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La Brèche

Egypte. Quatre jours qui ébranlèrent le monde

Publié par Alencontre le 7 - juillet - 2013
«Dégage», le message – depuis Alexandrie – adressé à Morsi. La mobilisation historique du 30 juin marque une nouvelle étape

«Dégage», le message – depuis Alexandrie – adressé à Morsi. La mobilisation historique du 30 juin marque une nouvelle étape

Déclaration des Révolutionnaires socialistes d’Egypte

Ce qui s’est produit le 30 juin 2013 a été, sans le moindre doute, le commencement historique d’une nouvelle vague de la révolution égyptienne, la plus vaste depuis janvier 2011. Le nombre de personnes qui ont manifesté au cours de ce jour extraordinaire est estimé à plus de 17 millions de citoyennes et citoyens. Quelque chose de jamais vu dans l’histoire.

La signification de cela dépasse toute participation des restes de l’ancien régime ou le soutien apparent de l’armée et de la police. Les manifestations de masse de millions de personnes sont des événements tout à fait rares dans l’histoire humaine. Leur effet sur la conscience et la confiance de la population en elle-même, ainsi qu’en leur capacité à changer le cours de l’histoire, dépassant les limites des slogans et des alternatives politiques mises en avant.

Oui, il est vrai que l’élite bourgeoise libérale entend utiliser cet élan de masse pour renverser le pouvoir de l’élite islamiste dans le but de s’installer elles-mêmes au pouvoir avec l’accord et le soutien de l’establishment de l’armée. Et il est aussi exact que les feloul [restes de l’ancien régime] veulent retourner sur la scène politique en profitant de cette marée révolutionnaire. Il y a toutefois une logique particulière qui sous-tend les révolutions populaires – une «logique», «une dynamique» qui ne se soumettra pas aux illusions et aux projets des libéraux ou des feloul – et cela même si des sections des masses se trouvent temporairement sous l’effet des slogans et des promesses de cette élite de la même façon qu’elles l’étaient par les slogans et les promesses de l’élite islamiste auparavant.

Il est tout aussi vrai que se fait sentir l’immense importance des campagnes médiatiques et propagandistes, menées par des fractions de la classe dominante opposées aux Frères musulmans, portant sur combien l’armée et la police se trouvent aux côtés du peuple, au sujet de leur neutralité et de leur patriotisme – et même sur leur «nature révolutionnaire»! Cette influence est cependant momentanée et superficielle. Elle ne peut effacer la mémoire et l’expérience directe du peuple du caractère contre-révolutionnaire et opposé aux masses, que cela soit des institutions militaires ou des services de sécurité.

La véritable raison de cette influence temporaire tient dans la trahison de l’opposition libérale, telle que représentée par le FSN (Front du salut national), des objectifs de la révolution égyptienne et du sang des martyrs afin de hâter son accès au pouvoir. La véritable raison tient dans l’absence d’une alternative politique révolutionnaire unifiée, un projet qui serait en mesure de dépasser autant les élites libérales qu’islamiste et puissent œuvrer à l’approfondissement de la révolution égyptienne, balayant toutes les institutions de l’ancien régime, ce qui comprend l’armée et les forces de sécurité qui sont au centre de la contre-révolution.

Les masses ne se sont pas à nouveau révoltées en désirant un gouvernement militaire ou par amour des alternatives feloul libérales aux Frères musulmans. Elles se sont révoltées une nouvelle fois parce que Morsi et la Confrérie [Les Frères musulmans et leur gouvernement] avaient trahi la révolution. La Confrérie n’a pas mis en application ne serait-ce qu’une seule revendication de la révolution en faveur de la justice sociale, de la liberté, de la dignité humaine ou en vue de punir les responsables des martyrs de la révolution, qu’ils soient tombés aux mains de Moubarak et d’al-Adly [ministre de l’Intérieur de 1997 à 2011] ou dans celles du Conseil suprême des forces armées (CSFA) ou encore dans celles de la Confrérie et du ministre de l’Intérieur en fonction durant le gouvernement de la Confrérie [Mohamed Ibrahim Youssouf].

Le ministre de l'Intérieur du gouvernement de Hecham Qandil, Mohamed Ibrahim, lors d'un débat parlementaire, en avril 2012, durant lequel il défend sa politique répressive et de relations avec l'armée

Le ministre de l’Intérieur du gouvernement de Hecham Qandil, Mohamed Ibrahim, lors d’un débat parlementaire, en avril 2012, durant lequel il défend sa politique répressive et de relations avec l’armée

Le gouvernement des Frères musulmans a, en fait, approfondi les mêmes politiques que le régime Moubarak: soit l’appauvrissement et la corruption ainsi qu’une défense tenace du grand capital au service des intérêts américains et sionistes.

Au lieu de purger l’appareil d’Etat de la corruption et des personnes qui ont trempé leurs mains dans le sang des martyrs, que cela soit au sein du ministère de l’Intérieur ou dans l’armée et la police secrète, la Confrérie maintint sa volonté de négocier avec eux, espérant sa participation dans l’administration d’Etat aux côtés des feloul et des hommes de Moubarak.

Le gouvernement des Frères musulmans est ainsi devenu une simple prolongation, à tous les niveaux, du régime Moubarak contre lequel le peuple égyptien s’était révolté.

*****

C’est là l’essence de la nouvelle explosion révolutionnaire qui est devenue historique le 30 juin 2013. La Confrérie n’a pas compris cette substance. Sa popularité s’est évaporée au cours des mois. Et c’est cela que les dirigeants de l’armée ne comprennent pas non plus – ainsi que leur couverture civile représentée par les libéraux et les feloul du Front national du salut. Parce qu’ils ne sont pas forcés, à la pointe du fusil, de poursuivre les mêmes politiques menées par Morsi, par le conseil militaire et Moubarak avant lui; les mêmes politiques néolibérales dans le domaine économique, les mêmes alliances stratégiques avec les monarchies oppressives du golfe Persique, la même dépendance humiliante envers les colonialismes des Etats-Unis et de l’Etat sioniste.

Les gouvernements et les médias de la bourgeoisie américaine et européenne tentent de décrire ce qui se passe en Egypte comme s’il s’agissait uniquement d’un coup militaire contre un président «élu démocratiquement», ou comme un coup contre la «légitimité» de la démocratie formelle. Ce qui s’est passé dans la réalité dépasse toutefois largement la démocratie formelle avec ces urnes de vote. Il s’agit de légitimité au travers de la démocratie de la révolution populaire: de la démocratie directe créant une légitimité révolutionnaire. Elle ouvre l’horizon de nouvelles formes de pouvoir populaire, qui réduit à l’état de nain la démocratie temporaire des urnes qui n’aboutit à rien d’autre qu’à soutenir le règne de la bourgeoisie avec ses diverses composantes.

La démocratie temporaire des urnes ne fait que garantir la continuité du pouvoir de l’appareil d’Etat capitaliste. Elle soutient les illusions du peuple qui est convaincu qu’il gouverne parce qu’il peut choisir, une fois dans l’intervalle de quelques années, qui parmi les élites bourgeoises va les diriger et les exploiter. Sans, bien sûr, menacer l’appareil d’Etat ou les entreprises capitalistes protégées par la manipulation des urnes de vote.

Ce qui s’est produit en Egypte est le sommet de la démocratie, une révolution de millions de personnes renversant directement des gouvernants. En ce qui concerne la destitution de Morsi par l’armée, il ne s’agit là de rien d’autre que d’une conclusion courue d’avance dès lors que l’institution militaire a vu que les masses avaient déjà résolu la question dans les rues et les places d’Egypte.

Ce qu’à fait Abdel Fattah Khalil al-Sissi [ministre de la Défense et président du Conseil suprême des forces armées] le 3 juillet 2013 est la même chose que ce que fit le maréchal Tantaoui, le 11 février 2011 [prédécesseur du premier]: il s’est plié à la volonté de la population en rébellion non pas en vertu de patriotisme ou en raison d’une quelconque ferveur révolutionnaire, mais simplement par crainte de la révolution. Car si Al-Sissi n’était pas intervenu pour déloger Morsi, la révolution ne se serait pas arrêtée au renversement de Morsi et des Frères musulmans, mais aurait été en mesure – et elle le reste – de se transformer en une révolution sociale d’ensemble qui aurait évincé l’Etat capitaliste, y compris les dirigeants de l’establishment militaire.

La direction de l’armée est hostile à la révolution égyptienne. Elle s’est débarrassée de Moubarak afin de se sauver des feux croisés de la révolution. Les militaires se débarrassent maintenant des Frères musulmans et de Morsi, ainsi que de ses alliés d’autrefois, par crainte du moment où le tremblement de terre révolutionnaire les atteindra. De la même manière où de larges sections de la population ont été atteintes par l’illusion de la neutralité de l’armée et de sa position en faveur de la révolution au commencement du gouvernement par le CSFA, elles sont aujourd’hui touchées par la propagande mensongère au sujet de l’héroïsme et de l’allégeance révolutionnaire d’Al-Sissi et de ses généraux.

Cependant, de la même manière que les masses se sont débarrassées de cette propagande de l’époque de Tantoui au travers de l’expérience et de la lutte, de la même façon elles se libéreront à nouveau, dans les semaines ou les mois qui viennent, de l’illusion selon laquelle «l’armée et le peuple ne forment qu’une seule main». 

*****

Les masses égyptiennes ont réussi à renverser deux présidents en 30 mois. Cette puissante force ne se reflète pas seulement dans les manifestations de plusieurs millions de personnes, mais aussi dans les vagues ultérieures de grèves ouvrières et de manifestations populaires. La confiance politique se transformera en confiance dans les luttes sociales et économiques, et réciproquement.

L’armée a parié, à la suite de la première vague révolutionnaire, sur les capacités organisationnelles et populistes des Frères musulmans afin d’absorber et de faire avorter la révolution. Ce pari a toutefois échoué le 30 juin. Dans ce même but, l’armée parie aujourd’hui sur l’opposition libérale. Le vaste espace entre les attentes des masses révolutionnaires et ce que les forces libérales offrent en termes de politiques économiques et sociales – cela au milieu d’une profonde crise économique – aboutira rapidement à ce que ces mêmes forces se trouvent exposées et, derrière elles, les véritables dirigeants de l’Egypte, l’armée et les forces de sécurité.

L’un des risques auxquels nous serons confrontés au cours des semaines et mois qui viennent est que la vague de répression dirigée contre les Frères musulmans et le mouvement islamiste sera utilisée comme moyen de propagande par les libéraux et dans un but sécuritaire par l’armée et la police pour combattre le mouvement des travailleurs et les manifestations populaires au prétexte du maintien de la stabilité au cours de cette «période critique». Redonner confiance à l’appareil de sécurité dans son affrontement avec les islamistes se traduira sans aucun doute en de nombreuses vagues de répression menées contre les grèves et les sit-in dont l’écho est des plus maigres dans les médias bourgeois.

C’est pour cette raison que nous devons être cohérents en nous opposant à toutes les formes d’abus et de répression que connaissent les islamistes, qu’il s’agisse d’arrestations ou de fermeture de journaux et de chaînes satellitaires, car ce qui est fait aujourd’hui contre les islamistes arrivera demain aux travailleurs et aux militant·e·s de la gauche.

Le dilemme actuel de la révolution égyptienne réside dans la faiblesse politique des forces révolutionnaires qui partageant l’exigence d’une poursuite de la révolution en y introduisant à son cœur des revendications sociales. Parce que l’urne de vote ne suffira pas et parce qu’elles n’accepteront pas la continuité des politiques capitalistes d’appauvrissement; parce qu’elles n’abandonneront pas l’exigence de la punition des responsables dans le versement du sang des martyrs révolutionnaires elles continueront à insister sur la nécessité de renverser l’Etat de Moubarak, ce qui comprend les institutions judiciaires, militaires et les forces de sécurité. Ces institutions demeurent aux commandes du pays et protègent toujours les intérêts des grands hommes d’affaires ainsi que des feloul de Moubarak. Elles restent plongées dans un vaste marais de corruption, de pillage et de despotisme.

Il appartient aujourd’hui aux forces révolutionnaires d’unifier leurs rangs et de se mettre en avant en tant qu’alternative révolutionnaire convaincante pour les masses: une alternative aux forces libérales qui sont dominantes actuellement, reposant sur les épaules de l’armée, ainsi qu’une alternative aux forces de l’islam politique qui ont dominé un vaste secteur de la population pendant des décennies. Nous devons élaborer une plateforme afin d’unifier les luttes économiques et sociales des travailleurs et travailleuses ainsi que des pauvres, afin d’unifier toutes les couches opprimées de la société. Parce que ce sont ces personnes qui ont un intérêt dans la poursuite de la révolution, un intérêt à mettre à bas le cœur même du régime et non ses seuls représentants, qu’il s’agisse de Moubarak et de Morsi dans le passé et peut-être El-Baradei [le premier ministre, incertain, par intérim] dans un avenir proche.

Nous préparons donc en ce moment même la troisième révolution égyptienne qui arrivera inévitablement afin d’être prêt à mener cette révolution vers sa victoire finale. Les masses ont prouvé une nouvelle fois que leur énergie révolutionnaire est inépuisable, que leur révolution est véritablement une révolution permanente. Situons-nous à la hauteur de la tâche de cette responsabilité historique, travaillons ensemble au succès de la révolution. (5 juillet 2013)

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* Déclaration des Socialistes Révolutionnaires (SR) d’Egypte en date du 5 juillet 2013. Traduit en anglais par Jess Martin sur le site SocialistWorker. Traduction française A l’Encontre.

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