vendredi
5
décembre 2019

A l'encontre

La Brèche

Par Uraz Aydin

La réponse des stambouliotes à l’annulation arbitraire du scrutin concernant la mairie de la métropole turque fut brutale. Alors que l’écart entre les deux candidats lors des élections municipales du 31 mars 2019 était de l’ordre de 0,16% en faveur du candidat de l’opposition, il a atteint les 9,22% lors du scrutin renouvelé du 23 juin 2019. Ekrem Imamoglu, candidat du CHP (Pari républicain du peuple) et de l’opposition – toute tendance confondue –, l’emporta ainsi avec 54,21% des voix contre 44,99%.

 

La rhétorique antiterroriste n’a pas payé

Ce fut un véritable désarroi pour le régime d’Erdogan que de perdre sa vitrine lors du premier scrutin. En effet la municipalité d’Istanbul, où commença son ascension en tant que maire en 1994, à travers un subtil transfert de ressources permit aussi l’émergence d’une bourgeoisie pieuse, véritable pilier de l’AKP [1]. Capitale économique et culturelle du pays, Istanbul représente aujourd’hui la concrétisation des méga projets du Chef (troisième pont et canal sous-marin reliant les deux continents, plus grand aéroport du monde, de même que le projet d’un deuxième Bosphore…) et possède un budget annuel de 6 milliards d’euros. Mais sous-estimant ce petit maire de district (Ekrem Imamoglu), pratiquement inconnu jusqu’alors, Erdogan misa une fois de plus sur une propagande générale basée sur la criminalisation de l’opposition.

Le Président turc, accompagné de son ministre de l’intérieur Süleyman Soylu, multiplia les meetings, au prix de laisser son poulain candidat, l’ancien Premier ministre Binali Yildirim, dans l’ombre. La «survie de l’Etat» face à une opposition «soutenant le terrorisme» représentait selon lui le véritable enjeu de ce scrutin, dont la campagne fut menée tel qu’aurait pu l’être une présidentielle. Toutefois la rhétorique antiterroriste, déployée depuis le coup d’Etat raté de 2016 ne suffit pas cette fois à remporter la victoire. A quelques milliers de voix près Imamoglu, à la suite de maintes manœuvres étatiques et de nombreux recours de la part de l’AKP, fut élu maire d’Istanbul pour… 16 jours. Sous une forte pression de la part du Président, le Haut Conseil électoral (YSK) annula finalement les élections sous prétexte que certains présidents de bureaux de vote n’étaient pas fonctionnaires, pratique courante lorsque le nombre requis de fonctionnaire n’est pas atteint. Toutefois le YSK ne put fournir aucune preuve que ces derniers avaient commis une quelconque irrégularité (d’autant plus que des responsables AKP étaient présents dans chaque bureau) et décida même d’organiser le second scrutin avec le même personnel…

Toutes ces contradictions et un pragmatisme sans égal déployé par l’AKP lors de la seconde campagne – reflétant un désarroi complet – s’ajoutèrent à un mécontentement général provoqué avant tout par les effets de la crise économique (avec notamment 25% de chômage jeune à Istanbul). En outre, le discours conciliateur mais aussi la mise en avant de ses origines conservatrices, ainsi que le caractère confiant et calme d’Imamoglu – donc tout à l’opposé de l’arrogance et de l’agressivité d’Erdogan – semble avoir pesé sur les résultats. Ce dernier l’emporta ainsi avec plus de 800’000 voix d’écart contre son adversaire alors que la différence entre les deux candidats n’était que de 13’700 lors du premier scrutin. Fait encore plus surprenant et significatif, tandis que Yildirim perdait des voix dans tous les districts, y compris les bastions de l’AKP, Imamoglu arrivait en tête dans 13 des 24 districts d’Istanbul (sur 39 au total) remportés par l’AKP lors du premier scrutin. Une défaite cuisante qui ne résulte pas seulement de la mauvaise gestion de la municipalité d’Istanbul et du gaspillage flagrant de ressources au profit des entreprises pro-AKP et des fondations islamistes soutenues par le régime, faits révélés par Imamoglu lors de son court mandat. Mais cette débâcle signifie inéluctablement une remise en question de l’administration d’Erdogan y compris dans sa base électorale.

La carte kurde

L’un des enjeux du scrutin renouvelé était pour l’AKP de motiver l’électorat conservateur-nationaliste pour aller voter et… voter Yildirim. Ainsi fut mobilisée toute une panoplie d’arguments visant à révéler les prétendues origines grecques d’Imamoglu ainsi que son adversité à la religion au point de le comparer au général putschiste Sissi [2].

Mais l’autre enjeu a été de convaincre l’électorat kurde, qui compte à Istanbul près d’un million et demi d’habitants. Selon une analyse récente 26% des Kurdes (pour la plupart conservateurs) ont voté lors des municipales du 31 mars 2019 pour le candidat de l’AKP tandis que 56% ont affiché leur préférence pour Imamoglu. Parmi la population kurde stambouliote, aux alentours de 260’000 personnes, soit 18%, ne se sont pas déplacées pour aller voter [3].

La première mesure prise par l’Etat pour renforcer cette participation en faveur de Yildirim fut de permettre à Abdullah Ocalan, le leader du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) emprisonné depuis vingt ans, de voir ces avocats, ce qui lui était empêché sous divers prétextes par les autorités depuis huit ans. La réunion de presse organisée par ses avocats à la suite de la visite eut lieu le même jour – le 6 mai – que l’annulation du scrutin du YSK [4]. Cette visite avait pour objectif d’être interprétée comme l’annonce d’un nouveau tournant dans les rapports entre l’Etat turc et le mouvement kurde qui, depuis la rupture du processus de négociation et la reprise des conflits armées en 2015, est soumis à une répression massive. D’autres actes d’ordre mineur comme la prononciation du mot «Kurdistan» par Yildirim ou la possibilité de faire rapatrier la tombe du chanteur kurde Ahmet Kaya se trouvant au Père Lachaise étaient censés représenter autant de clins d’œil dans cette direction. L’AKP transporta aussi à Istanbul tous ses députés kurdes de même que des chefs religieux locaux et des personnalités de tribus kurdes («asiret»).

Mais la plus grosse tentative pour convaincre l’électorat kurde fut le dévoilement d’une lettre d’Ocalan demandant au HDP (Parti démocratiques des peuples) de conserver sa neutralité lors du scrutin. L’existence d’une telle lettre fut annoncée par un universitaire qui, lors d’une visite à Ocalan – du jamais-vu –, apprit que ce dernier avait remis la lettre à ses avocats deux jours plus tôt. Néanmoins, ses avocats ne l’avaient pas encore rendue publique. Il s’avéra ensuite que la visite de l’universitaire avait été décidée lors d’une réunion où le Président turc et le Chef des services de renseignements étaient présents. Si des personnalités du HDP réfutèrent au début l’existence d’une telle lettre, il fut révélé ensuite qu’elle était véridique. Les avocats déclarèrent, en se basant sur les discussions qui eurent lieu lors de cette visite, que «l’impartialité» dont parlait Ocalan signifiait la préservation d’une position de «troisième voie» prônant la «conciliation sociale» face à la polarisation actuelle et n’était donc pas une indication directe pour les élections. Ils ajoutèrent que le leader du PKK avait bien précisé qu’il «appartenait au HDP de prendre ses décisions». Les principaux acteurs du mouvement kurde comme la direction du PKK, le HDP et son ex-leader Selahattin Demirtas, en détention lui aussi depuis deux ans et demi, annoncèrent qu’ils préserveraient la même tactique de soutien à Imamoglu afin d’affaiblir l’AKP tout en soulignant qu’ils partageaient les analyses d’Ocalan.

Bien qu’Erdogan et son allié ultranationaliste Devlet Bahceli (secrétaire du Parti d’action nationaliste) exprimèrent qu’il était question d’un combat de pouvoir entre Demirtas et Ocalan – pour renforcer la discorde – et insinuèrent presque que la position de ce dernier était plus conséquente, ceci n’eut pas d’effet dans le mouvement kurde et attira surtout une réaction dans les rangs nationalistes de l’alliance au pouvoir. Nous manquons encore d’analyses détaillées sur les comportements de vote des Kurdes d’Istanbul lors du dernier scrutin. Toutefois on peut affirmer que dans les districts où la population kurde est très présente, il est question d’une importante hausse dans la participation et bien entendu dans les votes pour Imamoglu. Il est aussi trop tôt pour évaluer les conséquences de l’affaire de cette fameuse lettre. Est-ce qu’elle sera réduite à un petit incident dans la gestion de la realpolitik ou bien soufflera-t-elle sur les braises des tensions latentes au sein du mouvement [5]? Mais quoi qu’il en soit cette instrumentalisation sans pareil de la question kurde et de l’aspiration à la paix a été largement interprétée comme le signe d’un régime en détresse, déboussolé, prêt à pragmatisme accentué pour assurer sa survie.

Le vote anti-migrants

Une autre facette de la victoire de l’opposition concerne une question autrement plus épineuse, celle des migrant·e·s syriens et de la xénophobie croissante au sein de la population du pays. Il y a aujourd’hui plus de 3,5 millions de Syriens en Turquie et entre 700’000 et 750’000 d’entre eux vivent à Istanbul. Les effets de la crise et notamment le chômage renforcent l’antipathie – historiquement construite, et donc aux traits «traditionnels» – turque envers les Arabes. Les Syriens sont accusés, comme dans tout discours raciste qui ne se définit pas comme tel, de voler le travail de la population locale par le fait d’être embauchés à des salaires plus bas, de profiter de privilèges dont sont démunis les citoyens turcs, etc.

A cela s’ajoute toute sorte de légendes urbaines comme quoi les Syriens vont acquérir la nationalité turque (et pourront ainsi voter pour l’AKP), qu’ils ne payent pas d’impôts et de factures (d’électricité, de chauffage), qu’ils reçoivent un salaire de la part de l’Etat, qu’ils peuvent ouvrir des commerces sans permis et ainsi de suite. La réalité est pourtant tout autre. Les Syriens en Turquie ne bénéficient pas du statut de réfugié mais sont considérés comme des «invités». Ceci les prive de bien des droits élémentaires garantis par la législation internationale, comme l’accès au logement ou à l’emploi, ce qui engendre des conditions de vie extrêmement précaires, plus de 90% vivant en dehors des camps.

Toutefois dans le contexte de polarisation politique et culturelle régnant dans le pays personne ne s’attarde sur ces détails et la «conscience populaire» préfère assimiler les propos les plus compatibles avec ses «croyances». La présence syrienne sur le territoire turc est jugée ainsi par de grands secteurs de l’opinion publique laïque comme l’un des aspects de l’islamisme arabophile de l’AKP et le soutien fourni aux bandes djihadistes en Syrie par le régime renforce cette conviction.

Cela étant, le mécontentement envers les migrants syriens ne vient pas seulement du nationalisme séculier mais règne dans tous les secteurs de la population. Par exemple, les résultats d’un sondage réalisé en 2017 montrent que ceux qui souhaitent le renvoi des Syriens après la fin de la guerre sont de 83,2% chez les pro-AKP, 75,9% chez les pro-HDP et 94,9% chez les pro-CHP [6]. La recherche menée par TEAM et Rawest citée plus haut signale aussi que la question des migrants syriens est, aux côtés de la dégradation de la situation économique, une de principales raisons pour les Kurdes conservateurs de n’être pas allés voter pour l’AKP aux municipales du 31 mars 2019. A titre d’anecdote, un architecte d’origine azerbaïdjanaise, la trentaine passée, me confiait lors d’un entretien réalisé pendant un meeting d’Imamoglu dans le district populaire et plutôt conservateur d’Esenyurt, qui abrite un nombre considérable de Kurdes et de Syriens et dont la mairie est passée de l’AKP au CHP: «Je suis d’une famille qui vote traditionnellement pour le MHP (extrême-droite), mais j’ai voté le 31 mars pour Imamoglu et je vais revoter pour lui car ça me désole de voir tous ces commerces syriens alors que nos frères Kurdes ne peuvent même pas parler leur langue tranquillement.» Une bien lugubre fraternisation entre les peuples…

Ainsi, indépendamment de ses discours, Imamoglu a été considéré par une partie de ses électeurs comme un potentiel sauveur qui annulerait les «privilèges» dont jouissent les Syriens et qui les renverraient «chez eux». Dans les heures qui suivirent la confirmation de la victoire d’Imamoglu était lancé l’hashtag #lessyriensvontfoutrelecamp…

Face à ces attentes Imamoglu a exprimé maintes fois qu’il souhaitait que les Syriens rentrent dans leur patrie une fois que les conditions de paix seraient assurées dans le cadre de l’unité nationale de la Syrie et que pour ceci la mairie d’Istanbul allait travailler de façon effective avec les plateformes internationales. En outre, le candidat a aussi déclaré que les problèmes en question (dont par exemple les questions de sécurité, le «changement du mode de vie et de la texture des rues dans nos quartiers») provenaient des politiques non contrôlées, non planifiées et insoutenables menées depuis des années par le gouvernement. Toutefois Imamoglu envisage aussi de créer une unité de l’immigration au sein de la mairie afin de prendre des mesures pour résoudre les problèmes sanitaires, de nutrition et d’abus notamment des femmes et enfants réfugiés.

Des tendances contradictoires se cristallisent dans cette victoire de l’opposition à Istanbul. Le soutien des Kurdes de même que les attentes concernant la question des migrants sont autant de défis pour Imamoglu qui jusqu’à sa victoire a tenté de satisfaire toutes les parties de l’opposition. Mais il s’agit maintenant de prendre des mesures concrètes. Et le fait qu’Erdogan semble enclin à faire obstruction au fonctionnement de la mairie à travers la majorité qu’il détient dans le conseil municipal rend la tâche encore plus difficile. (Article envoyé par l’auteur en date du 28 juin 2019)

_______

[1] Voir Uraz Aydin, « L’opposition perce, le bloc d’Erdogan ‘résiste’ » https://alencontre.org/asie/turquie/turquie-lopposition-perce-le-bloc-derdogan-resiste.html

[2] Voir Ariane Bonzon et Uraz Aydin, « En Turquie, le camp islamique se fissure » http://www.slate.fr/story/178782/turquie-camp-islamique-fissure-erdogan-elections-municipales-istanbul

[3] https://rawest.com.tr/wp-content/uploads/2019/06/?stanbul-Kürt-Seçmen_final.pdf

[4] Voir Uraz Aydin, « Fragments socio-politiques du paysage de l’entre-deux élections » https://alencontre.org/asie/turquie/turquie-fragments-socio-politiques-du-paysage-de-lentre-deux-elections.html

[5] Voir Uraz Aydin, « Que devient le HDP ? », https://alencontre.org/asie/turquie/turquie-que-devient-le-parti-democratique-des-peuples-le-hdp.html

[6] https://goc.bilgi.edu.tr/media/uploads/2018/02/05/bilgi-goc-merkezi-kutuplasmanin-boyutlari-2017-sunum.pdf?fbclid=IwAR2Kd–0QKAARxGSRoFcg4tVM2yh2-Xs5nD5tPlqrJ31rDRlQfstMi8qvLo

 

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A la veille des grèves et mobilisations en France, dont le «début» est annoncé pour le 5 décembre, il nous paraît fort utile de tracer les lignes de force traçant la situation du syndicalisme français. Les travaux de Sophie Béroud sont présentés au début de cette vidéo. Nous citerons ici deux ouvrages auxquels a participé Sophie Béroud: «Sociologie politique du syndicalisme», Armand Colin, 2018, et «Quand le travail se précarise, quelles résistances collectives?», La Dispute, 2009.

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