Etat Espagnol. La Guardia Civil, le 8M et le poids de l’histoire

Par Jaime Pastor

«Les crises révèlent ce qui était latent, glissé sous le tapis», Commission 8M (8 mars) de Madrid, Face au bruit, continuez à défendre l’essentiel, 28 mai 2020

Le conflit causé par le licenciement et la démission de membres de haut rang de la direction de la Guardia Civil, parmi eux Diego Pérez de los Cobos [chef de la Garde civile dans la communauté de Madrid du 6 mars 2018 au 3 juin 2020] – qui a eu un long parcours militant, avec parmi les faits les plus significatifs ceux du 23 février 1981 [voir l’article sur ce site: Le 23-F, Juan Carlos Ier et son coup de gouvernail à tribord] et du 1-O (1er octobre 2017 contre le référendum en Catalogne), comme vient de le rappeler Ana Pirineos dans son article publié par Publico le 30 mai 2020 –, a une nouvelle fois mis en évidence la résilience au sein de l’appareil d’État d’une des institutions dont la grande majorité des membres a continué à se socialiser dans une culture politique réactionnaire, ultra-espagnoliste et profondément hétéro-patriarcale, héritée du franquisme.

Maintenant, en plus, ils s’expriment et agissent avec plus d’audace agressive, avec l’irruption au Parlement d’un nouveau relais de leurs intérêts, le parti d’extrême droite Vox, une formation pour laquelle vote, comme cela est avéré, une partie importante des membres de cette institution. Ces secteurs de l’appareil répressif jouent ainsi un rôle de plus en plus important, en collusion avec d’autres secteurs de l’appareil policier, militaire et judiciaire, à l’unisson avec un réseau civil qui, enhardis par la montée de l’extrême droite à l’échelle internationale, comptent non seulement de grands médias en leur faveur, mais s’emparent aussi du potentiel multiplicateur de leur influence à travers les réseaux sociaux.

Comme l’a récemment déclaré Joaquín Urias [professeur de droit constitutionnel, Université de Séville], ils s’appuient également sur une Constitution matérielle – c’est-à-dire par le biais de lois et de jugements qui permettent le passage de l’État de droit à l’État pénal – qui leur a donné une plus grande marge d’action dans la sale guerre contre le terrorisme (dans sa conception de plus en plus élargie) et dans la défense de l’unité de l’Espagne, toujours comprise comme un droit de l’Etat se situant au-dessus des droits fondamentaux. Même une bagarre dans un bar, comme cela s’est produit à Altsasua au Pays Basque, est devenue l’alibi parfait pour appliquer l’accusation de terrorisme contre certains jeunes Basques, simplement pour avoir eu lieu en territoire ennemi. Dès lors, l’ensemble des partis du régime et le sommet du pouvoir judiciaire ont pris la défense de ce corps répressif, converti ainsi en victime présumée.

Une sale guerre qui a une longue histoire et qui dans la réponse répressive à la journée du Référendum du 1-Octobre 2017 en Catalogne a fait un bond en avant dangereux, cette fois avec la complicité du PSOE et de la grande majorité des médias à l’échelle de tout l’État espagnol. L’objectif était de criminaliser de cette façon tout un mouvement de désobéissance civile non violent, sous l’accusation de rébellion, bien qu’elle ait finalement été remplacée par celle de sédition, avec pour conséquence de longues peines de prison.

Cependant, même le large soutien de l’establishment et d’une partie importante de l’opinion publique n’a pas réussi à freiner le rejet croissant provoqué par la présence de ce corps répressif dans des régions comme le Pays basque, la Navarre et la Catalogne et parmi une partie de la jeunesse en général.

Cette tendance à apparaître au premier plan, dans le contexte d’une crise de régime, qui déjà précédait le climat de malaise généré par la crise pandémique dans certains secteurs sociaux, peut aider à comprendre la facilité avec laquelle les sommets de la Guardia Civil se sont prêtés à la guerre judiciaire menée contre le gouvernement de coalition PSOE-UP [Unidas Podemos]. Un gouvernement qui, pour sa part, a utilisé à l’occasion de l’état d’urgence un discours belliqueux qui s’est accompagné – contrairement aux pays qui nous entourent (slogan qui cette fois n’a pas pu fonctionner) – de l’attribution d’un rôle inhabituel accordé aux militaires de haut rang, aux policiers et aux membres de la direction de la Guardia Civil, lors des conférences de presse.

Pourtant, même la complaisance excessive envers ces corps répressifs ne semble pas avoir satisfait tout ce réseau civil et militaire. Rappelons l’anecdote du commandant qui, précisément lors d’une conférence de presse, a commis l’«erreur» de confondre «gouvernement» et «institutions étatiques» dans son instruction pour poursuivre les délits dans l’exercice de la liberté d’expression sur les réseaux sociaux, erreur qui s’est transformée en une compétition entre partis du gouvernement et ceux de l’opposition à qui défendrait le mieux la dignité de la Guardia Civil.

L’objectif n’est pas seulement le gouvernement – lequel, après tout, est disposé à continuer à maintenir le caractère militaire, par conséquent, celui d’une institution fermée – de la Guardia Civil, mais le mouvement féministe est également ciblé, comme nous l’avons vu avec le rapport sur le 8M envoyé à la juge Rodríguez Medel. En outre, certaines militantes féministes souffrent particulièrement de harcèlement. Cette offensive s’exerce précisément contre le principal mouvement qui a montré la plus grande capacité de mobilisation ces dernières années et qui a réussi à changer l’agenda politique et à contester «le bon sens» dominant sur des questions centrales. Quelque chose justement qui apparaît avec encore plus de force en ces mois d’«état d’urgence», puisque ce mouvement parvient à «rendre visible ce qui ne se voyait pas, le travail de soins, les précarités qui nous assaillent selon notre identité, notre origine ou nos conditions matérielles», comme dit dans son communiqué la Commission de préparation du 8M à Madrid; pour résumer, rend visible tout ce qui met la vie au centre.

L’obsession de ce réseau réactionnaire pour criminaliser le mouvement du 8M exprime, une fois encore, la centralité qu’il attribue à la défense d’un capitalisme hétéro-patriarcal qui, que ce soit dans sa variante national-catholique ou prétendument libérale, est aujourd’hui menacé dans ses piliers fondamentaux.

Une institution avec ses propres règles

C’est ainsi qu’Iñigo Domínguez, dans El País du 29 mai, a récemment intitulé un bref rapport sur les caractéristiques de ce corps répressif, confirmant son statut d’institution fermée à toute réforme interne, tout en étant ouverte à la flatterie de l’extrême droite. L’auteur a conclu l’article par cette citation assez éclairante de l’ancien ministre Rodolfo Martin Villa (actuellement en attente de témoigner devant un juge argentin pour les crimes du franquisme): «En Espagne, il y a 18 communautés, en fait 17 plus la Guardia Civil.»

En d’autres termes, nous nous trouvons devant un organisme qui, depuis ses origines (rappelons que 11 ans avant sa création en 1844, Javier de Burgos avait arbitrairement établi la division du territoire de l’État espagnol en 49 provinces) a eu comme l’une de ses principales fonctions d’imposer une Espagne uniforme face à la réalité plurielle et protofédéraliste qui se dégageait des Juntas et des Milicias qui surgirent à partir de 1808 et de la résistance à l’invasion napoléonienne.

Une tâche qui, bien sûr, sera étroitement associée à la protection du nouveau réseau de transports et de communications centralisé à Madrid, construit tout au long du XIXe siècle et du premier tiers du XXe siècle. Une politique centralisatrice qui s’intensifiera sous la dictature et qui ensuite, depuis la fin des années 1990, n’a cessé de s’accentuer et de s’étendre sur d’autres terrains, comme l’économie et la finance.

Ce signe d’identité original était étroitement lié au projet de construction d’un État monarchique, national-catholique, défenseur ferme de la propriété privée, opposé aux revendications des travailleurs et aux protestations paysannes [1] qui l’a caractérisé. Mettons ici de côté les périodes du mandat révolutionnaire de six ans du XIXe siècle et celui de la Deuxième République. La première période s’est terminée avec l’entrée au Cortès du général Manuel Pavía à la tête de la Guardia Civil en 1874 et la seconde avec une guerre civile qui a provoqué la division au sein de cet organe. Sa reconstitution sous la dictature de Franco a renforcé à l’extrême ses caractéristiques d’origine et son caractère militaire et répressif, pour, plus tard, même après un 23F dirigé par des unités de ce corps, continuer à sortir indemne de toute tentative d’épuration interne. À cet égard, dans un article récent [voir l’article traduit sur ce site], je me suis permis de mentionner un entretien avec le ministre de la Défense de l’époque, Alberto Oliart, dans lequel il reconnaissait comment il avait laissé hors de toute poursuite et impuni tout ce corps à l’occasion du procès de Tejero et compagnie.

Même la promesse de démilitarisation de cet organe faite par intermittence par le PSOE dans le passé (rappelez-vous la campagne électorale de 2004, avec José Luis Rodríguez Zapatero) semble ne donner aucun signe de retour aujourd’hui dans l’agenda politique du gouvernement. La peur d’un affrontement avec l’ État profond, avec lequel il a tissé tant de complicités, le paralyse. La coalition Unidas-Podemos osera-t-elle la proposer maintenant, ne serait-ce qu’en vue de la régénération démocratique d’un régime avec lequel elle semble avoir renoncé à rompre? Ce serait une mesure qui devrait être considérée comme relevant de la simple salubrité publique, d’autant plus en ces temps de pandémie, même si elle n’est pas bien sûr suffisante. Cela pourrait servir, au moins, à commencer à démanteler une partie de ce réseau qui semble ne pas renoncer à continuer son escalade dans une stratégie de tension jusqu’à ce qu’il obtienne que la nouvelle normalité soit celle du «ici on ne touche à rien», ni au néo-caciquisme clientéliste, immobilier et financier – selon l’expression synthétique de José Manuel Naredo –, ni à l’Espagne uniforme, ni à la monarchie, ni à l’Église, ni aux cloaques de l’Etat…

Ainsi il nous revient de continuer à lutter pour forcer un changement de cap au milieu des crises qui s’entrecroisent dans le monde dans lequel nous entrons. Dans cette tâche ardue et difficile, ce dont nous sommes sûres et sûrs, c’est que le mouvement féministe ne va pas céder à la criminalisation qu’il subit et qu’il continuera à être une référence fondamentale pour «la construction d’une réalité tellement urgente, qu’elle ne peut attendre que la boue se tasse», comme le conclut la déclaration susmentionnée. (Article publié sur le site Viento Sur, le 31 mai 2020; traduction rédaction A l’Encontre)

Jaime Pastor est politologue et rédacteur en chef de Viento Sur

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[1] Un corps conçu comme une institution totale, séparée des classes populaires, comme l’indique sa circulaire du 23 avril 1845: «L’une des améliorations dont la garde civile a besoin (…) est d’éviter par tous les moyens possibles, le contact avec les civils de la même région.» Les maisons-casernes et la consanguinité avec laquelle ce corps se reproduit ont été les manifestations les plus visibles de ce modèle.

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