
Entretien avec Fabian Figueiredo conduit par Adriano Campos
[Le Portugal connaît une vague sans précédent de mobilisations pour le droit au logement. Après avoir figuré pendant de nombreuses années en tête des pays de l’Union européenne où les prix de l’immobilier ont le plus augmenté, la révolte s’empare des places publiques de plusieurs villes, exigeant des mesures concrètes de la part du gouvernement de droite du PSD, dirigé par Luís Montenegro. Après plusieurs manifestations importantes au cours des trois dernières années, portées par les mobilisations en Espagne, la jeunesse portugaise est descendue dans la rue. Le 10 octobre, répondant à l’appel de la plateforme «Não dá mais» («Je n’en peux plus») qui rassemble des dizaines de collectifs militants, des milliers de personnes ont défilé dans les rues de Lisbonne et de Porto, réclamant des mesures contre la hausse du coût de la vie et pour le droit au logement. À Porto, la manifestation a rejoint le rassemblement de solidarité avec la Palestine et, à la fin, un groupe a décidé d’installer des tentes sur la place Dom João I, au centre-ville. Ils y sont restés quatre nuits, jusqu’à ce qu’une violente charge policière expulse les manifestants, blessant 37 personnes [voir l’article publié sur ce site le 15 octobre 2026]. Ce fut le déclencheur d’une grande manifestation de solidarité et de rejet le 15 octobre, qui a rassemblé des milliers de personnes dans les rues de Porto.
Le 17 octobre, Lisbonne a emboîté le pas et un «campement» a été installé, après un rassemblement qui a réuni des milliers de personnes au Rossio, dans le centre de la capitale. Les jours suivants, Braga et Coimbra se sont également jointes à la manifestation. L’arrogance et l’autoritarisme du gouvernement ont attisé les manifestations, à la suite des déclarations du Premier ministre, qui a demandé aux manifestants de ne pas être «égoïstes». Les effets de ces mobilisations se font déjà sentir au Parlement, où l’opposition de gauche exige l’abandon de la nouvelle loi sur les loyers, tandis qu’André Ventura et son parti d’extrême droite, Chega, effectuent un nouveau semblant de revirement politique, ce qui est courant, en prétendant désormais défendre le droit au logement, après avoir soutenu le gouvernement sur les mesures les plus contraignantes. Des manifestations sont prévues ce samedi 24 octobre à Lisbonne et à Porto. La plateforme «Casa para Viver» prépare une vague de manifestations dans plus d’une dizaine de villes pour le 14 novembre prochain, tandis que de nombreuses voix réclament l’organisation d’une grève générale ibérique, qui aurait lieu au mois de novembre. – Adriano Campos].
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Le Portugal semble traverser une conjoncture contradictoire. Dans un contexte de croissance économique, de faible taux de chômage et d’augmentation, certes relative, des salaires nominaux, la pression inflationniste, alimentée par la hausse des prix des carburants, du logement et des biens de première nécessité, empêche une amélioration concrète des conditions de vie d’une grande partie de la population. De plus, le gouvernement semble déterminé à favoriser les employeurs en réduisant l’impôt sur les sociétés et en tentant (sans succès) de rendre la législation du travail encore plus précaire. Comment perçois-tu ce contexte économique?
La contradiction que tu décris est réelle, mais il convient de préciser exactement où elle en est. Le Portugal connaît une croissance, le chômage est à son plus bas niveau historique et les salaires nominaux ont augmenté, mais ce qui est également vrai, et bien plus pertinent, c’est que les salaires réels ont chuté fortement en 2022 et 2023 et que la reprise n’a pas encore compensé ce qui a été perdu alors. Et que, pour ceux et celles qui touchent le salaire minimum, soit 920 euros brut par mois, aucune augmentation récente ne leur permet de payer leur logement: le loyer d’un appartement de deux chambres à Lisbonne dépasse les 1300 euros.
L’analyse de l’évolution des prix en dit beaucoup. Le panier alimentaire de base mesuré par la DECO, l’association portugaise de consommateurs, coûtait fin septembre 254 euros, soit 35% de plus qu’en janvier 2022. Le prix du gazole a atteint en septembre un record historique, à 2,21 euros le litre: faire le plein d’un réservoir de 50 litres coûtait 82 euros en mars et coûte désormais 110 euros. L’inflation est revenue à 3,3% en août 2026, avec une hausse de 12% pour l’énergie. Et la Banque centrale européenne (BCE) a relancé son cycle de hausse des taux directeurs – 0,25% en juin et 0,25 en septembre – ce qui a ajouté jusqu’à 70 euros par mois à la mensualité d’un crédit immobilier type.
Sur l’autre versant, on trouve les bénéfices. Le secteur bancaire a réalisé un bénéfice de 6,3 milliards d’euros en 2025, un cinquième record consécutif, selon la Banque du Portugal. Galp, la compagnie pétrolière, a clôturé l’année 2025 avec 1154 millions, soit une hausse de 20%, et a enregistré une croissance de 44% au premier semestre 2026. Le Portugal fait partie des pays de l’OCDE où les marges des entreprises augmentent plus rapidement que les salaires. Il ne s’agit pas d’une situation contradictoire. Cela relève d’une question de répartition de «la valeur ajoutée» entre Travail et Capital.
Sur ce terrain le gouvernement a fait son choix. Il a abaissé l’impôt sur les bénéfices des entreprises, l’IRC (Imposto sobre o Rendimento das Pessoas Coletivas), de 21% à 20% en 2025 et il a prévu une baisse jusqu’à 17% en 2028. Selon les calculs du ministère des Finances lui-même, chaque point de pourcentage coûte 300 millions d’euros de recettes par an, soit environ un milliard lorsque la mesure sera pleinement mise en œuvre. Qui bénéficie de cet argent? Selon l’administration fiscale, 0,16% des entreprises, soit les 830 plus grandes, paient 45% de l’ensemble de l’IRC. Ce n’est pas une mesure destinée au petit restaurant/café du coin. Il s’agit d’un transfert en faveur des grandes entreprises, avec en tête le secteur bancaire et celui de l’énergie. La réponse au coût de la vie, en revanche, a consisté en une baisse de l’impôt sur le revenu des particuliers qui, selon les calculs du gouvernement, rapporte 5,44 euros par mois à ceux qui gagnent 1500 euros. La taxe sur les bénéfices des compagnies pétrolières n’entrera en vigueur qu’en septembre 2027.
Le paquet de mesures sur la législation travail était la dernière pièce de ce dispositif. Micha? Kalecki (1899-1970) a expliqué en 1943 que le plein emploi est intolérable pour le patronat, non pas pour des raisons économiques, mais pour des raisons politiques: il attribue du pouvoir à ceux qui travaillent. Lorsque le chômage baisse, on cherche à discipliner le travail par la loi. Le paquet législatif faisait exactement cela: plus d’heures sans rémunération supplémentaire, des négociations collectives étouffées, une précarité perpétuée. Il s’agissait d’une réduction salariale orchestrée, et non imposée par décret. Il a été rejeté au Parlement le 19 juin 2026, après deux grèves générales et sans un soutien effectif du mouvement syndical. [Voir sur cette bataille l’article d’Antonio Louça en date du 5 juin 2026.]. Le Premier ministre, Luís Montenegro, a promis de ne pas abandonner. Nous non plus.
Le Portugal est le pays de l’UE où les prix de l’immobilier ont le plus augmenté ces dernières années. Alors qu’environ 35% des travailleurs perçoivent 920 euros par mois (salaire minimum), louer un logement dans l’agglomération de Lisbonne ou de Porto peut facilement dépasser les 1000 euros. Ce gouvernement semble déterminé à favoriser les grands propriétaires et les fonds immobiliers. À quoi pouvons-nous nous attendre dans les années à venir?
Eurostat a classé le Portugal en tête de la hausse des prix de l’immobilier dans l’Union européenne et la Banque des règlements internationaux (BRI) a enregistré, au premier trimestre 2026, la plus forte hausse réelle parmi une soixantaine d’économies, soit +15%. Selon l’Institut national de la statistique, les prix des logements ont augmenté de 17,6% en 2025, soit la plus forte hausse jamais enregistrée, et de plus d’un tiers depuis l’entrée en fonction de ce gouvernement. En une décennie, selon l’OCDE, ils ont augmenté quatre fois plus vite que les salaires. On vend de moins en moins de logements, de plus en plus chers, et à de moins en moins de gens.
Ce n’est pas un hasard. C’est le résultat d’une politique délibérée. Chaque mesure prise par ce gouvernement a renchéri le prix de location d’un logement et son achat qu’il promettait de rendre plus abordable. L’exonération fiscale sur l’achat immobilier pour les jeunes a été absorbée par la hausse des prix, comme l’a conclu une étude universitaire de l’ISCTE (Institut Universitaire de Lisbonne). La garantie publique sur les crédits aux jeunes est passée de 1200 à 2300 millions d’euros, malgré les avertissements de la Banque du Portugal, qui a dû, en août, resserrer les conditions d’octroi de crédit alors que le gouvernement les assouplissait: l’État accélère, la banque centrale freine.
L’hébergement touristique a été livré à la spéculation. On a inventé un «loyer modéré» de 2300 euros par mois, dans un pays où le salaire minimum est de 920 euros, et on a abaissé à 10% l’impôt des personnes qui le perçoivent. Même le président de l’association des propriétaires a reconnu l’évidence: les loyers vont augmenter jusqu’à ce montant, car le plafond est devenu un plancher.
Puis est venue la loi que nous appelons «loi sur l’expulsion de ceux qui paient». Alors que les expulsions de logements ont augmenté de 44% en un an, le gouvernement de droite a approuvé, dans les grandes lignes, qu’un locataire qui a huit jours de retard, plus de trois fois par an, même s’il paie tout avec intérêts et indemnités, peut être mis à la rue. Ils veulent supprimer la timide limite imposée aux augmentations de loyer dans les nouveaux baux que la loi prévoyait. Les cautions n’ont plus de plafond. La loi a été adoptée parce que CHEGA (ça suffit!), le parti d’extrême droite d’André Ventura, s’est abstenu en échange d’un accord rendu public quelques minutes avant le vote. Cet accord ne remet pas le frein sur les loyers: il promet des fonds publics pour indemniser les propriétaires et pour soutenir ceux que la loi elle-même va expulser. Il ne fait pas obstacle à la loi. Il la finance. Nous sommes désormais engagés dans une lutte sociale pour obliger le gouvernement à faire marche arrière, comme nous l’avons fait avec le paquet de mesures sur la législation du travail.
À quoi s’attendre? Plus de la même chose, car le budget pour 2027 maintient tout cela et les taux d’intérêt sont en hausse. Le logement est devenu le plus grand mécanisme de transfert de richesse de notre époque: des plus jeunes aux plus âgés, de ceux qui travaillent à ceux qui possèdent déjà. Aujourd’hui, une entreprise possédant trois appartements paie le même taux d’impôt sur la fortune, 0,4%, qu’un fonds disposant de cinq cents millions dans l’immobilier. Ce n’est pas un impôt, c’est une faveur. Nous avons proposé de doubler les recettes de cet impôt, créé par la gauche en 2017 et affecté aux retraites, avec des taux progressifs pour les grandes fortunes et 1% par an sur chaque logement évalué à plus d’un million d’euros, quel qu’en soit le propriétaire.
Nous avons proposé que la Caixa Geral de Depósitos, la banque publique, qui a réalisé 913 millions de bénéfices en un semestre et qui est le premier prêteur immobilier du pays, absorbe la hausse des taux d’intérêt au lieu de la répercuter sur les familles. Et de remettre un frein à la hausse des loyers, de réintégrer les logements touristiques (Airbnb) dans le parc locatif et de construire véritablement des logements sociaux: ils comptent pour 2% du parc immobilier, contre environ 8% en moyenne européenne. Aucun marché n’a résolu ce problème à lui seul, nulle part. À Glasgow, en 1915, ce sont les femmes en grève des loyers qui ont contraint le Parlement britannique à les geler. À Vienne, dans les années 1920, c’est une municipalité socialiste qui a construit plus de soixante mille logements grâce aux taxes sur le luxe. Le logement n’a jamais été un cadeau du marché. Il a toujours été une conquête.
Le Portugal est également un pays vieillissant et caractérisé par un faible taux de natalité. Ces dernières années, les immigrés·e·s ont contribué de manière considérable aux cotisations à la Sécurité sociale, en occupant des postes essentiels dans divers secteurs de l’économie portugaise. Le gouvernement actuel est conscient du besoin des employeurs de disposer de plus de main-d’œuvre, mais, dans le même temps, il tente de rivaliser avec le parti CHEGA sur le terrain de l’attaque contre les droits des immigré·e·s, comme l’a démontré la récente convergence entre les deux courants au Parlement. Penses-tu que nous soyons face à une tentative de création d’un régime de «sous-citoyenneté»?
Oui, et ce n’est pas une hyperbole, c’est une description. Ce qui est en train de se construire comporte trois niveaux. Le premier est administratif et concerne l’AIMA (Agence pour l’intégration, les migrations et l’asile). Cette agence des migrations compte plus de 124 000 dossiers en instance d’attente devant les tribunaux administratifs, contre un peu plus de 6600 dans tous les autres domaines réunis relevant de cette juridiction. Le délai moyen de décision en première instance dépasse les 860 jours. Il y a des titres de séjour imprimés qui ne parviennent pas à leurs titulaires, alors que la police exige un document valide dans la rue et dans les entreprises. L’État crée l’irrégularité, puis la sanctionne. Lorsque j’ai interrogé le gouvernement en juillet 2026, il m’a répondu que tout se déroulait dans la «plus grande normalité». Trois jours auparavant, il avait approuvé un plan d’urgence pour cette même agence.

Le deuxième étage est juridique. La nouvelle loi sur la nationalité, adoptée en avril par la droite avec l’appui de l’extrême droite, a porté les délais de résidence de sept à dix ans et, plus grave encore, a décidé de ne les compter qu’à partir de la délivrance du titre, effaçant ainsi les années pendant lesquelles les personnes ont attendu une décision de l’État lui-même. Elle a subordonné la nationalité des enfants nés au Portugal à la résidence légale de leurs parents, avec un risque d’apatridie. Elle a également inscrit la perte de la nationalité parmi les sanctions, une disposition que la Cour constitutionnelle a de nouveau déclarée inconstitutionnelle, à l’unanimité, en mai. Quant à la dite «loi du retour» – la nouvelle loi sur les étrangers et l’asile – elle a connu le sort que j’avais prévu: la Cour constitutionnelle l’a rejetée à l’unanimité en août. C’était le seul sort possible pour une loi si cruelle.
Or, les données du ministère du Travail lui-même indiquent que les travailleurs immigrés, qui représentent environ un cinquième des cotisants, versent plus de 12% des cotisations à la Sécurité sociale, avec un solde positif de l’ordre de trois milliards d’euros par an. Et leurs cotisations ont doublé en quatre ans. Ce sont surtout des jeunes qui travaillent dans les secteurs que le reste du pays ne veut pas prendre en charge: l’agriculture, le bâtiment, la restauration et les soins. Le patronat veut leur main-d’œuvre et la droite veut les votes de la «peur» suscitée par les récits xénophobes et racistes. La sociologie a un nom pour désigner ceux qui travaillent, cotisent et paient des impôts sans jouir des droits de citoyen: Tomas Hammar les a appelés «denizens», des résidents sans citoyenneté [1]. T. H. Marshall a décrit la citoyenneté moderne comme la somme des droits civils, politiques et sociaux [voir Citizenship and Social Class, Ed. Pluto Classic]. Ce qui se dessine au Portugal, c’est la soustraction programmée de ces trois éléments: une résidence sans droits, une cotisation sans protection, un travail sans avenir. Parler de «sous-citoyenneté» ne relève donc que d’une précision analytique.
Le Portugal, conjointement, continue d’enregistrer d’importants flux d’émigration, notamment vers les pays du nord et du centre de l’Europe. Cette émigration suit les filières d’emplois qualifiés, mais elle est également présente dans les secteurs du bâtiment et des services, moins qualifiés. La position périphérique du pays dans le contexte de l’UE semble déterminer le maintien de ces flux. Dans le même temps, les différents gouvernements ont laissé se dégrader les services consulaires et les liens avec les communautés portugaises à l’étranger. N’est-ce pas vrai?
C’est vrai, et cela dure depuis longtemps. Le Portugal est le pays européen qui compte la plus forte proportion d’émigrant·e·s. Selon les estimations des Nations unies retravaillées par l’Observatoire de l’émigration, environ 1,8 million de Portugais vivent à l’étranger, dont près de 1,3 million en Europe: en France, en Suisse, au Royaume-Uni, au Luxembourg et en Allemagne. Si l’on compte les descendants, pour lesquels il n’existe pas de statistiques, la diaspora européenne avoisine les deux à trois millions de personnes. Et l’émigration ne s’est pas arrêtée avec la démocratie ni avec l’intégration européenne: près d’un tiers des Portugais âgés de 15 à 39 ans nés dans le pays vivent aujourd’hui à l’étranger, soit plus de 850 000 personnes. Ceux qui restent quittent le foyer parental, en moyenne, à 29 ans.
J’ai l’habitude de dire aux jeunes qu’ils n’émigrent pas par goût de l’aventure. Ils émigrent pour des raisons «comptables». Un infirmier fraîchement diplômé gagne au Portugal à peine plus que le salaire minimum, alors qu’au Luxembourg ou en Suisse, il gagne deux à quatre fois plus. Nous avons formé la génération la plus qualifiée de notre histoire et nous l’avons «exportée». La position périphérique dont tu parles est structurelle. Nous fournissons une main-d’œuvre bon marché et qualifiée au nord de l’Europe et nous recevons en retour du tourisme et des capitaux immobiliers qui font grimper le prix des logements de ceux qui sont restés. Les deux aspects sont deux faces de la même médaille: le pays qui n’assure pas un accès possible à un logement à ceux et celles qui restent est le même qui exporte ceux et celles qu’il a formés.
Concernant les services consulaires. En août, un citoyen portugais originaire des Açores a été détenu pendant près d’un mois dans un centre de l’ICE, la police américaine de l’immigration. Le ministère des Affaires étrangères parlait de «communication avec les autorités» alors que la Convention de Vienne impose une visite consulaire. Le portail officiel de conseils aux voyageurs ne signalait même pas le risque qu’il courait. En mars 2026, lorsqu’il a fallu évacuer des Portugais du Moyen-Orient, l’État a facturé 600 euros par personne pour le vol de rapatriement. Et le parti qui a remporté la circonscription électorale de l’émigration européenne lors des dernières législatives, Chega, a proposé en juillet de suspendre l’espace Schengen et de rétablir les contrôles à la frontière terrestre avec l’Espagne! Ceux qui franchissent cette frontière en août, à raison de dizaines de milliers de voitures chaque week-end, ce sont les familles d’émigrés qui rentrent chez elles. L’extrême droite les remercie de leur vote et les met au pas.
Une gauche qui prend au sérieux le problème de l’émigration portugaise sait que cette hémorragie ne prendra fin qu’en remportant la bataille pour les salaires directs et indirects, c’est-à-dire le logement et les services publics.
Revenons au gouvernement. Le gouvernement de Luís Montenegro (Parti social-démocrate – PSD) semble déterminé à faire fonctionner sa position minoritaire grâce à deux soutiens au Parlement: le Parti socialiste (PS) et le CHEGA. Alors que le PS a rendu possibles l’adoption des budgets de l’État et la nouvelle prestation sociale unique (PSU-Prestação Social Única), CHEGA a garanti l’adoption d’une loi sur la nationalité très contraignante, qui s’en prend aux migrant·e·s et à leurs familles. Parallèlement, une menace de révision constitutionnelle approuvée par la droite se profile à l’horizon. Comment vois-tu l’évolution de ce scénario?
Une question préalable se pose concernant cette législature: qui gouverne le Portugal? Formellement, c’est l’Alliance démocratique, la coalition de droite de Luís Montenegro. Dans la pratique, chaque mesure structurelle fait l’objet d’une négociation avec Chega. La loi sur la nationalité a été rédigée avec Chega. La loi sur les expulsions a été adoptée avec Chega. Concernant la Prestation sociale unique [qui formellement remplace et unifie 13 prestations sociales non contributives en un seul versement mensuel], six des sept exigences de Chega ont été acceptées, bien que la loi ait finalement été rendue possible par le PS. Les quatre nouveaux juges de la Cour constitutionnelle ont été élus en juin sur une liste commune du PSD, de Chega et du PS. Et en juin, le PSD et Chega se sont mis d’accord sur le calendrier de la révision constitutionnelle: des projets doivent être élaborés jusqu’au 30 décembre. L’AD (coalition Alliance démocratique) gouverne en fonction des rapports de force. Chega gouverne en fonction de son programme.
Le PS a choisi d’assurer la stabilité de cet «arrangement». Il s’est abstenu lors du vote de l’autorisation législative de la Prestation sociale unique, une réforme qui a restreint l’accès aux aides pour les plus démunis et introduit le travail obligatoire non rémunéré comme condition pour en bénéficier. Et il a annoncé le 30 septembre qu’il s’abstiendrait sur le budget 2027, après avoir obtenu des «garanties» du Premier ministre. Voyons quelles étaient les conditions posées par le PS: la Constitution, le parti Chega, les retraites, la reconstruction après les tempêtes. Aucune concernant le prix du gazole. Aucune concernant l’aide au logement. Aucune concernant le panier alimentaire. Un budget présenté en pleine crise du pouvoir d’achat, dans lequel l’opposition n’impose pas la moindre condition relative au coût de la vie, n’est pas un signe de responsabilité. C’est une absence de responsabilité, pour le moins. Et même l’argument de la peur ne tient plus: le nouveau président de la République, António José Seguro (PS), a déclaré en tant que candidat à ce poste en février et réitéré en tant que président que le rejet d’un budget n’entraîne pas la dissolution du Parlement et qu’il y a toujours un deuxième budget. Le PS ne peut pas affirmer lundi que le gouvernement n’a pas de solutions et, le mardi, laisser passer les solutions que le gouvernement propose.
La révision constitutionnelle obéit à une logique simple. Le parti Chega présente sans cesse des propositions inconstitutionnelles et les voit rejetées par la Cour. Il en conclut, en toute cohérence, que le problème réside dans la Constitution. Le projet qu’il a déposé, en mai 2026, inscrit dans la Constitution ce qu’elle interdit aujourd’hui: la prison à perpétuité, déguisée en «révision périodique», la perte de la nationalité et, plus grave encore, la suppression des limites matérielles de la révision, c’est-à-dire les clauses qui empêchent une majorité parlementaire de porter atteinte au suffrage universel, à la séparation des pouvoirs et aux droits fondamentaux. Il propose également de supprimer l’incrimination des agents de la police politique de la dictature. Ce n’est pas une absence de diligence. C’est un programme. L’Initiative libérale (IL, 9 députés sur 230) souhaite réviser «toute la constitution économique» [établie en 1976, avec une dernière révision très limitée en 2005]. Et le PSD, qui a déjà voté avec Chega des lois déclarées inconstitutionnelles, reporte la discussion à 2027 et se tait. L’ambiguïté est une complicité.
La révision exige les deux tiers, soit 154 députés. La droite, dans son ensemble, dispose de ce nombre. La seule question est de savoir si le PSD s’associera à Chega ou au PS, et l’abstention socialiste lors du vote sur le budget ne rassure personne. Notre position est double: la défense intransigeante de la Constitution d’avril, qui n’est pas un simple texte de 1976, mais la traduction juridique d’une révolution, et nos propres propositions visant à élargir les droits. Car le plus grand problème du Portugal n’est pas la Constitution. C’est l’impudence de ceux qui, ne parvenant pas à la contourner par la législation ordinaire, se proposent de la démolir par la voie de la révision. Et la complaisance de ceux qui, alors qu’ils pourraient y mettre un frein, préfèrent leur ouvrir la voie. (Première partie; la seconde sera publiée le 24 octobre; traduction et édition par la rédaction de A l’Encontre)
Fabian Figueiredo est député à l’Assemblée de la République portugaise et l’une des principales figures du Bloco de Esquerda. Son engagement politique est centré sur la défense des droits des travailleurs et travailleuse, des services publics, de la justice sociale et du droit au logement, ainsi que sur la lutte contre les inégalités et les discriminations.
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[1] Tomas Hammar, European Immigration policy. A comparative study, Cambridge University Press, 1985 et Democracy and Nation State, Routledge, 2016. (Réd.)

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