jeudi
24
octobre 2019

A l'encontre

La Brèche

Giuseppe Conte (président du Conseil des ministres) et Matteo Salvini (vice-premier ministre et ministre de l’Intérieur)

Par Pietro Basso

Le 27 novembre, le décret-loi Salvini intitulé «Sécurité et immigration» est entré en vigueur. Son titre est trompeur, d’abord parce qu’il ne traite pas uniquement des immigré·e·s. Cela ressort clairement de ses dispositions qui peuvent être résumées comme suit [1]:

1. Il supprime le permis de séjour pour raisons humanitaires. Ce permis, qui pouvait durer de 6 mois à 2 ans, protégeait les personnes qui avaient fui des pays bouleversés par des guerres, des catastrophes naturelles ou des persécutions politiques. La décision de l’abolir est particulièrement impitoyable envers les femmes immigrées et les demandeurs d’asile qui, pour arriver en Italie aujourd’hui, subissent souvent des violences destructrices. Au lieu d’un tel permis, on introduit des permis pour des «cas spéciaux», si exceptionnels qu’ils peuvent être comptés sur les doigts d’une main. L’autorisation peut être accordée, par exemple, aux victimes d’«exploitation grave du travail». Mais dans un pays comme l’Italie où la super-exploitation des travailleurs immigrés et travailleuses immigrées est la norme, qui pourra l’obtenir?

2. Il prolonge et il durcit les mesures restrictives visant les demandeurs d’asile et les immigrant·e·s. Les demandeurs d’asile et les immigrant·e·s en attente de renvoi peuvent être détenus dans les CPR (Centres de renvoi) pendant 180 jours au lieu de 90 jours. Il sera encore plus facile qu’aujourd’hui de leur refuser le statut de réfugié·e et de révoquer la protection internationale. Il est interdit aux demandeurs d’asile de s’inscrire à l’état civil (ou mairie) des communes et de demander un permis de séjour, afin de les maintenir dans une situation où un chantage extrême s’exerce sur eux. Le quotidien La Repubblica du 1er décembre 2018 indique que quelque 40’000 demandeurs d’asile peuvent être jetés à la rue en cas d’approbation et d’application de ce décret-loi

Turin: immigrants qui veulent défendre les Sprar

3. Il vide les seules structures du «système d’accueil» italien qui font parfois quelque chose pour l’insertion dans un emploi des demandeurs d’asile (les Sprar: Sistema di protezione per richiedenti asilo e rifugiati). Il renforce les centres de détention administrative (CPR, Cas, Hotspot), c’est-à-dire précisément les lieux où les abus contre les immigrants par les responsables, la police et les carabiniers [analogues à la gendarmerie ou aux CRS en France] sont les plus fréquents, et où leurs droits les plus fondamentaux sont piétinés.

4. Il introduit la révocation de la citoyenneté italienne pour un ex-étranger qui a été condamné pour des crimes de «subversion de l’ordre constitutionnel» ou de «terrorisme» (une mesure que plusieurs juristes considèrent comme inconstitutionnelle). Il double le temps d’attente pour obtenir une réponse à la demande de naturalisation, le faisant passer de 2 à 4 ans. Et contrairement à la législation précédente, il prévoit que l’accès à la citoyenneté peut être refusé aux personnes mariées à un citoyen italien ou à une citoyenne italienne.

5. Il réintroduit le délit de barrages routiers, qui avait été dépénalisé, avec des peines de 2 à 12 ans (la peine maximale est pour les organisateurs). Il augmente les peines pour celles et ceux qui occupent des maisons, avec des peines d’emprisonnement allant jusqu’à 4 ans et des amendes allant jusqu’à plus de 2000 euros, ces peines sont doublées par rapport à celles du code fasciste Rocco. Il permet l’équipement de la police des municipalités de plus de 100’000 habitants avec des pistolets Taser, armes «non létales» qui pourtant tuent. Il étend le Daspo urbain (l’interdiction d’accès à une manifestation, à une ville, etc.).

6. Il introduit le délit de harcèlement pour mendicité pour lequel il prévoit l’arrestation de trois à six mois, et une amende de 3000 à 6000 euros.

7. Il libéralise la vente des biens saisis aux mafieux. Jusqu’à présent, seuls les organismes publics, les fondations bancaires et les associations engagées contre la mafia pouvaient les acheter. Désormais, tous les particuliers peuvent les acheter (selon le critère du plus offrant), pour autant qu’ils ne soient pas directement liés aux anciens propriétaires mafieux. Dans un pays où les mafias sont si puissantes que même les présidents de Conseil ont été soupçonnés d’être liés à des organisations criminelles, ils n’auront aucun problème à trouver des faux noms pour reprendre possession des biens saisis.

«Offrir une réserve accrue de force de travail, sans défense»

Cette loi est donc un cadeau pour les entreprises, qu’elles soient légales ou mafieuses, parce qu’elle place dans leurs griffes des dizaines de milliers de personnes totalement sans protection.

Depuis une dizaine d’années, il est pratiquement impossible d’entrer régulièrement en Italie. Parce qu’ont été supprimés les «décrets de flux», par lesquels les immigré·e·s entrés en Italie pour des raisons professionnelles, mais sans permis de travail valable, étaient régularisés ex-post à la fin de l’année. Maintenant l’accès des demandeurs d’asile est restreint autant que possible. Le résultat, prévu, est le suivant: produire une nouvelle masse d’immigrants «irréguliers». Selon le Conseil italien pour les réfugiés, d’ici 2020, les 500’000 à 600’000 personnes «irrégulières» actuelles auront augmenté de 130’000. Cela permettra d’augmenter la réserve de main-d’œuvre pour les tâches les plus lourdes, les plus dangereuses et les moins bien rémunérées.

Le gouvernement met cette «viande de boucherie» à la disposition des propriétaires de tout type d’activité et de toutes les coopératives blanches, rouges et jaunes, car pour l’économie capitaliste italienne, son exploitation est un des outils très importants pour rester à flot dans la concurrence mondialisée.

En juin, Nereo Marcucci, président de la Confetra – la Confédération générale italienne des transports et de la logistique – a souligné que «dès lors, il est impossible d’accepter l’instrumentalisation des travailleurs étrangers pour créer des blocages et des piquets de grève promus par des organismes pseudo-syndicaux qui, souvent avec l’aide d’étrangers, imposent leur volonté aux autres travailleurs, même avec violence».

La Confetra a été rapidement servie: avec une série de mesures draconiennes visant à frapper les luttes des transporteurs, principalement des immigrants, qui font déjà face à des dizaines et des dizaines de procès.

Dans le même temps, la nouvelle loi double les peines pour ceux qui – dont beaucoup sont des prolétaires pauvres autochtones – sont forcés de déclarer l’occupation de propriétés vacantes (qui en Italie sont au nombre de 7 millions), ce qui relève d’un «droit à la vie», sans cette «occupation» ce droit est nié.

Bref, la loi Salvini-Cinquestelle (il faut l’appeler ainsi parce que c’est la Cinquestelle – Cinq étoiles – qui a offert un appui décisif en termes de votes pour l’approbation du décret sous forme de loi au Parlement) assure «plus de sécurité» seulement du patronat, aux propriétaires des centres de logistique, aux détenteurs de biens immobiliers vacants et aux chefs mafieux.

Les revendications d’une «plus grande sécurité» pour l’ensemble de la population, en particulier dans les zones urbaines les plus défavorisées, ne sont rien de plus qu’une démagogie sordide. Tout aussi ridicule est l’«opposition» parlementaire faite à la loi par le PD (Parti démocratique), lui qui, avec ses politiques, a ouvert la voie pendant des années à des décisions comme celles-ci.

L’hystérie sécuritaire que le gouvernement Lega-Cinquestelle a habilement créée contre les demandeurs d’asile et les immigré·e·s a également servi à frapper – conjointement – les travailleurs qui luttent, le droit de grève, la liberté d’expression, le mouvement pour le droit au logement, les quelques espaces sociaux encore autogérés. Tout cela avec une approche répressive, interne et externe [aux frontières et en Libye, par exemple], qui prévoit le renforcement du personnel de police, la militarisation et la sous-traitance des frontières, des missions militaires à l’étranger. Cela montre que le sort des travailleurs migrants et celui des travailleurs autochtones est indivisible.

Cette guerre contre les immigré·e·s ne peut être arrêtée que par une lutte forte et unie entre les prolétaires et les immigrés italiens contre le gouvernement, pour empêcher l’application de la loi, pour imposer l’abrogation et l’annulation d’autres mesures odieuses telles que la taxe spéciale sur les transferts de fonds des immigrés [pour aider leurs familles], pour la régularisation immédiate et inconditionnelle de tous les immigré·e·s sur le territoire national et européen, pour la totale égalité de traitement entre immigrant·e·s et autochtones, la fermeture des camps de détention administrative, etc.

Il y a déjà eu de nombreux signes de mobilisation dans ce sens, dont le plus fort, en intensité, a été l’événement organisé par SI Cobas à Rome, le 27 octobre dernier. Mais avant et après ça, d’autres importants ont eu lieu. Le décret Salvini-Cinquestelle a force de loi, mais la partie n’est pas terminée. (Texte envoyé par l’auteur le 1er décembre 2018; traduction A l’Encontre)

Pietro Basso est membre de la rédaction du site Cuneo rosso, à Marghera. Il est l’auteur de l’ouvrage intitulé Le racisme européen. Critique de la rationalité institutionnelle de l’oppression, Ed. Syllepse, 2016.

_______

[1] Je reprends ici les thèses de fond, exprimées depuis longtemps, et qui sont celles du Comité permanent contre les guerres et le racisme de Marghera, publiées sur le blog: https://pungolorosso.wordpress.com/tag/cuneo-rosso/

 

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