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décembre 2018

A l'encontre

La Brèche

Etats-Unis-débat. «Qu’est-ce que le trumpisme?»

Publié par Alencontre le 19 - novembre - 2018

Par Barry Sheppard

Aux Etats-Unis, parmi les socialistes et la gauche en général, il y a eu un éventail de points de vue sur ce que représente Trump. Cela va de considérer que Trump n’est une aberration et que les choses reviendront à la «normale» une fois qu’il sera parti, jusqu’à estimer que Trump cherche à établir le fascisme.

Je réfute le premier point de vue. Depuis 2008, la politique aux Etats-Unis et dans une grande partie du monde a subi un changement important. Il n’y a pas de simple retour possible.

Ceux qui partagent le deuxième point de vue soulignent le racisme et la misogynie manifestes de Trump, ses menaces de déclencher de nouvelles guerres (voire même une guerre nucléaire), sa défense des restrictions aux droits démocratiques, le nationalisme ouvert derrière son slogan «America First» et ses attaques contre les migrant·e·s, ses appels à attaquer les manifestants et les journalistes, ses attaques contre la presse, etc. L’idéologie fasciste englobe en effet ces différents traits, mais en les portant à l’extrême.

La dirigeante socialiste allemande Clara Zetkin, qui a rompu avec le Parti social-démocrate lorsqu’il a trahi l’internationalisme prolétarien en soutenant l’impérialisme allemand pendant la Première Guerre mondiale, est devenue une dirigeante importante de la nouvelle Internationale communiste après la Révolution russe. En 1923, elle a esquissé les caractéristiques du fascisme (tel qu’elle l’a vu en Italie dès 1922-1923) et la manière de le combattre. Ce sont ces concepts qui sont devenus la base de l’analyse de l’Internationale communiste, développée ensuite par Leon Trotsky à la lumière de la montée du nazisme allemand et du phalangisme espagnol.

L’analyse de Zetkin montre notamment que le fascisme était inextricablement lié à la grave crise économique et aux ravages de la guerre en Europe. En Italie, puis en Allemagne, il y a eu une recrudescence massive des mouvements socialistes ouvriers en réponse à la crise, ce qui a posé la possibilité d’une révolution socialiste. Mais dans les deux cas, à cause d’un leadership inadéquat (ou «traître»), le prolétariat n’a pas réussi à résoudre la crise en prenant le pouvoir et en commençant à réorganiser la société.

Cet échec a engendré la démoralisation parmi les masses laborieuses et au sein de la «classe moyenne» appauvrie qui considéraient la classe ouvrière et le socialisme comme une issue possible à la crise. Zetkin a expliqué que ces forces dans la paysannerie et d’autres «classes moyennes» (ou secteur de la «petite bourgeoisie» appauvrie) avaient espéré que «le socialisme pourrait apporter un changement global. Ces attentes ont été douloureusement anéanties… Ils ont perdu leur foi non seulement dans les dirigeants réformistes mais aussi dans le socialisme lui-même» et ils sont ainsi devenus «mûrs» pour la démagogie fasciste.

La classe capitaliste au pouvoir a été effrayée par le potentiel des masses laborieuses qui s’était révélé à cette occasion et a commencé à renforcer les fascistes, les considérant comme une alternative. L’existence de la Russie soviétique révolutionnaire, puis de l’Union soviétique stalinisée, a également joué un rôle.

Le triomphe du fascisme en Italie, en Allemagne, puis en Espagne [sans mentionner les régimes autoritaires en Hongrie, en Pologne, etc.] a entraîné un règne de terreur contre toutes les formes d’opposition de la part de la classe ouvrière et des opprimés.

Aux Etats-Unis il n’y a jamais eu un parti socialiste révolutionnaire de masse qui aurait pu prendre le pouvoir. Et il n’en existe certainement pas aujourd’hui. La contre-révolution stalinienne a finalement réussi à anéantir les derniers possibles vestiges de la révolution, à aboutir à l’implosion de l’URSS en 1989-1991.

Dans les circonstances actuelles, la classe dirigeante n’a pas besoin du fascisme aux Etats-Unis. Ici, je voudrais faire une proposition provisoire et incomplète sur ce qu’est le trumpisme.

Le trumpisme et ce qu’il engendre constituent aujourd’hui un grave danger. Entre, d’une part, la démocratie bourgeoise habituelle et tous ses défauts et, d’autre part, le fascisme, il y a des formes intermédiaires, comme la dictature militaire. Il y a aussi toute une gamme de formes possibles dans ce que Marx appelait le bonapartisme.

Marx a analysé ce phénomène du bonapartisme en étudiant la montée de Louis Bonaparte, le neveu de son célèbre oncle Napoléon Bonaparte. Contrairement à Napoléon, Louis était un personnage politique médiocre, tout comme Trump l’est aujourd’hui. Mais, comme Trump, il était un habile manœuvrier et un démagogue.

Il y a d’autres similitudes. Louis a été élu président de la France à la fin de 1848. En février, il y a eu une révolution contre la monarchie, mouvement qui faisait partie des révolutions démocratiques qui ont balayé l’Europe. En juin-juillet, pour la première fois dans l’histoire du capitalisme, les travailleurs et les classes populaires se sont soulevés en visant le pouvoir, à Paris. Le soulèvement a été écrasé dans le sang par l’armée.

Suite à ces évènements, les différents partis capitalistes représentés au parlement ont sombré dans le désarroi, se querellant entre eux et se divisant en factions au sein de chaque parti. Louis se présentait comme un personnage rappelant son oncle, autrement dit comme un homme fort capable de trancher dans le désordre et arranger les choses.

Après son élection, il y a eu trois ans de bagarres continuelles entre les partis et factions capitalistes. Louis a manœuvré parmi ces groupes. Parfois, on pouvait penser qu’il allait être entravé ou même destitué, mais il l’emportait à chaque fois. La population était de plus en plus exaspérée. Louis a construit sa propre base dans l’armée. Enfin, au début de 1851, les conditions ont atteint un point tel qu’il a pu organiser un coup d’Etat et se proclamer empereur Napoléon III (Napoléon II peut être ignoré).

Aux Etats-Unis, pour différentes raisons, les organisations de travailleurs actuelles ne jouent que peu ou pas de rôle dans la politique.

Lorsque Trump a annoncé qu’il se présentait à l’investiture républicaine, il s’est présenté non seulement comme ouvertement raciste, mais aussi comme l’homme fort qui pourrait «rendre l’Amérique grande à nouveau». Dans les débats entre les quelque 17 candidats, il a dénigré, insulté et accusé ses rivaux de faiblesse, disant qu’ils étaient incapables de prendre les mesures audacieuses qui s’imposaient. Sa misogynie a été mise en évidence lorsqu’il a attaqué une de ses rivales, une femme, pour son physique.

Son ascension s’explique par le fait que les Républicains étaient devenus un parti raciste blanc, bien qu’ils n’utilisent que rarement des termes ouvertement racistes comme Trump l’a fait d’emblée, lorsqu’il a traité les immigrants mexicains de violeurs, de trafiquants de drogue et d’autres types de criminels. Ensuite il est passé aux Noirs, aux musulmans, à tous les Latinos, aux étrangers (à l’exception des Blancs) et aux allusions antisémites codées.

Il y avait aussi le fait que pendant une quarantaine d’années, les salaires avaient stagné et que certaines couches de ladite classe moyenne avaient également souffert, alors que les riches s’enrichissaient. Puis vint le krach financier et la Grande Récession de 2008, et la reprise a profité aux mieux nantis tandis que les 80% moins riches continuaient à lutter pour joindre les deux bouts. Obama a été élu en 2008, mais les Démocrates n’ont pas fait grand-chose pour changer cette situation.

En 2016, dans leurs camps opposés, Sanders et Trump ont tous deux puisé dans cette réalité pour toucher les 80% moins riches. Sanders a proposé quelques réformes en faveur des travailleurs, tandis que Trump a utilisé la démagogie raciste pour convaincre les Blancs en difficulté. Lors des élections primaires démocrates, la machine a réussi à écraser Sanders, tandis que Trump a réussi à écraser les Républicains de l’establishment et à prendre les commandes dans le Parti républicain.

Lors de l’élection, Hillary Clinton, bornée, a répondu au slogan de Trump: «Make America great again» par celui de: «America is already great» [l’Amérique est déjà grande], alors que les 80% d’en bas savaient, par expérience, que cela n’était pas vrai.

Au cours de ses presque deux années au pouvoir, Trump a intensifié sa rhétorique et ses actions racistes. Il a réussi à accroître les attaques contre les immigrant·e·s, à obtenir une interdiction partielle de l’entrée des musulmans aux Etats-Unis, à vilipender les femmes, et à créer le contexte dans lequel nous vivons actuellement. Son administration a affaibli l’Agence de protection de l’environnement sur tous les fronts, y compris par des mesures visant à améliorer la production de combustibles fossiles; elle s’emploie à privatiser l’éducation, elle soutient les attaques des évangéliques chrétiens blancs contre les femmes, et bien plus encore.

Il couvre l’extrémiste nationaliste blanc «alt-right» (de droite extrême). Certains de ces groupes ont une idéologie fasciste et d’autres se livrent à la violence contre les minorités ethniques et religieuses. Des personnes isolées recourent également à la violence, comme nous l’avons vu récemment au Kentucky, à Pittsburgh [attaque contre la synagogue] et dans les colis – avec des bombes artisanales – envoyés à la CNN, Obama, H. Clinton, etc. Trump encourage ce genre de violence avec des «dog whistles», c’est-à-dire des propos codés et ambigus.

Des mouvements fascistes en Italie, en Allemagne et en Espagne se sont également livrés à la violence. Zetkin a expliqué qu’une autre caractéristique du fascisme est qu’il s’agit d’un mouvement de masse qui s’engage dans une violence de masse organisée contre le mouvement ouvrier et les opprimés.

Actuellement les organisations fascistes aux Etats-Unis sont constituées de nombreux plus ou moins petits groupes, qui se disputent entre eux sur des questions idéologiques, et surtout sur qui devrait être le Duce ou Führer, car chaque chef d’un groupe pense que c’est lui qui devrait l’être. Après Charlottesville en août 2017, bon nombre des groupes qui s’étaient rassemblés sont tombés dans le piège des désaccords tactiques: le suprémaciste blanc d’un groupe a commis un meurtre [en fonçant avec sa voiture sur les manifestant·e·s], ce que d’autres groupes ont trouvé contre-productif.

Si ces groupes s’unissaient autour d’un seul leader et d’une seule idéologie, ils représenteraient un danger plus grand, même si le fascisme n’est pas à l’ordre du jour.

Un aspect de l’autoritarisme de Trump est son exigence de loyauté inconditionnelle de la part de son entourage, non seulement à l’égard de sa politique mais également envers lui-même personnellement. C’est la raison pour laquelle il continue de remanier son gouvernement. Il exige aussi que les Républicains lui restent personnellement loyaux et sanctionnent ceux qui s’en écartent de cette ligne.

Comme Louis, Trump cherche à établir un régime autoritaire. Louis, se référant au passé napoléonien de la France, se fit couronner empereur. Trump se penche sur l’histoire des Etats-Unis en cherchant à consolider l’autoritarisme avec des attributs démocratiques bourgeois, tout en restreignant considérablement les droits démocratiques, avec lui-même au sommet.

Je caractériserais le trumpisme comme une forme particulière de bonapartisme. Nous voyons également se développer ce phénomène en Europe. C’est le cas en Hongrie, avec le gouvernement de Viktor Orbán, un gouvernement raciste, nationaliste et autoritaire avec des attributs démocratiques hautement contrôlés.

Marx appelait l’opposition hétéroclite à Louis «le parti de l’ordre». Notre parti de l’ordre à nous se compose aujourd’hui de la plupart des politiciens démocrates, de certains républicains et d’autres membres de l’administration étatique. Il s’agit là encore d’une équipe hétéroclite et pleine de contradictions.

Nous verrons comment cette lutte se développera au cours de la prochaine période. (Début novembre 2018; traduction A l’Encontre)

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Le travail dans les entrepôts à l’heure de «l’économie numérique»

Entre votre livraison à domicile d’une commande passé à Amazon et les profits nets de Jeff Bezos, le patron d’Amazon, il y a un «problème». Le tout «fonctionne» sur la base d’une plate-forme qui organise une très nombreuse main-d’œuvre. «Elle» – ses fonctions sont conçues par la direction du groupe – intensifie et contrôle au plus près du travail des salarié·e·s; «elle» contribue à rendre les emplois plus précaires et instables.

Au cours de cette session du séminaire consacré au capitalisme, à Toronto (Canada), Alessandro Delfanti discute des changements à l’œuvre dans l’organisation du travail, de la composition de la classe salariée et de l'évolution des rapports de travail résultant des relations entre le capitalisme et la technologie. Il le fait sur la base d'une étude récente d’un entrepôt d’Amazon en Italie.

Alessandro Delfanti enseigne à l'Institut de Communication, Culture, Information et technologie à l'Université de Toronto. Il fut l'un des principaux membres fondateurs du réseau Log Out! Réseau de résistance des travailleurs et travailleuses à l'intérieur et contre l’économie des plates-formes. Son intervention est en langue anglaise. (Réd. A l’Encontre)

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