Allemagne. Elections: le véritable enjeu, quelle coalition? Dans tous les cas une perdante: la justice sociale

Par Helmut Däuble

L’affaire est en grande partie terminée. Que le SPD ou la CDU/CSU l’emporte, l’issue de l’élection au Bundestag sera très probablement une coalition die «rote Ampel» (soit SPD, FDP-Freie Demokraten et Verts), suivant une logique politique interne. Comment cela?

Supposons un instant que tous les sondages pour le dimanche 26 septembre aient quelque chose à voir avec le résultat réel du dépouillement du scrutin: la République fédérale se dirigerait alors vers sa première coalition gouvernementale à trois partis. Mais laquelle? Une «Deutschland-Koalition» (coalition allemande: CDU-CSU, FDP, SPD)? La Jamaïque (CDU-CSU, FDP, Verts)? Une coalition «rote Ampel» (SPD, FDP, Verts)? Ou R2G (SPD, Die Linke, Verts)? Quelle alliance j’obtiens pour mon deuxième vote [la «première voix» – Erststimme – vote pour un candidat de sa circonscription, la «seconde voix» – Zweitststimme? – permet de voter pour une liste dans le cadre de son Land; les 598 sièges sont répartis selon un scrutin proportionnel sur la base des «secondes voix», entre les partis totalisant plus de 5% des suffrages]?

Une personne qui vote pour les Verts va-t-elle abonder pour l’«île des Caraïbes» (la Jamaïque), pour la «rote Ampel» dirigée par Olaf Scholz (SPD) ou pour le paquet avec Die Linke et le SPD? Un vote pour le SPD va-t-il se transformer en une alliance de gauche ou une alliance avec Christian Lindner du FDP et les Verts? Qui les noirs (CDU-CSU) et les jaunes (FDP) vont-ils rejoindre?

Les médias adorent jouer avec ce mélange flou. L’hebdomadaire [intellectuel] Die Zeit, par exemple, a fait de la question «Que va-t-il advenir de mon vote?» son titre principal: dans un grand graphique qui ressemble au schéma de circuit d’un ordinateur quantique, des dizaines de combinaisons de coalitions sont présentées. Qui est supposé comprendre quelque chose à travers cela?

Cependant, d’un point de vue objectif, la situation est beaucoup plus simple et plus claire. Sur les quatre coalitions mentionnées à trois partis, il n’en reste que deux: une coalition rouge-rouge-verte est extrêmement improbable, pour ne pas dire impossible, car Olaf Scholz n’est pas l’homme de la situation pour gérer quatre années de lutte interne à gauche. Et parce qu’une grande partie du SPD a encore beaucoup de mal à accepter le frère jumeau renégat (Die Linke) et à laisser le fils prodigue rentrer à la maison. Le camp divisé de la gauche est toujours uni dans une aversion cordiale – et ce depuis la scission de l’USPD [Parti social-démocrate indépendant d’AllemagneUnabhängige Sozialdemokratische Partei Deutschlands, qui a rompu en 1917 du SPD, sous la direction de Karl Kautsky et dont une partie importante, sa gauche, a fusionné avec le KPD en fin 1920].

Il suffit de voir comment Olaf Scholz exige que Die Linke fasse de l’OTAN une affaire de cœur avant toute parade nuptiale [Die Linke s’oppose à l’OTAN et à la politique militaire allemande dans l’OTAN]. Comment cela pourrait-il être fait? S’il laisse néanmoins ouverte cette option de former une coalition avec «à peu près le meilleur des ennemis», c’est essentiellement parce qu’il ne veut pas laisser échapper son potentiel de chantage dans les négociations de coalition.

En toute objectivité, il ne reste que la Jamaïque et la «rote Ampel»

Pour d’autres raisons, il n’y aura pas de «Deutschland-Koalition». Même si une telle coalition était dirigée par les «rouges», le SPD aurait un contre-camp bourgeois au sein de la coalition gouvernementale: les «partenaires» de la coalition noire-jaune seraient difficiles à gérer parce qu’une opposition intérieure conservatrice-néolibérale tenterait constamment d’empêcher la mise en œuvre des principales revendications sociales-démocrates. Il est de toute façon hors de question que les sociaux-démocrates soient disponibles en tant que partenaires juniors dans une telle coalition. Même si le SPD a déjà avalé beaucoup de couleuvres avec l’argument de la raison d’Etat – il n’avalera certainement pas celle de la «Deutschland-Koalition» dirigée par les noirs. En outre, il est clair que les membres du SPD ne veulent pas ennoblir la CDU/CSU usée et vide de contenu en participant au gouvernement. Le retour du parti noir sur le banc de l’opposition après seize ans de gouvernement est devenu une aspiration profonde des camarades.

Si l’on considère sobrement la situation, les seules options sont la Jamaïque et la «rote Ampel». Les deux sont possibles, à la fois mathématiquement et pratiquement. Et peu importe que le SPD ou la CDU/CSU obtiennent plus de voix. Mais là aussi, une variante s’impose comme la grande favorite.

Pour comprendre de laquelle il s’agit, il faut d’abord savoir que les Verts et le FPD siégeraient dans ces deux coalitions. Ces deux-là – et non les seuls libéraux, comme on le suppose toujours – seraient alors censés être les véritables faiseurs de roi. Si les écolos se réunissaient avec les libéraux-démocrates dans une arrière-salle après les élections et rédigeaient un catalogue commun de revendications fondamentales, ils pourraient le présenter aux sociaux-démocrates et à la CDU/CSU en posant la question suivante: «Eh bien, lequel d’entre vous répond le mieux à nos postulats écolo-libéraux? Et lequel d’entre vous veut vraiment être le prochain chancelier?»

Une telle procédure, à savoir que ce n’est pas le groupe parlementaire le plus fort du Bundestag qui mène les négociations de coalition, mais un ou, plus récemment, deux des plus petits groupes, serait inhabituelle, mais certainement pas sans précédent. Il n’y a pas de droit établi par la Constitution, ni de loi non écrite, selon laquelle le groupe parlementaire le plus important obtient «la tâche de former une coalition». Par exemple, après l’élection de 1976 [la CDU/CSU était dirigée par Kohl depuis décembre 1976] sous Helmut Kohl [1930-2017, chancelier de 1982 à 1998], la CDU/CSU avait le plus grand nombre de sièges au Bundestag, mais le FDP a opté, par la suite, pour une alliance avec le Parti social-démocrate. Les libéraux, en particulier, sont donc déjà rompus au fait que la queue peut faire bouger le chien. Et sur ce plan les Verts semblent apprendre rapidement.

Une alliance de deux partis à base électorale bien portante serait un facteur d’«unité»

Le FDP et les Verts pourraient-ils gérer une telle liste d’exigences fondamentales? Sans aucun doute. L’alliance de deux partis ayant une base sociale à «hauts revenus» pourrait facilement s’entendre sur le renoncement aux augmentations d’impôts [voir à ce propos l’article publié sur ce site en date du 20 septembre 2021 https://alencontre.org/europe/allemagne/allemagne-dans-le-debat-electoral-le-theme-de-la-fiscalite-a-ete-enfin-aborde-mais-rien-ne-va-changer-en-vue-dun-gouvernement-de-coalition.html], ainsi que sur une politique de «Green Deal» favorable à la technologie et au marché. Une loi sur l’immigration moderne sur le modèle canadien [1] y figurerait et d’autres points d’accord pourraient (facilement) être trouvés. Le FDP aurait alors le plus grand intérêt à mettre la CDU/CSU au pied du mur, tandis que les Verts auraient tendance à s’intéresser davantage aux sociaux-démocrates.

Mais un tel «processus d’appel d’offres», selon lequel le «plus offrant» aurait de bonnes chances de diriger la coalition, n’aura pas lieu – bien que cela puisse apparaître cohérent. Les raisons en sont évidentes. Dans une telle situation, le SPD a, tactiquement parlant, un avantage: s’il ne réussit pas à obtenir la «rote Ampel» du premier coup, il peut menacer avec l’atout de réserve rouge-rouge-vert, ce qui met le FDP sous pression car il serait alors éliminé. Et l’avidité du FDP à revenir au gouvernement et à effacer l’ignominie de sa prétendue fuite des responsabilités gouvernementales, il y a quatre ans (2017), est visible dans tous les talk-shows.

Pour le R2G (SPD, Die Linke, Verts) cependant, les Verts devraient également être d’accord. Et c’est là que le bât blesse. Il est vrai que de très nombreux membres de l’éco-parti – malgré leur penchant pour les noirs comme dans le Bade-Wurtemberg – feront pression au niveau fédéral pour ne pas entrer dans une coalition verte-bourgeoise tant que des alliances «plus progressistes» sont proposées. Mais ils ne pousseront pas vraiment le rose-rouge-vert non plus, parce qu’un électorat vert composé d’un grand nombre de personnes gagnant plus que le revenu moyen – sans le dire à voix haute – fait tout sauf approuver les plans d’augmentation des impôts de la gauche. Dans cette «situation de sandwich», une «rote Ampel» est, pour ainsi dire, la «coalition intermédiaire de bien-être» préférée des Verts, qui exercera une forte attraction: pas d’alliance jamaïcaine avec un camp bourgeois dominant et pas de coalition avec les «vilains petits canards de l’Est», de gauche.

Christian Lindner, avec sa volonté inconditionnelle de gouverner cette fois, la «rote Ampel» par manque d’alternative – avec l’argument auprès de son électorat que la supposée fin du monde de gauche doit être évitée à tout prix. La CDU/CSU n’a rien à opposer à cela. Elle ne peut et ne veut pas conclure une contre-alliance avec l’AfD – heureusement – et ne dispose donc pas à portée de main d’un potentiel égal de coercition et de menace.

La justice sociale en pâtira

La conclusion est donc la suivante: si une coalition à deux partis n’est pas mathématiquement possible, le résultat sera clairement une coalition «rote Ampel» menée par le SPD.

Un gagnant individuel semble déjà avoir été déterminé pour cette affaire: Christian Lindner. Dans une coalition «rote Ampel», il sera célébré comme celui qui a empêché l’impôt sur la fortune, comme le héros qui a tenu en échec le danger vert-rouge et comme le David bourgeois contre le Goliath du plafonnement des loyers: Il est l’unique surveillant d’un feu de signalisation «à couleur socialiste»! Un rôle de rêve trop séduisant pour l’acteur-politicien qui utilise les planches dures de la politique pour une auto-dramatisation sans pareille. Il y aura aussi une perdante. Elle porte le nom de justice sociale. (Article publié dans l’hebomadaire Der Freitag, le 22 septembre 2021; traduction rédaction A l’Encontre)

Helmut Däuble enseigne les sciences politiques et la didactique à l’Université de Louisbourg (Bade-Wurtemberg).

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[1] Comme le définit Paul May, enseignant à Harvard: «Le système d’immigration canadien est basé sur le fameux système de points (dont Donald Trump affirme vouloir s’inspirer): le but affiché est de répondre aux besoins économiques du pays. Les immigrants obtiennent un score plus ou moins élevé en fonction d’un barème évaluant leurs compétences linguistiques, leur niveau d’éducation et leurs qualifications professionnelles.» (Le Monde, 20 juin 2018)

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