Syrie. Il y a 5 ans Paolo Dall’Oglio disparaissait. «Il incarnait la révolte contre la tyrannie et la nécessité du dialogue»

Paolo Dall’Oglio, à Zurich, le 13 avril 2013 (au milieu)

Par Baudoin Loos

Il y a des anniversaires qui font mal. Des dates qu’on préférerait oublier [1]. Le 29 juillet 2013 par exemple, il y a donc cinq ans. Ce jour-là, le père Paolo Dall’Oglio frappait à la porte du quartier général de «l’Etat islamique» à Raqqa, dans l’est de la Syrie. Le jésuite italien, qui vivait en Syrie depuis plus de trente ans, avait l’intention de demander aux djihadistes de libérer leurs prisonniers. Depuis cette date funeste, le père Paolo a disparu. Dans le cœur de nombreux Syriens qui le connaissaient et de ses amis à travers le monde, une lourde inquiétude s’était insinuée. Cinq ans plus tard, elle s’est muée en une tristesse infinie.

Franc-parler

Celui que les fidèles appelaient «Abuna» (mon père, en arabe) n’était pas un homme comme les autres. Encore moins un religieux ordinaire. Voilà quelqu’un qui avait mis sa vie au service d’une cause: le dialogue interreligieux, entre la chrétienté et l’islam. Dans les années 1980, fraîchement arrivé en Syrie, où il apprend vite l’arabe, il entreprend de restaurer le monastère Mar Moussa al-Habachi (saint Moïse l’Abyssin) avec des jeunes Syriens. Le père Paolo aime le franc-parler. Ses ouailles l’adorent, sa hiérarchie s’en méfie.

Quand surgit la révolution, en 2011, dans le sillage des «printemps arabes, il choisit son camp sans hésiter. «J’ai eu les larmes aux yeux quand j’ai vu les Syriens manifester, nous déclarait-il le 17 septembre 2012, je savais que la répression serait féroce bien que ces manifestations étaient strictement pacifiques. Au début, les gens ont fait preuve de retenue car les Syriens avaient une peur immense d’être condamnés à une guerre civile, à un bain de sang.»

On connaît la suite, hélas! La répression mise en œuvre par le régime, en effet féroce, a fait basculer le pays dans une violence inouïe, dans ce bain de sang craint, générant un appel d’air que les extrémistes djihadistes ont exploité à merveille. Le père Paolo, rangé du côté des manifestants et témoignant de leur cause à travers le monde, était bientôt expulsé de Syrie, en juin 2012. Mais il en fallait plus pour le décourager. Et le voilà qui entreprend plusieurs voyages clandestins dans le pays de son cœur. jusqu’à ce déplacement dans l’antre de Daesh.

«Lutte sans concessions»

Ceux qui, comme nous par deux fois, ont rencontré le père Paolo en sont restés durablement marqués. «Paolo, écrit le site lignes-de-cretes-org, avait le charisme de ceux qui aiment tellement la vie qu’ils n’ont pas de difficulté à envisager de la quitter. Il était porté par une confiance inébranlable. En Dieu bien sûr mais aussi en la puissance du dialogue. Il n’était pas partisan d’un dialogue mou, non situé et relativiste. Ses convictions étaient fortes, ancrées, revendiquées, parfois jetées au visage d’un interlocuteur ébranlé par tant de certitudes. Paolo croyait à la force de la rencontre. Il croyait aussi en la lutte démocratique. Celle pour l’égalité des droits, pour la liberté et plus profondément encore, à l’image des slogans de la rue syrienne, pour la dignité. Cette lutte ne pouvait à ses yeux qu’être entière, sans concessions, ultime.»

Le temps – l’imparfait – ici utilisé se justifie, hélas! Le père Paolo Dall’Oglio a plus que probablement été assassiné peu après son arrivée dans le QG de Daesh à Raqqa, il y a cinq ans. Diverses sources djihadistes l’ont plus ou moins clairement fait savoir, même si aucune preuve de son décès n’a jamais été apportée. Selon un documentaire inédit tourné notamment à Raqqa par un journaliste italien, Amedeo Ricucci, l’émir de Daesh qui aurait pu voir à l’époque Paolo en dernier lieu serait toujours en vie et vivrait encore à Raqqa. Parlera-t-il un jour? Dira-t-il le sort de celui qui disparut le 29 juillet 2013, date, qui comme l’écrit encore lignes-de-cretes.org, «fut un trou béant au cœur de cet été, un trou béant au cœur de la révolution. Comme un symbole de ce qui allait suivre, de ce qui était déjà en cours: l’anéantissement des aspirations démocratiques citoyennes syriennes par une haine jumelle, celle du clan Assad, prêt à mettre tout le pays à sang et à feu pour ne pas perdre le pouvoir, celle de la clique de Daesh, prête à ravir aux révolutionnaires syriens tous leurs rêves et leurs espoirs»? (Article publié par le quotidien Le Soir, en date du 30 juillet 2018)

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[1] En date du 13 avril 2013, le Père Paolo Dall’Oglio, conjointement à George Sabra, Gilbert Achcar et Nahed Badawia, participait au Volkshaus de Zurich à une Journée de solidarité avec le peuple syrien en lutte contre la dictature du régime Assad. Le 4 août 2013, le site alencontre.org lançait, avec de nombreux soutiens, une campagne pour sa libération: http://alencontre.org/moyenorient/syrie/syrie-des-militants-de-lopposition-lancent-une-campagne-pour-la-liberation-du-pere-paolo-dalloglio.html.

Le silence du Vatican, à ce propos, ne traduisait pas seulement une politique diplomatique rodée par une fort longue expérience, mais les liens comme intérêts existants entre un secteur de l’Eglise en Syrie et le régime d’Assad. Le devoir de mémoire est souvent galvaudé. Ici, il s’impose. (Réd. A l’Encontre)

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