vendredi
19
janvier 2018

A l'encontre

La Brèche

Petits paysans du Minais Gerais se rendant à une manifestation contre un barrage

Petits paysans du Minais Gerais se rendant à une manifestation contre un barrage

Entretien avec Débora Firmino conduit
p
ar Gabriel Brito et Paulo Silva

Le Nord-Est brésilien a été historiquement marqué par la lutte pour la terre et pour l’eau qui exprime le combat pour des besoins – et donc des droits fondamentaux – par la population rurale. Le développement de l’agrobusiness, catastrophique aux plans social et environnemental, est à l’origine d’un manque d’eau qui étrangle la vie des collectifs de petits paysans. Dans cet entretien, conduit par les rédacteurs du Correio da Cidadania, ressort une des nombreuses luttes pour un changement, à la racine, des pratiques agricoles dictées par les impératifs de rentabilité des très grands propriétaires. Ce genre de combat s’inscrit aussi dans les mobilisations protéiformes contre «le réchauffement climatique». Les deux rédacteurs du Correio da Cidadania se sont entretenus avec Débora Firmin, présidente du Comité de défense du bassin de la rivière [1] Urucuia (COMDHRU) qui coordonne la vigilance qui est en cours dans la source du Córrego Barriguda (à 45 km de la localité de Buritis, Etat du Minas Gerais).

Correio da Cidadania: Le comité sest penché sur la chute significative du niveau deau en raison de la construction de barrages dans la région. Pouvez-vous nous expliquer la situation et nous donner également des informations par rapport à limportance du fleuve Urucuia pour la région?

Débora Firmino: Ce qui est en train de se produire dans la région de Buritis, dans le nord-ouest de l’Etat de Minas Gerais, est l’avancée abusive des grands producteurs agricoles qui pratiquent une agriculture industrielle et intensive dans la consolidation de leur projet d’irrigation.

Il se trouve que la construction de barrages en amont des principaux cours d’eau est devenue une habitude et a pour principal objectif de capter l’eau pour déplacer l’irrigation. Cela fonctionne grâce à une quantité d’eau énorme sans que ces barrages ne soient autorisés ou approuvés par des autorités environnementales. Et ces ruisseaux sont ceux qui approvisionnent la rivière Urucuia, l’un des principaux affluents du fleuve Sao Francisco.

Comment fonctionne la construction de ces barrages? Les pouvoirs publics sont-ils complices, ont-ils une quelconque relation avec les entrepreneurs qui faciliteraient lappropriation des eaux de la région?

Malheureusement, les pouvoirs publics locaux pratiquent la politique de l’autruche concernant les barrages. Ils sont construits en amont des cours d’eau, dans les veredas [flux d’eau cerné par des palmiers-bâche], dans les rivières mêmes qui baignent les propriétés agricoles familiales selon la réforme agraire [des années 1990 et début 2000] et des petits propriétaires.

Il n’existe pas d’autorisation/patente pour la construction de barrages, c’est l’argent qui gouverne à Buritis. Il existe une discussion qui n’a pas encore été rendue publique d’une patente qui vient de la 5e Cours de droit public de Minas Gerais, mais uniquement pour un seul grand propriétaire. Les autres n’ont rien présenté. D’ailleurs, une loi entrée en vigueur en 2002 interdit toute construction de barrages.

Comment se déroulent les relations des constructeurs de barrages avec la population locale? Y a-t-il un dialogue, une consultation ou sont-ils en conflit? Enfin comment cohabitent ces parties?

MinasGeraisOn assiste à une guerre. A l’époque, il y avait un combat pour l’accès à la terre [2], maintenant c’est le combat pour l’accès à l’eau. Ils construisent le barrage sans consulter personne et les pouvoirs publics n’enquêtent pas pour les en empêcher. Ainsi, la ville elle-même se trouve affectée par le manque d’eau.

Quelques barrages atteignent les autres propriétés, mais les grands propriétaires interdisent le libre accès à l’eau aux autres producteurs. Et les rivières sèchent de plus en plus comme celles de Barriguda, Confins, Taquaril, Bebedouro, Palmeira, Veredinha entre autres.

Certains barrages sont mal construits, comme celui de Bebedouro, ils «fuient» et eux en construisent d’autant plus. Ils en construiront jusqu’à ce que tout soit asséché. Les personnes qui avaient des propriétés baignées par ces eaux sont en train de changer de terres en abandonnant les leurs, faute d’eau pour les irriguer. Il n’y a pas de dialogue entre les propriétaires et la population. Il y a eu une audience publique le 12 novembre 2014 mais à cause de la transition du gouvernement et malgré les avancées aucune solution n’en est ressortie.

C’est pour cela qu’a eu lieu une marche le 26 septembre 2015 jusqu’à la source du cours d’eau Barriguda, c’est là aussi que des familles ont campé pour revendiquer le droit d’utiliser l’eau et de la terre qui, si elle est utilisée de façon illégale, peut être expropriée.

Comment sest passé le quotidien de cette lutte avec des personnes qui ont besoin de maintenir une agriculture de subsistance et leur plantation malgré les difficultés?

Elle est dans un état calamiteux. La rivière Urucuia em Formosa dans l’Etat de Goiás passe par Cabeceira Goiás jusqu’à Minas Gerais. Il baigne Arinos, Formoso, Chapada Gaúcha, Pintópolis, Urucuia de Minas, Urucuia, Riachinho, Bonfinópolis de Minas, São Romão. Mais tous les paysans achètent de l’eau ne serait-ce que pouvoir en boire et vendent leurs animaux qui meurent les uns après les autres en raison de la sécheresse. Ils manquent cruellement d’eau. Buritis était une ville très bien irriguée, mais la monoculture et l’agrobusiness sont en train de la détruire.

Lorsque nous avons fait la marche, le propriétaire est entré avec une interdiction de périmètre. Nous sommes tout de même parvenus à entrer. Il souhaitait nous cacher l’énormité de ce barrage qui pour en avoir une idée contient plus d’eau que le fleuve Urucuia lui-même. Ils ont posté des agents de sécurité et des patrouilles de police afin que nous n’accédions pas à la source du ruisseau Barriguda. Nous avons pris les animaux vers la source pour les faire boire, puisque toute la localité en aval est complètement asséchée à cause de l’égoïsme et l’avidité des grands propriétaires.

En octobre, à Vila de Sagaran, sest déroulée la Rencontre des partenaires du fleuve Urucuia. Comment jugez-vous la mobilisation dans la région à propos de ce thème?

Le COMDHRU est le Comité de défense du bassin versant du fleuve Urucuia, un mouvement social différent du CDH qui est le Comité du bassin du fleuve Urucuia. Le CDH fait partie de la société civile et cela inclut les grands propriétaires agricoles. Ces derniers n’ont pas véritablement recherché des solutions pour de tels problèmes. Dès lors, il est extrêmement important pour nous que la société s’organise parce que les actes qui occasionnent des atteintes à l’environnement sont aussi la cause de l’absence de pluie.

Nous avons besoin de partir en lutte et de revendiquer nos droits. Nous avons déjà une nouvelle audience de prévue le 6 novembre devant la Chambre municipale de Buritis pour tenter de trouver des solutions. Nous demandons ainsi que les autorités publiques compétentes et la population de tout le pays embrassent la cause parce que la situation que nous vivons est aussi présente dans d’autres lieux.

Autrefois, ils attendaient que pluie vienne pour faire des plantations mais maintenant ils veulent planter toute l’année. Pour cela, il est nécessaire de capter l’eau. Sauf que cette captation ne bénéficie qu’à un seul propriétaire et laisse des centaines d’autres personnes dans la difficulté. C’est comme cela que la misère se propage dans le milieu rural.

Comme vous lavez mentionné, lhistoire de la région a toujours été imprégnée par la lutte pour laccès à la terre notamment avec la célèbre occupation de la propriété agricole du Président de l’époque Fernando Henrique Cardoso, et maintenant cette lutte inclut celle pour laccès à leau. Pour vous, que manque-t-il pour que la société prenne conscience que la question nous concerne tous, même si la problèmatique vient dune région qui apparait peu dans le débat national?

Le pouvoir dévie la vision des personnes et leur fait croire que la sécheresse ne vient que du manque d’eau. Mais si la société commence à regarder globalement ce qui se passe dans les grandes cultures avec les grands propriétaires agricoles… L’indignation est légitime et se trouve dans le fait que depuis la découverte du Brésil, ils ont volé toutes ses richesses pour les emmener l’extérieur, c’est au tour aujourd’hui de l’eau. Ils exportent le soja, le maïs [grand consommateur d’eau], et notre eau est en train d’être pillée aussi, il en résulte une pauvreté accrue pour notre pays.

Il existe l’argument que les barrages sont en train de conserver l’eau. Mais pour qui en fait? Malheureusement, il y a eu lors d’un entretien avec un représentant de l’environnement qui a dit que cette eau doit être emprisonnée ou sinon elle se retrouvera dans l’océan. Et l’eau qui doit servir à arroser les régions? Le San Francisco baigne cinq Etats brésiliens, et l’Urucuia est l’un de ses plus grands affluents! Il ne sert à rien de revendiquer des choses que le gouvernement n’a pas faites ou qu’il devrait faire pour le San Francisco alors que le problème se trouve en amont, c’est-à-dire les problèmes entourant les sources et les cours d’eau. (Article publié sur le site de Correio da Cidadania, en date du 4 décembre 2015; traduction A lEncontre)

_____

[1] Il s’étend sur 400 km, prenant naissance à Raizama et se jetant dans le fleuve San Francisco, l’un des principaux fleuves de l’Amérique du Sud. (Réd. A lEncontre)

[2] Dès 1988, des luttes ont eu lieu dans l’Etat de Minas Gerais pour l’accès à la terre. Ces luttes ont principalement pris la forme d’occupation de terres par les travailleurs; entre 1988 et 2007 il y a eu 600 occupations de terres dans l’Etat de Minas Gerais. (Réd. A lEncontre)

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David Mandel, «L’héritage de la révolution russe», novembre 2017

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