mardi
18
décembre 2018

A l'encontre

La Brèche

Par Jacques Munier

Difficile d’échapper au sujet des « gilets jaunes » dans les pages idées de nos quotidiens et périodiques, aujourd’hui encore…

Au milieu des inévitables redites, quelques éclairages nouveaux et des ébauches de solution. Dans Le Monde Philippe Aghion suggère de «mettre sur pied un “Grenelle” de la fiscalité». L’économiste, professeur au Collège de France et spécialiste de la croissance, a conseillé Emmanuel Macron durant la campagne présidentielle. Il propose aujourd’hui «pour sortir de l’impasse et financer un coup de pouce sur les retraites, le rétablissement temporaire d’une taxation des très hauts revenus, voire une sortie provisoire de la contrainte européenne des 3% de déficit budgétaire». S’il estime qu’il ne faut «pas lâcher» sur les réformes il recommande de «mieux traiter les coûts de transition, et ils sont nombreux».

Les retraites: «Ce n’est pas une bonne chose d’avoir abandonné l’indexation des prestations de retraite sur l’inflation, ce qui se traduit par une perte de pouvoir d’achat pour les retraités.» La taxation des carburants: «Il ne fallait pas l’augmenter par-dessus la hausse des prix du pétrole.» Enfin, «le sentiment diffus mais exprimé avec violence que les riches sont trop favorisés, notamment avec la suppression de l’ISF».

La France des «gilets jaunes»

Dans les mêmes pages idées du quotidien, les géographes Daniel Behar et Aurélien Delpirou abordent la question de la diversité des profils au sein des «gilets jaunes» et mettent en cause la «lecture binaire» en termes de «France périphérique». Comme le montrent les premières enquêtes, et «la diversité de leurs profils socio-professionnels, ainsi que la multiplicité de leurs espaces de vie (résidence, études, travail, loisirs), dont l’automobile est bien souvent la seule à permettre l’interconnexion», ils sont «urbains des villes petites et moyennes», «périurbains» ou «ruraux», et parfois tout cela à la fois «en fonction de leurs pratiques sociales. Familiers du «zapping territorial», ils sont sans aucun doute mobiles». Et si la dimension territoriale n’est certes pas absente de cette crise, on ne peut la ramener à une fracture de la «France périphérique»: «cette idéologie spatiale restaure un ordre territorial rassurant qui permet à chacun d’identifier de nouveau la place qu’il occupe». Mais «il serait illusoire et dangereux de prétendre construire des solutions politiques efficaces et crédibles sur la base d’une représentation périmée et jouant sur le seul registre de la victimisation. Faute de pouvoir objectivement démontrer que les banlieues «souffrent» davantage ou moins que la France périphérique, les politiques publiques resteront sans boussole et basculeront constamment d’une priorité à une autre, en fonction des mobilisations et des clientèles.»

Les mêmes géographes, avec Hélène Dang-Vu,  développent leurs analyses sur le site d’Alternatives économiques. Ils rappellent «que les deux tiers des ménages vivant sous le seuil de pauvreté habitent au cœur des espaces urbanisés» et qu’il «serait donc hasardeux d’analyser la protestation des gilets jaunes comme une «jacquerie» des populations rurales défavorisées contre les citadins fortunés». En attendant des enquêtes approfondies, ils observent que: «Les premiers gilets jaunes sont, pour la plupart, originaires d’Ile-de-France. Et pour cause: les Franciliens sont particulièrement concernés par la hausse des dépenses liées à l’automobile. S’ils utilisent un peu moins leur voiture et réalisent des trajets un peu plus courts, ils passent en moyenne 75 minutes chaque jour dans leur véhicule, contre 45 mn pour les habitants de l’espace rural.»

Fort de l’expérience acquise lors de son tour de France en 2013, Axel Kahn confirme dans la page Débats de La Croix cette vision nuancée d’une France au maillage social et territorial plus fin et complexe que ne le voudrait la rengaine de la fracture périphérique. Le scientifique évoque «plusieurs sécessions. Il y a celle des éprouvés, confrontés à une grande difficulté économique. Il y a aussi celle de nantis. Eux vivent souvent à quelques kilomètres des éprouvés, dans des communes riches, voire richissimes, dans des zones viticoles de Champagne ou d’Alsace par exemple. La proximité même de bourgs désindustrialisés et de populations en déshérence les terrorise. Ces nantis craignent de devenir les prochaines victimes de cette vague mauvaise.»

Dans les pages idées de Libération, l’écrivain et militant écologiste Cyril Dion invite les «gilets jaunes» à rejoindre la marche pour le climat du 8 décembre. «Une meilleure redistribution des richesses et la protection de l’environnement font partie d’une même lutte: celle qui s’élève contre un système capitaliste dérégulé.» L’occasion est trop belle. «La raison pour laquelle la planète est dévastée est la même que celle qui provoque les délocalisations, l’esclavage moderne dans les usines, qui conduit les riches à devenir plus riches et le reste de la population à devenir plus pauvre: un système économique dont l’obsession est le profit, à court terme, à n’importe quel prix.»

L’occasion aussi de «basculer la fiscalité carbone sur les entreprises les plus polluantes», ou d’«obtenir une véritable taxe sur les transactions financières». (Intervention sur France Culture, le 4 décembre 2018, à 6h40)

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Le travail dans les entrepôts à l’heure de «l’économie numérique»

Entre votre livraison à domicile d’une commande passé à Amazon et les profits nets de Jeff Bezos, le patron d’Amazon, il y a un «problème». Le tout «fonctionne» sur la base d’une plate-forme qui organise une très nombreuse main-d’œuvre. «Elle» – ses fonctions sont conçues par la direction du groupe – intensifie et contrôle au plus près du travail des salarié·e·s; «elle» contribue à rendre les emplois plus précaires et instables.

Au cours de cette session du séminaire consacré au capitalisme, à Toronto (Canada), Alessandro Delfanti discute des changements à l’œuvre dans l’organisation du travail, de la composition de la classe salariée et de l'évolution des rapports de travail résultant des relations entre le capitalisme et la technologie. Il le fait sur la base d'une étude récente d’un entrepôt d’Amazon en Italie.

Alessandro Delfanti enseigne à l'Institut de Communication, Culture, Information et technologie à l'Université de Toronto. Il fut l'un des principaux membres fondateurs du réseau Log Out! Réseau de résistance des travailleurs et travailleuses à l'intérieur et contre l’économie des plates-formes. Son intervention est en langue anglaise. (Réd. A l’Encontre)

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