jeudi
24
octobre 2019

A l'encontre

La Brèche

Par Gideon Levy

Un certain résultat sera enregistré par l’élection de mardi 9 avril: une centaine de membres de la prochaine Knesset seront des partisans de l’apartheid. Cela n’a pas de précédent dans aucune démocratie. Cent élus d’un législatif sur 120, une majorité absolue de la majorité déjà absolue, une majorité qui appuie le maintien de la situation actuelle: autrement dit l’apartheid.

Avec une telle majorité, il sera possible à la prochaine Knesset de déclarer officiellement Israël Etat d’apartheid. Avec un tel appui donné à l’apartheid et compte tenu de la permanence de l’occupation, aucune propagande ne pourra réfuter la simple vérité: presque tous les Israéliens veulent que l’apartheid continue. Au plus fort du chutzpah [de cette audace insolente], ils appellent cela la démocratie, même si plus de 4 millions de personnes qui vivent à côté d’eux et sous leur contrôle n’ont pas le droit de voter lors des élections.

Bien sûr, personne n’en parle, mais dans aucun autre régime dans le monde n’existe une situation où deux communautés sont voisines, mais où les habitants de l’une, appelée colonie de Cisjordanie, disposent du droit de vote, alors que les habitants de l’autre, un village palestinien, n’en disposent pas. C’est l’apartheid dans toute sa splendeur, dont presque tous les citoyens juifs du pays veulent l’existence se perpétuer.

Une centaine de membres de la Knesset seront élus sur des listes dites de droite, de gauche ou centristes, mais ce qu’ils ont en commun dépasse toutes les différences: personne sur ces listes n’a l’intention de mettre fin à l’occupation. L’aile droite le dit fièrement, tandis que le centre-gauche recourt à des illusions futiles pour obscurcir le tableau, énumérant des propositions pour une «conférence régionale» ou une «séparation sûre». La différence entre les deux groupes est négligeable. A l’unisson, la droite et la gauche chantent: «dites oui à l’apartheid».

En conséquence, cette élection est peu importante, loin d’être cruciale. Alors arrêtons l’hystérie et le pathos sur le résultat. Il n’y a pas de guerre civile, ni même de brèche. Le peuple est plus uni que jamais, en votant pour l’apartheid. Quels que soient les résultats du mardi 9 avril, le pays de l’occupant restera le pays de l’occupant. Rien ne le définit mieux que toutes les autres questions marginales, y compris la campagne du parti Zehut pour légaliser la marijuana [pari d’extrême droite conduit par Moshe Feiglin qui est pour légaliser le cannabis].

Il n’y a donc aucune raison de retenir notre souffle avant les résultats de ce mardi 9 avril. L’élection est perdue d’avance. Pour les Juifs du pays, cela façonnera la tonalité, le degré de démocratie, la législation, la corruption dans laquelle ils vivent, mais cela ne changera rien à l’essence même d’Israël en tant que pays colonialiste.

L’extrême droite veut l’annexion de la Cisjordanie, une mesure qui rendrait permanente, en termes de droit, une situation qui a longtemps été permanente en pratique. Une telle démarche présenterait un avantage qui est tentant. Elle finira par arracher le masque de la démocratie d’Israël et pourrait finalement générer de l’opposition dans le pays et à l’étranger.

Mais aucune personne consciente de la situation ne peut voter pour la droite ouvertement fasciste, c’est-à-dire pour des personnes qui prônent ouvertement l’expulsion des Palestiniens ou la construction d’un troisième temple sur le Mont du Temple, la destruction des mosquées, ou qui rêvent même de l’extermination. Le parti prétendument plus modéré du Premier ministre Benjamin Netanyahou, le Likoud, ne souhaite que maintenir la situation actuelle, c’est-à-dire l’apartheid non déclaré.

Le centre gauche se livre à une opération de tromperie, sans dire un mot sur la fin de l’occupation, que ce soit de Kahol Lavan [parti Bleu et Blanc qui se veut pluraliste] ou les travaillistes, ni même sur la levée du blocus imposé à la bande de Gaza. Le parti de Benny Gantz a des projets ambitieux pour une conférence régionale, marquant l’histoire, et «en approfondissant le processus de séparation d’avec les Palestiniens tout en maintenant sans compromis la liberté d’action de l’armée israélienne partout…» [voir à ce sujet l’article de Gideon Levy publié sur ce site en date du 26 janvier 2019]

Il y a longtemps qu’un tel document n’a pas été écrit pour blanchir l’occupation, sans un semblant de honte. Et le Parti travailliste n’est pas à la traîne. La mesure la plus audacieuse qu’il propose est un référendum sur les camps de réfugiés autour de Jérusalem, dans lequel seuls les Israéliens voteraient, bien sûr.

Et cela s’ajoute des déclarations usées jusqu’à la corde sur les blocs de colonies, sur Jérusalem, la vallée du Jourdain et l’arrêt de la construction de colonies en dehors des blocs, ce qui signifie la poursuite de la construction de colonies avec un rythme accru. Ce parti qui se fait le moralisateur de l’entreprise de colonisation utilise la formule: «les chemins de la séparation». Chemins vers la tromperie.

La paix? Le retrait? Le démantèlement des colonies? Ne faites pas rire la gauche sioniste. D’elle, il ne reste pas grand-chose: le Meretz et Hadash-Ta’al [parti national arabe], qui soutiennent une «solution à deux États» – ce train chancelant qui a déjà quitté la gare… et Balad-United Arab List [Ligue arabe unie], qui est le plus proche de préconiser une solution à un État, la seule solution qui reste. Votez pour l’apartheid… (Article publié dans Haaretz en date du 7 avril 2019; traduction A l’Encontre)

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