œuvres de Trotsky, 1905 (1907) est peut-être celle qui leur ressemble le plus, se situant comme elle le fait dans une proximité chronologique comparable à son sujet et écrite comme elle l’a été dans des conditions similaires de défaite et d’exil.

Bien sûr, les fondateurs du marxisme formulaient une théorie de l’évolution historique et s’appuyaient toujours sur des exemples historiques pour illustrer et étayer leurs arguments, mais, de toutes leurs œuvres, seule La guerre paysanne en Allemagne (1850) d’Engels peut sérieusement être considérée comme un ouvrage historique, et ce livre traite d’un épisode se déroulant dans un passé relativement lointain, et son objectif est explicitement de mettre en garde contre les dangers de tenter de prendre le pouvoir avant que les conditions ne soient mûres.

Cette situation ne changea pas radicalement avec l’avènement de la Deuxième Internationale en 1889. Le problème était en partie le fait qu’en l’absence de tout ce qui ressemblait à une révolution prolétarienne entre la Commune de Paris de 1871 et la Révolution russe de 1905, les révolutions bourgeoises étaient devenues les principaux sujets historiques pour les marxistes. De telles études tendaient soit à établir des filiations pour la pensée socialiste contemporaine, comme La Révolution anglaise, soit à découvrir des exemples de communisme dans les mouvements millénaristes antérieurs.

Des histoires de la Révolution française, la plus importante des révolutions bourgeoises pour ce qui est de la participation des masses, existaient depuis plus d’un siècle – les premières œuvres de François Mignet [Histoire de la révolution française de 1789 à 1914] et d’Adolphe Thiers [Histoire de la Révolution française, parue en 1823-1824] sont apparues dans les années 1820 – mais il faudra attendre l’aube du XXe siècle pour que la première narration socialiste, mais pas exactement marxiste, soit publiée: L’Histoire socialiste de la Révolution française de Jean Jaurès.

Bref, Trotsky avait peu de modèles marxistes dont il pouvait s’inspirer. Pour ce qui est de la forme, L’Histoire ressemble donc davantage aux œuvres de ses prédécesseurs bourgeois du XIXe siècle. En particulier, elle a des ressemblances formelles étonnantes avec l’Histoire de l’Angleterre de l’accession de Jacques VII à la Révolution (1848-1853) de Thomas Babington Macaulay. Les deux auteurs commencent par un résumé général du développement national jusqu’à la veille de la révolution avant de se concentrer sur un compte rendu presque quotidien des évènements; tous les deux montrent la même profondeur de caractérisation des acteurs historiques; les deux auteurs infusent leurs œuvres d’une théorie spécifique de l’histoire. C’est ainsi que le whiggism [«parti» qui, au XVIIe siècle, milite pour un parlement fort face au pouvoir royal «absolutiste»] est un principe organisateur aussi important chez Macaulay que le marxisme l’est chez Trotsky.

Marx lui-même n’avait pas une opinion particulièrement favorable de Macaulay, le qualifiant de «falsificateur systématique de l’histoire», et Trotsky ne s’est montré que légèrement moins sévère («parfois intéressant mais toujours superficiel»). Mais les parallèles entre leurs histoires existent bel et bien.

Du point de vue stylistique, Trotsky rappelle un autre Ecossais victorien, quoique assez différent de Macaulay. En effet, dans le troisième volume de sa biographie classique [sur Trotsky], Isaac Deutscher suit A. L. Rowse en comparant Trotsky à Thomas Carlyle [1795-1881].

Même si cela peut sembler curieux, Deutscher a identifié une véritable similitude entre les deux auteurs: tous deux soulignent l’ironie historique, rejettent le répertoire fade de l’histoire académique pour un langage adapté aux événements qu’ils décrivent, et tous deux décrivent des transformations dans la conscience collective. Il est intéressant de comparer les passages ci-dessous:

Voici ce qu’écrit Carlyle au sujet du tournant radical des masses parisiennes en juillet 1789, à la veille de l’assaut de la Bastille:

«Quel est le Paris que l’on perçoit lorsque tombent les ténèbres! Une ville métropolitaine européenne qui s’est brusquement éloignée de ses anciens arrangements et organisations pour se rassembler tumultueusement à la recherche de nouvelles formes. Ce ne sont plus les coutumes et l’habitude qui dirigeront les hommes; chacun devra, avec sa propre originalité, se mettre à réfléchir ou suivre ceux qui réfléchissent. Sept cent mille individus découvrent tout à coup que tous leurs vieux chemins, leurs vieilles manières d’agir et de décider, disparaissent soudain… Lundi, la grande ville s’est réveillée, non pas face à ses activités hebdomadaires habituelles, mais face à quelque chose de tout à fait différent! L’ouvrier est devenu un combattant; il n’a qu’une seule envie: celle de prendre les armes.»

Et voici ce qu’écrit Trotsky sur le premier et le deuxième jour de la Révolution de février:

«Une masse de femmes, pas toutes ouvrières, accoururent à la Douma municipale pour réclamer du pain. C’était comme tirer du lait à un bouc. Des bannières rouges sont apparues dans différents quartiers de la ville, portant des inscriptions qui montraient que les ouvriers voulaient du pain et non l’autocratie ou la guerre. La Journée de la femme s’est déroulée avec succès, avec enthousiasme et sans victimes. Mais même à la tombée de la nuit, personne n’avait deviné ce que cachaient ces événements. Le lendemain, le mouvement a doublé au lieu de diminuer. Environ la moitié des travailleurs industriels de Petrograd sont en grève le 24 février. Le matin, les ouvriers se rendent dans les usines; au lieu d’aller travailler, ils tiennent des réunions, puis des cortèges s’ébranlent vers le centre. De nouveaux quartiers et de nouveaux groupes de population sont attirés dans le mouvement. Les slogans réclamant du “Pain!” sont écartés ou éclipsés par des devises plus puissantes: “A bas l’autocratie!” “A bas la guerre!”.»

Le style de Trotsky demeure lisible alors que le style baroque de Carlyle ne l’est plus. Cependant, les deux hommes ont manifestement la même approche de l’écriture historique, une approche très différente de l’écriture de ceux que Carlyle appelait les “Professeurs Dryasdust” [aussi secs que la poussière], qui commençaient déjà à dominer la profession historique de son vivant.

Perry Anderson décrit à juste titre Trotsky comme étant «le premier grand historien marxiste» et note: «L’Histoire de la Révolution russe est restée longtemps unique dans la littérature du matérialisme historique.»

A la troisième personne

Plus encore, cet ouvrage reste exceptionnel dans la norme de l’historiographie marxiste. Pourquoi? Principalement à cause du rôle que Trotsky lui-même a joué dans le processus qu’il décrit.

Des personnalités politiques des époques précédentes ont souvent laissé des souvenirs de leur participation à des événements révolutionnaires. Pensez au récit d’Alexis de Tocqueville sur la Révolution française de 1848-1849. Mais une des conséquences de la défaite des révolutions socialistes depuis 1917 – bien qu’elle fût moins importante que la poursuite de l’exploitation, de l’oppression et de la guerre impérialiste – est qu’il y a eu très peu de participants-historiens à les consigner. Trotsky n’a pas de successeurs parce que son sujet reste singulier.

Il y a bien sûr eu beaucoup de chroniques rédigées sur les événements de 1917 et des années suivantes. Au moment où Trotsky écrivait son livre, il a pu accéder aux récits de première main non seulement d’adversaires menchéviques comme Nikolaï Sukhanov, mais aussi de camarades bolchéviques comme Alexandre Chlyapnikov et de sympathisants extérieurs qui avaient été présents à Petrograd comme John Reed. Ce dernier a été particulièrement utile pour les objectifs de Trotsky, étant donné que Lénine l’approuvait, que le mouvement communiste l’avait largement lu et qu’il soulignait le rôle de Trotsky à une époque où la bureaucratie stalinienne tentait de le nier. Mais ces travaux ainsi que les nombreux autres récits cités par Trotsky, concernent surtout l’expérience ou les observations personnelles de leurs auteurs: ils ne tentent pas de reconstituer le processus dans son ensemble.

L’ouvrage qui ressemble peut-être le plus à L’Histoire à cet égard est-il celui de Prosper-Olivier Lissagaray: Histoire de la Commune de Paris (1876), écrit par quelqu’un qui avait combattu sur les barricades et a dû s’exiler à cause de ses activités. Mais Lissagaray n’était «ni membre, ni officier, ni fonctionnaire de la commune».

Trotsky, en revanche, participait au Comité central bolchévique, a été président du Soviet de Petrograd et était le principal responsable du fait que le Comité révolutionnaire militaire du Soviet a effectivement lancé l’insurrection.

Mais leurs œuvres se ressemblent également sur un autre plan. Lissagaray se décrivait comme quelqu’un qui a «depuis cinq ans passé au crible les preuves; qui n’a pas avancé une seule affirmation sans avoir accumulé des preuves». Il accomplit cette recherche en partie pour éviter que son travail ne soit rejeté sur la base d’erreurs individuelles, mais surtout parce que la classe ouvrière a besoin de la vérité et la mérite: «Celui qui raconte des légendes révolutionnaires aux gens, qui les amuse avec des histoires sensationnelles, est aussi criminel que le géographe qui dresserait de fausses cartes pour les navigateurs.»

Même si Trotsky a été présent aux tournants décisifs de la Révolution russe, il a adopté la même approche, refusant de fonder son récit sur ses propres souvenirs et impressions:

«Ce travail ne s’appuiera en aucun cas sur des souvenirs personnels. Le fait que l’auteur ait participé aux événements ne le libère pas de l’obligation de fonder son exposé sur des documents historiquement vérifiés. L’auteur parle de lui-même, dans la mesure où le cours des événements l’exige, à la troisième personne. Et ce n’est pas une simple forme littéraire: le ton subjectif, inévitable dans les autobiographies ou les mémoires, n’est pas admis dans un ouvrage d’histoire. Cependant, le fait que l’auteur ait participé à la lutte facilite évidemment sa compréhension, non seulement de la psychologie des forces en action, tant individuelles que collectives, mais aussi des liens internes entre les événements.»

Le fait de se référer à lui-même à la troisième personne distingue le rôle de Trotsky en tant qu’auteur de son rôle d’acteur, ce qui est une marque de modernité, mais qui désigne également le texte comme étant une œuvre marquée par le modernisme littéraire, tout comme le sont le Manifeste du Parti communiste, Histoire et conscience de classe (Georg Lukács) et Sur le concept d’histoire (Über den Begriff der Geschichte, Walter Bejamin).

Mais nous ne devrions pas prendre Trotsky entièrement au mot. Il cite ses propres souvenirs sur Lénine (avril 1924, publié en 1925 en français sous le titre Lénine, Librairie du Travail), qui sont, précisément, des «souvenirs personnels», leur statut inchangé étant cité comme preuve. Et, occasionnellement, le lecteur doit s’interroger sur les capacités de la mémoire qui semble pouvoir reproduire des contributions à des discussions ou même des discours sans qu’il y ait une référence évidente à un document imprimé. L’Histoire n’a pas d’organisation académique formelle, mais Trotsky mentionne généralement ses sources dans le texte et, dans les rares cas où il ne le fait pas, on peut soupçonner qu’il se fie à sa propre mémoire.

Néanmoins, il cite généralement des documents imprimés ou non publiés. Dans ce contexte, il vaut la peine de mettre en parallèle Trotsky avec un autre des auteurs auxquels Deutscher l’a comparé, à savoir Winston Churchill, en particulier par rapport à son Histoire de la Seconde Guerre mondiale.

La comparaison est pertinente en ce sens que Churchill a également joué un rôle politique important dans les événements qu’il raconte et qu’il avait également une vision du monde spécifique, quoique très différente de celle de Trotsky. Mais Churchill échafaude très explicitement son récit sur son propre point de vue et décrit souvent des événements sans aucune preuve à l’appui, notamment l’épisode notoire dans lequel lui et Staline décident comment leurs Etats respectifs exerceront une influence en Europe de l’Est et dans les Balkans après la guerre.

Le problème n’est pas que cet épisode aurait été rapporté de manière inexacte – en fait, il s’agit précisément du genre de démembrement antidémocratique sur lequel ces deux bandits se seraient accordés, tout en révélant par inadvertance les illusions de Churchill sur l’étendue du pouvoir britannique d’après-guerre –, mais Churchill adopte une approche tout à fait différente de celle de Trotsky, qui adhère beaucoup plus étroitement aux normes académiques en ce qui concerne l’utilisation de preuves.

Des critiques ont fait remarquer que Trotsky cite parfois des sources qu’il critique ailleurs pour inexactitude ou méconnaissance. Mais Trotsky explique généralement pourquoi il se fie ou non à un auteur en particulier.

Par exemple, il suit le récit de Reed sur la manière dont Lénine a commencé son rapport au deuxième Congrès russe des Soviets: «Nous allons maintenant procéder à la construction de l’ordre socialiste». Mais il explique également qu’il ne reste plus de procès-verbaux du Congrès, mais uniquement des articles de journaux «tendancieux»: «Cette déclaration initiale que John Reed met dans la bouche de Lénine n’apparaît dans aucun des comptes rendus de journaux. Mais c’est tout à fait dans l’esprit de l’orateur. Reed n’aurait pas pu l’inventer.» Plus tard, il explique comment Reed a pu inventer une «deuxième conférence historique» du 21 octobre, entièrement imaginaire:

«Reed était un observateur extraordinairement motivé, capable de transcrire sur les pages de son livre les sentiments et les passions des jours décisifs de la révolution… Mais le travail accompli dans la fièvre des événements, les notes prises dans les couloirs, dans les rues, à côté des feux de camp, les conversations et les fragments de phrase attrapés au vol, sans compter le besoin d’un traducteur – tout cela a inévitablement entraîné certaines erreurs.»

Même si Trotsky peut citer ses sources et les différencier, cela ne signifie pas qu’il les utilise de manière fiable. Le livre est l’œuvre d’un partisan, à deux égards.

Tout d’abord, et de toute évidence, Trotsky appartenait au mouvement révolutionnaire qu’il a aidé à diriger. En fait, il rejette explicitement ce que Max Weber avait déjà commencé à promouvoir comme étant des sciences sociales «sans valeur» [point de vue qui commence à être développé, en 1918, dans sa conférence Wissenschaft als Beruf. «La Science comme profession»]. Comme le souligne Trotsky, sa partialité évidente ne prive pas son travail de valeur scientifique:

«Le lecteur sérieux et critique n’acceptera pas une impartialité déloyale… mais une application scientifique qui, pour ses sympathies et ses antipathies – ouvertes et non déguisées –, cherche à étayer dans une étude honnête des faits, une détermination de leurs liens réels, une mise en évidence des lois causales de leur mouvement.»

Trotsky établit une distinction entre, d’une part, la neutralité, qui est une impossibilité pour quiconque n’est pas totalement dépourvu d’opinion politique, et, d’autre part, l’objectivité, une nécessité pour tous ceux qui ne se contenteront pas de jouer le rôle de propagandistes.

Mais Trotsky est partisan dans un autre sens. Il avait une interprétation particulière de la façon dont la révolution a triomphé, des groupes sociaux et des participants individuels qui en étaient responsables et des rapports entre eux. Ici, il a cherché à discréditer les déclarations du régime stalinien qui concevait le passé comme une matière première à façonner et à remodeler pour répondre aux exigences politiques du moment. A ce propos il a écrit: «le fonctionnaire-historien» qui a la charge de composer les «légendes de la bureaucratie», «refait l’histoire, transforme les biographies, crée des réputations. Il fallait bureaucratiser la révolution avant que Staline ne puisse en devenir le monarque.»

Il serait faux de prétendre que le caractère partisan de Trotsky, dans ce second sens, n’a pas entraîné des distorsions. Son besoin de remettre les pendules à l’heure l’a parfois conduit à exagérer les différences entre Lénine et presque tous les autres personnages du Parti bolchévique, et surtout Staline.

Ce qui pose problème ici n’est pas son insistance sur le rôle décisif de Lénine. Dans deux chapitres cruciaux («Le réarmement du parti» et «Lénine appelle à l’insurrection»), Trotsky affirme que sans l’arrivée de Lénine en avril 1917 et son insistance, tout au long du mois de septembre, sur la nécessité de prendre le pouvoir, la Révolution d’Octobre n’aurait pas eu lieu:

«Sans Lénine, la crise, que les dirigeants opportunistes allaient inévitablement susciter, aurait revêtu un caractère extraordinairement aigu et prolongé. Cependant, les conditions de guerre et de révolution ne permettraient pas au parti de disposer d’une longue période pour accomplir sa mission. Il n’est donc nullement exclu qu’un parti désorienté et divisé aurait laissé passer l’occasion révolutionnaire pendant de nombreuses années.»

Trotsky ne prétend pas que les bolchéviques ne seraient jamais arrivés à la bonne stratégie sans Lénine, ou que la possibilité révolutionnaire ne serait jamais revenue. Il veut simplement dire que le temps est essentiel dans les situations révolutionnaires et que, sans Lénine, le parti aurait pu laisser passer la fenêtre d’opportunité.

La discussion de Trotsky sur le rôle des individus cadre avec les principes marxistes classiques selon lesquels les personnes font l’histoire dans des conditions qui ne sont pas de leur choix, mais il montre aussi que la mesure dans laquelle ils peuvent changer l’histoire est le résultat d’un processus historique.

Prenons l’un des personnages dont les dilemmes reviennent tout au long des premiers chapitres de L’Histoire: le Tsar Nicolas II, le dernier représentant d’un système condamné:

«Dans une coupe horizontale de l’histoire de la monarchie, Nicolas est le dernier maillon d’une chaîne dynastique. Ses ancêtres les plus proches – qui à l’époque étaient regroupés au sein d’une famille, d’une caste et d’une collectivité bureaucratique, mais ils faisaient aussi partie d’une collectivité plus large – ont utilisé diverses mesures et méthodes de gouvernement pour protéger l’ancien régime social contre le sort qui l’attendait. Mais ils ont néanmoins transmis à Nicolas un empire chaotique qui portait déjà en son sein la révolution. Le seul choix qui lui restait était celui d’élire quelle voie emprunter vers la ruine.»

Lénine, en tant que représentant une classe qui pouvait prendre le pouvoir au lieu de le voir disparaître, impuissant, avait davantage de marge de manœuvre. Mais Lénine était lui aussi façonné par le développement russe:

«L’enveloppe extérieure de l’événement rend aisée dans ce cas la construction d’un contraste mécanique entre la personne, le héros, le génie, face aux conditions objectives, aux masses, au parti. En réalité, un tel contraste est totalement unilatéral. Lénine n’était pas un élément fortuit dans le développement historique, mais un produit de l’ensemble du passé de l’histoire russe. Il y était profondément enraciné. C’est comme s’il avait vécu les luttes menées par l’avant-garde ouvrière au cours du quart de siècle précédent.»

Mais l’argument de Trotsky ayant trait à Lénine pose un problème: Trotsky soutient à plusieurs reprises que le Parti bolchévique a été essentiel au succès de la révolution et que les partis révolutionnaires interventionnistes sont une condition nécessaire pour toutes les révolutions à venir. Cependant, son propre récit sur les bolchéviques – ou du moins sur leurs dirigeants – montre qu’ils n’ont souvent pas compris la situation, qu’ils ont maintenu des schémas existants mais non pertinents et qu’ils ont été tirés vers leur droite.

D’après Trotsky cela aurait posé moins de problèmes si Lénine n’avait pas été contraint à l’exil:

«Sa divergence avec les cercles dirigeants bolchéviques impliquait une lutte portant sur le futur [sur l’à-venir] du parti contre son passé. Si Lénine n’avait pas été artificiellement séparé du parti par les conditions de l’émigration et de la guerre, les mécanismes extérieurs de la crise n’auraient pas été aussi dramatiques et n’auraient pas éclipsé à un tel point la continuité intérieure du développement du parti.»

Cela revient à dire que le parti aurait quand même commis des erreurs, mais que Lénine aurait pu les corriger plus facilement. Ailleurs, Trotsky attribue la correction des erreurs bolchéviques d’une part à «la pression des ouvriers d’en bas» et d’autre part à «la critique d’en haut de Lénine». Un parti qui nécessite des rectifications régulières n’est manifestement pas une «avant-garde» au plein sens du terme. C’est l’une des rares occasions où le désir de Trotsky d’affaiblir des mythologies staliniennes spécifiques érode en réalité ses propres arguments sur le rôle du parti révolutionnaire.

Bien que L’Histoire soit un ouvrage politiquement engagé, les recherches récentes confirment la plupart, voire toutes, les évaluations et interprétations de Trotsky. Même les biographes aussi peu bienveillants que Robert Service [voir son Trotski datant de 2009, en anglais] doivent reconnaître qu’«il a rarement été critiqué pour des inexactitudes». Ian D. Thatcher [Trotsky, Ed. Routledge, 2002], un autre biographe récent, qui ne peut être accusé de sympathie à l’égard du trotskysme ou du marxisme en général, est allé plus loin, suggérant que L’Histoire a plus que tenu ses promesses face aux recherches récentes et continue même à suggérer de nouveaux domaines de recherche:

«Le récapitulatif des facteurs que Trotsky a dû mettre en évidence pour expliquer 1917 constitue toujours notre agenda de recherche sur la Révolution russe… Comparée à L’Histoire de la révolution russe, la recherche la plus «moderne» n’a finalement pas l’air si «moderne».

C’est un jugement remarquable pour un livre écrit il y a 85 ans: on a tendance à lire L’Histoire d’Angleterre de Macaulay ou La Révolution française de Carlyle pour leurs qualités littéraires ou pour ce que ces ouvrages révèlent sur les hypothèses idéologiques de leurs auteurs et non pas parce qu’ils nous aident à comprendre 1688 ou 1789. Nous pouvons aussi lire L’Histoire de Trotsky de cette manière, mais elle conserve également une place importante dans toute bibliographie sérieuse de 1917.

Nous en savons certainement plus sur la Révolution russe que ce qu’on pouvait savoir en 1930, notamment grâce au précieux travail de ses historiens sociaux «révisionnistes» [qui s’attachent à attachés avant tout à décrire l’épaisseur du contexte social russe dans la trajectoire révolutionnaire puis post-révolutionnaire] à partir de la fin des années 1960. Mais ceux-ci ont complété plutôt que remplacé l’oeuvre de Trotsky. Partageant la préoccupation des révisionnistes avec l’histoire d’en bas, Trotsky reconnaît la nécessité de l’équilibrer avec l’histoire d’en haut. Tout aussi soucieux d’expliquer les structures de la société russe, il les situe dans un système global qui influence et façonne leurs formes.

Ce dernier aspect nous ramène au point de départ de Trotsky – qui est aussi le nôtre: le développement inégal et combiné.

Histoire vivante

Sur la toute première page de son Histoire, Trotsky explique une de ses hypothèses directrices:

«La caractéristique la plus indubitable d’une révolution est l’intervention directe des masses dans les événements historiques… Pour nous, l’histoire d’une révolution est d’abord une histoire de l’entrée en force des masses sur le terrain de la maîtrise de leur propre destinée.»

En tant que caractérisation générale des révolutions, cela ne suffit pas: la plupart des révolutions bourgeoises qui ont eu lieu après 1848 ont été dirigées d’en haut précisément pour empêcher «l’entrée des masses». Il s’agit cependant d’une excellente caractérisation de la révolution socialiste, caractérisation que nous devons réaffirmer d’urgence.

Nos commémorations de 1917 ne peuvent nous nous laisser ignorer les évènements qui l’ont suivi et dont l’horreur totale n’était pas encore apparente lorsque Trotsky écrivait son Histoire. La contre-révolution stalinienne de 1928 et les régimes qui l’ont suivie en la prenant pour modèle sont au moins en partie responsables de la méfiance à l’égard de l’idée du socialisme de la part de ceux qui en ont le plus à y gagner.

Il y a de nombreuses raisons d’encourager que L’Histoire soit largement lue, mais la plus importante est peut-être qu’elle décrit la créativité et le pouvoir de la classe ouvrière en tant que base réelle du socialisme. Il faut espérer que le livre de Trotsky n’occupera plus, d’ici le bicentenaire, une place aussi solitaire sur nos étagères et que la révolution de 1917 aura été rejointe par d’autres révolutions socialistes qui auront besoin de leurs propres historiens. (Contribution publiée dans la revue Jacobin, le 12 janvier 2018; traduction A l’Encontre)

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Neil Davidson enseigne la sociologie à l’Université de Glasgow. Derniers ouvrages publiés: How Revolutionary Were the Bourgeois Revolutions? Haymarket Book 2012; à paraître en mai 2018: As Radical as Reality Itself. Marxism and Tradition (Haymarket Book). En 2015, il publiait: We Cannot Escape History (Haymarket Books).

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«Ce que les médias ne disent pas sur la SNCF»

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