Royaume-Uni. Le retour de la classe laborieuse?

Andy Burnham rencontre des travailleurs de la sidérurgie à Port Tabot (Pays de Galles).

Par Ewan Gibbs

Andy Burnham a entamé son mandat de Premier ministre par une déclaration audacieuse: «Ce pays ne fonctionne pas pour les milieux, les populations de la classe laborieuse comme ma ville natale.» Originaire du Nord, il se présente comme le défenseur des anciennes collectivités industrielles qui ont subi de plein fouet les conséquences des suppressions d’emplois dans les secteurs manufacturier et minier, ainsi que l’affaiblissement du pouvoir syndical. Il s’est engagé à renverser «quatre décennies de néolibéralisme», caractérisées par une série de désastres étroitement liés: «le pouvoir politique a été centralisé, le pouvoir économique privatisé, le pays désindustrialisé, puis l’austérité s’est installée, vidant les conseils municipaux de leur substance et les privant de la capacité d’agir pour inverser cette tendance.»

Ce radicalisme rhétorique est d’autant plus remarquable qu’il émane d’une personne qui fut autrefois un homme politique du New Labour [Tony Blair] tout à fait conventionnel. Burnham est devenu conseiller spécial au sein du gouvernement Blair dès son plus jeune âge, avant d’être élu député et d’occuper le poste de ministre de la Santé sous Gordon Brown (2007-2010). Sa campagne pour la direction du parti en 2015 a tenté de faire revivre l’optimisme de 1997. D’abord donné favori, il a connu un échec cuisant après s’être abstenu lors du vote sur le projet de loi punitive de réforme de l’aide sociale du gouvernement de David Cameron (2010-2015). Sa conversion politique apparente a été présentée comme l’histoire d’un homme politique ayant quitté Westminster pour devenir maire du Grand Manchester. Il est pourtant plus pertinent de la considérer comme le reflet des mutations de la société britannique.

La question de classe a fait son retour en politique après avoir été déclarée morte au cours des dernières décennies du XXe siècle. Un signe fort en a été la popularité brève mais intense dont a bénéficié Mick Lynch, secrétaire général du Syndicat national des travailleurs des chemins de fer et des transports maritimes (mai 2021-mai 2025), lors de la «vague de grèves» de 2022-2023, qui a vu le nombre annuel de jours perdus en raison des grèves atteindre des niveaux jamais vus depuis les années 1980. Mick Lynch avait alors déclaré que «la classe ouvrière est de retour». Il a donné une dimension politique plus large à une série de conflits impliquant les cheminots, les postiers et les enseignants, ainsi qu’aux grèves menées par d’autres travailleurs du secteur privé, allant des plateformes pétrolières de la mer du Nord aux entrepôts d’Amazon. Ses arguments ont renforcé le soutien de l’opinion publique envers les grévistes et ont contribué à faire valoir l’idée que les travailleurs et travailleuses ne devraient pas payer pour des crises économiques dont ils ne sont pas responsables. Pourtant, tout appel de ce type à «la classe ouvrière» dans les années 2020 soulève au moins autant de questions qu’il n’apporte de réponses: Qui sont les membres de la classe ouvrière? Comment se mobilisent-ils? Qui les représente politiquement?

A paraître en octobre 2026 chez Verso.

Mon nouveau livre, An Injury to All: The Unmaking of the British Working Class, examine comment le retour de la notion de classe au cours de cette décennie correspond à la disparition de son ancienne version, autrefois influente, robuste. Contrairement à aujourd’hui, les décennies qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale ne laissaient guère de place à l’ambiguïté quant à l’identité de la classe ouvrière, à son mode d’organisation ou à ses affiliations politiques. Entre les années 1940 et 1970, la plupart des travailleurs et travailleuses votaient pour le Parti travailliste lors des élections législatives et étaient généralement membres de syndicats affiliés au Parti travailliste. Les baux de logements sociaux ont créé des liens solides entre les autorités municipales et les circonscriptions ouvrières, tout en donnant lieu à des moments de conflit et de mobilisation. En Écosse, la plupart des travailleurs et travailleuses et de leurs familles étaient locataires de logements sociaux au début des années 1980, avant l’introduction du «Right to Buy» (droit d’achat). À la fin des années 1970, le logement social était la forme de location la plus courante pour les travailleurs anglais et gallois classés comme non qualifiés et semi-qualifiés.

Les liens entre profession, lieu de vie et conscience de classe ont constitué le fondement de solidarités qui se répercutaient du niveau local au niveau national. Il s’agissait de la classe ouvrière du NHS (National Health Service), du National Coal Board et de la British Energy Authority.

Si les distinctions régionales et nationales étaient importantes, l’identité politique se traduisait très largement par une «britannicité» unitaire. C’était également une classe laborieuse qui jouait un rôle central dans les nouvelles formes de modernisation de la culture nationale, telles que la télévision — des intrigues dramatiques de Coronation Street au spectacle de variétés de Morecambe et Wise — alors même que les immeubles collectifs, les cités minières et les clubs ouvriers cédaient de plus en plus la place à des modes de vie plus privatisés.

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Les nouveaux appels à la classe ne se limitent en aucun cas au Parti travailliste, ni même à la gauche politique au sens large. À la suite des défaites écrasantes subies par le mouvement syndical et par d’autres bastions de la politique collectiviste dans les années 1980, tels que la gauche au sein des administrations municipales, la notion de classe s’est de plus en plus détachée de ses traditions travaillistes. Cela résulte en partie d’une longue période durant laquelle la politique de classe a été activement vilipendée et rejetée par les institutions qui prétendaient autrefois parler au nom de la classe ouvrière. C’est sous le New Labour, dans les années 1990 et 2000, que ce phénomène s’est manifesté avec le plus de virulence. Au cours de son premier mandat de Premier ministre, Tony Blair est allé jusqu’à déclarer que «la guerre des classes est terminée» lors de son discours au congrès du Parti travailliste en 1999. Les idéologues du New Labour affirmaient que le socialisme faisait partie des vestiges embarrassants du passé, à une époque où l’histoire avait pris fin et où la Grande-Bretagne pouvait rétablir une tradition libérale progressiste rejetant le conflit de classe.

Ce sont en réalité ces certitudes qui se sont révélées être l’œuvre d’idéologues médiocres. Au lendemain du Brexit, la prétention de parler au nom des régions «laissées pour compte» d’Angleterre et du Pays de Galles, qui avaient fortement soutenu la sortie de l’Union européenne, a pris une importance politique considérable. Compte tenu du rôle prépondérant du thatchérisme dans la marginalisation et la défaite de la gauche et du mouvement ouvrier, il est remarquable que le prochain Premier ministre à revendiquer hardiment de parler au nom de la classe ouvrière ait été, en réalité, un autre conservateur. En 2016, Theresa May (juillet 2016-juillet 2019) a annoncé qu’elle défendrait les «familles ordinaires de la classe ouvrière» que ses prédécesseurs, tant travaillistes que conservateurs, avaient laissées pour compte. La tentative de May de séduire le peuple reposait sur le rejet des convenances de la bonne société: « Beaucoup de gens n’aiment pas l’admettre», a déclaré la Première ministre lors du congrès du Parti conservateur à Birmingham, mais pour «quelqu’un qui se retrouve sans emploi ou avec un salaire plus bas à cause de l’immigration peu qualifiée, la vie ne semble tout simplement pas juste».

Theresa May a ensuite attaqué les employeurs qui choisissaient d’embaucher des travailleurs étrangers plutôt que britanniques. En traçant une ligne de démarcation entre les loyaux «citoyens d’un endroit» et les «citoyens de nulle part» tournés vers le monde, elle tentait de redéfinir, résolument à droite, les conceptions dominantes des liens entre classe sociale, région et politique partisane. Boris Johnson (2015-2023), qui a évincé May, a semblé remporter un succès encore plus grand en poursuivant ce même programme général. Il a prétendu parler au nom du «mur rouge» négligé, ces circonscriptions traditionnellement acquises au Parti travailliste dans les anciennes régions industrielles et minières d’Angleterre et du Pays de Galles. La politique d’intérêts de classe qui sous-tendait cette démarche a toujours été pour le moins fragile. Elle reposait sur l’hypothèse selon laquelle les propriétaires de JCB [un des trois plus importants constructeurs de logements] et les ouvriers de ses usines du Staffordshire avaient plus en commun entre eux qu’avec les étudiants à l’esprit libéral ou les employés du secteur tertiaire des grandes villes. Néanmoins, en promettant de rétablir la souveraineté en «menant le Brexit à bien» et en «redynamisant» les régions en difficulté du nord de l’Angleterre, Johnson a formé une coalition électorale qui a brièvement connu une grande force. Alors que les conservateurs s’affaiblissaient, la montée en puissance de Reform UK (Nigel Farage), à l’extrême droite, a été alimentée par la prétention de parler au nom d’une «classe ouvrière blanche» privée de ses droits, exclue d’une société sous l’emprise du multiculturalisme et de l’immigration. Thomas Kerr, député de Reform au Parlement écossais pour la région de Glasgow, évoque régulièrement les «communautés ouvrières oubliées», laissées à l’abandon par des libéraux de la classe moyenne suffisants qui ont imposé à des hommes et des femmes de «bon sens» des maux allant des demandeurs d’asile à une politique de santé publique en matière de drogue.

Lee Anderson, député d’Ashfield, est un autre représentant clé d’une politique d’extrême droite au discours sans détour. Lee Anderson est devenu le premier député du parti Reform après avoir fait défection, suite au retrait de son droit de vote au sein du Parti conservateur pour avoir affirmé que le chef du Parti travailliste, Keir Starmer, et le maire travailliste de Londres, Sadiq Khan, étaient «contrôlés par des islamistes». Lee Anderson met en avant son passé de mineur et s’est fièrement tenu aux côtés de Nigel Farage lors de l’inauguration d’un mémorial dédié à la mine de Silverhill, dans le nord du Nottinghamshire, financé par un sympathisant local du parti Reform UK. Comme l’expliqueSacha Hilhorst, Farage a affirmé, de manière douteuse, que les mineurs locaux avaient perdu leur emploi après que le charbon britannique eut été remplacé par la concurrence polonaise. Il a commodément occulté le rôle de la privatisation tant de la production d’électricité que de l’exploitation minière, ainsi que les changements législatifs adoptés par le gouvernement Thatcher pour encourager les importations de charbon afin de vaincre les mineurs syndiqués.

Il ne s’agissait pas un incident isolé. Nigel Farage a appelé à la nationalisation de l’aciérie de Scunthorpe en avril 2025, alors que celle-ci était menacée de fermeture, avant même que le gouvernement Starmer n’intervienne. Cette année-là, l’ancien négociant en métaux de la City (N. Farage, courtier au London Metal Exchange) a également enfilé une combinaison de travail lors d’une visite au complexe pétrochimique de Grangemouth, en Écosse. Farage a déclaré sa solidarité avec les travailleurs à la suite de la fermeture de la raffinerie en 2025, mais a rejeté la responsabilité sur le gouvernement travailliste et les militants écologistes plutôt que sur le propriétaire de la raffinerie, Petroineos, ou sur son patron antisyndicaliste, Jim Ratcliffe.

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À l’inverse, un appel à une lecture différente de la notion de classe a alimenté la vague de soutien en faveur des Verts observée dans les villes anglaises lors des élections locales et de l’élection partielle de Gorton fin 2025. La candidate verte à Gorton, Hannah Spencer, a été surnommée «Hannah la plombière», ce qui a immédiatement suscité une polémique en ligne quant à savoir dans quelle mesure elle était ou non une véritable ouvrière qualifiée. Plus intéressant encore, Hannah Spencer s’est également présentée comme chef de petite entreprise. Cela a été perçu comme un gage d’authenticité plutôt que comme un marqueur de différence entre employeurs et employés. Comme l’a souligné l’économiste James Meadway, sous la houlette de leur chef de file de gauche Zack Polanski, les Verts anglais se sont efforcés de se présenter comme un parti qui défend les coiffeurs et les petites entreprises locales en difficulté. En ce sens, la base électorale des Verts et leur vision de classe se rapprochent quelque peu de la perspective de Dan Evans sur le pouvoir de ce qu’il appelle l’ancienne petite bourgeoisie des propriétaires de petites entreprises, et la nouvelle, composée de diplômés en déclin social. Il y a là une logique de coalition sociale que toute approche sérieuse de la question des classes doit prendre au sérieux. Elle soulève des questions quant à la mesure dans laquelle la classe ouvrière devrait s’allier à la classe moyenne professionnelle ainsi qu’aux propriétaires de petites entreprises, mais s’inscrit sans doute aussi dans une tendance visant à réduire les syndicats à l’un des nombreux groupes d’intérêt. Cela risque à son tour de minimiser le rôle fondamental du travail salarié et de l’organisation sur le lieu de travail dans la restauration du pouvoir de la classe ouvrière.

Ce paysage chaotique est encore compliqué par des questions constitutionnelles qui ont érodé le sentiment partagé qu’il existe une classe ouvrière britannique à représenter. Mon livre s’ouvre sur les réflexions de Jimmy Hood, un ingénieur des mines du Lanarkshire qui s’est installé à Ollerton, dans le Nottinghamshire, en 1968 à l’âge de vingt ans, avant de revenir plus tard dans sa région d’origine pour devenir député travailliste de Clydesdale, dans le South Lanarkshire, en 1987. Hood a été très impliqué dans les deux grèves nationales des mineurs des années 1970 avant de devenir l’un des leaders de la minorité gréviste des mineurs du Nottinghamshire en 1984-1985. J’ai enregistré les réflexions de Hood dans son bureau de circonscription en 2014, quelques mois avant que le référendum sur l’indépendance de l’Écosse ne révèle des clivages décisifs parmi les électeurs qui avaient soutenu le Parti travailliste en grand nombre encore en 2010. Hood a perdu son siège un an plus tard, ses électeurs étant convaincus que le Parti national écossais représentait mieux la politique sociale-démocrate qu’un Parti travailliste lié à Londres. Le refrain selon lequel ce n’étaient pas les électeurs qui avaient quitté le Parti travailliste, mais le Parti travailliste qui les avait quittés, a été un thème récurrent des élections législatives de 2015. Au Pays de Galles, une tendance similaire se dessine actuellement, le Plaid Cymru supplantant le Parti travailliste dans les circonscriptions des Vallées pour former, ce printemps, le premier gouvernement dirigé par des nationalistes.

Si le cadre national fait partie intégrante de la politique de classe, la contingence prépondérante reste les réalités concrètes des conflits d’intérêts sur les lieux de travail, autour du logement et des dépenses publiques. Les engagements rhétoriques de Burnham en faveur de la classe et même du renversement du néolibéralisme ne sont accompagnés que de maigres engagements en matière de changement économique ou social. Il semble déjà avoir renoncé à son ambition de nationaliser le secteur de l’eau en Angleterre, malgré les énormes dommages environnementaux et financiers causés par la privatisation. La nouvelle politique de classe du Parti travailliste semble défensive et motivée par l’incohérence de la dénonciation centriste du collectivisme, qui ne s’inspire d’aucun programme cohérent. Une politique de classe viable ne peut se construire qu’en démontrant que la mobilisation collective, axée sur l’exercice du pouvoir des travailleurs et travailleuses, des locataires et des collectivités – ainsi qu’aux urnes –, est capable d’apporter des améliorations matérielles durables. Contrairement à la mort politique prononcée de la classe laborieuse dans les années 1990 et 2000, la classe ouvrière est aujourd’hui fréquemment invoquée par un ensemble hétéroclite de courants politiques qui prétendent parler au nom des travailleurs et ravailleuses. Si l’on veut refonder une politique de la classe ouvrière, celle-ci doit reposer sur des formes de pouvoir économique et politique organisées et exercées par les travailleurs eux-mêmes. (Tribune Mag, 9 septembre 2026)

Ewan Gibbs est professeur à l’Université de Glasgow. Il est l’auteur de An Injury to All: The Unmaking of the British Working Class (Verso, 2026).

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