
Par Daniel Tanuro
Ce texte porte essentiellement sur l’IA générative. La formulation en thèses (inégalement développées) ne vise pas à poser des certitudes, mais à faciliter le débat par la concision de l’exposé.
Intelligences et intelligences humaines
1. Ce que nous appelons intelligence est ce qui permet de saisir la différence, d’appréhender le nouveau, d’anticiper le possible dans le cours des événements qui ponctuent le temps.
2. L’intelligence est un produit émergent de l’évolution non linéaire du vivant.
La nature fait des bonds. Les choses inertes ne sont pas intelligentes. Les organisations symbiotiques de végétaux et de champignons communiquent et s’adaptent aux événements sans anticipation ni conscience. L’intelligence telle que définie ici apparaît dans le règne animal où elle présente des formes et des degrés divers. Chez les unicellulaires et les organismes sans cerveau, elle se confond avec l’«instinct de survie» (mécanismes de survie).
3. L’intelligence humaine combine une grande capacité d’abstraction à partir d’un petit nombre de données, une communication sophistiquée, la pensée, et une vie spirituelle développée qui s’exprime dans des réalisations symboliques complexes, à la fois individuelles et collectives.
4. Homo sapiens identifie dès la toute petite enfance les régularités et les symétries dans ce qui l’entoure, donc aussi ce qui est rare ou insolite. Absente chez d’autres primates, cette aptitude fonde la capacité de notre espèce à classer les objets par la raison et à en percer les mécanismes par la science.
5. Sans société humaine, sans corps communiquant et collaborant, il n’y a ni intelligence réflexive, ni vie spirituelle, ni conscience.
Les caractéristiques de notre intelligence résultent a la fois de traits physiques (le volume et la structure du cerveau, la bipédie, la spécialisation de la main, l’appareil phonatoire) et du fait qu’Homo sapiens est un mammifère social. Les jeunes de notre espèce ne peuvent survivre que grâce à des soins parentaux prolongés, nous échangeons par le biais d’un langage syntaxique complexe, et notre rapport social au reste de la nature est médié par le travail, réalisé à l’aide d’outils. Ces traits confèrent à Homo sapiens des intelligences multiples et une grande adaptabilité, décisive pour comprendre le développement ontogénétique de l’humanité.
6. Esprit, pensée et conscience dépendent du développement / fonctionnement du cerveau mais aussi de celui du corps en général.
Esprit, pensée et conscience ne sont pas localisables dans une zone précise du cerveau. Ces propriétés sont pour ainsi dire sécrétées dans le processus d’individuation par lequel les humains se développent physiquement, psychiquement et collectivement.
7. L’intelligence humaine est non seulement sociale mais aussi écosystémique.
La capacité des jeunes humains à identifier et classer les formes, les régularités et les exceptions est modelée par le climat, les saisons, les biotopes. Notre intelligence est enrichie par l’exceptionnelle diversité de la faune et de la flore terrestres ainsi que par la complexité de leurs relations avec le monde physique.
8. L’intelligence combine nécessairement la raison et l’émotion, le savoir de ce qui est, le souvenir de ce qui n’est plus et le désir ce qui pourrait être.
L’émotion – étymologiquement « ce qui met en mouvement », «ce qui fait sortir de soi » – est ce qui naît de la tension entre le soi et l’altérité; le monde souhaité et le monde tel qu’il est; le projet et sa réalisation; l’existant et l’absent. Elle fonde l’éthique et est donc bien plus qu’un supplément d’âme de la raison: une part essentielle de notre intelligence. Sans émotion, sans empathie, sans éthique, la raison serait dangereusement pathologique.
9. Les formes de l’intelligence humaine se déclinent historiquement et écologiquement.
Dans la production sociale de leur existence les humains développent des savoirs, des techniques et des modes de production. Ils transforment la société, la nature et leur métabolisme avec celle-ci, donc aussi les conditions dans lesquelles ils communiquent et collaborent – et par conséquent leur intelligence. Homo sapiens ne pensait probablement pas de la même manière avant et après l’invention de l’écriture, ses créations artistiques n’étaient pas identiques avant et après la machine à vapeur, ses univers symboliques diffèrent dans la toundra arctique, dans la forêt tropicale, dans les mégapoles de fer et de béton.
IA, intelligence, machinisme et capitalisme
10. La percée de l’IA accélère la destructivité du progrès capitaliste.
L’essor du capitalisme est rythmé par les avancées des sciences. Les bonds en avant du savoir ont développé les moyens de production, étendu les échanges, ouvert les horizons. Mais ce progrès est contradictoire. En réduisant l’intelligence à la raison, et la raison au calcul des profits, le Capital mutile l’une et l’autre. La loi de la valeur rend la raison absurde et enfonce l’émotion dans « les eaux glacées du calcul égoïste ». La mise en œuvre de l’IA accélère ces tendances: elle intensifie la destruction des liens communautaires et de la biodiversité, appauvrissant ainsi les sources sociale et écosystémique de l’intelligence. Tout en témoignant de connaissances plus étendues que jamais, elle restreint les champs d’investigation de la science et encourage les boucles de rétroaction dans la recherche.
11. En dépit de ses prouesses, l’IA n’est pas intelligente et ne peut pas l’être.
Les recherches sur l’IA font progresser la compréhension du fonctionnement du cerveau. La maîtrise du langage par les réseaux de neurones artificiels, en particulier, constitue une percée scientifique majeure. Mais l’IA ne pense pas, ne rêve pas, n’imagine pas. Elle « parle » sans (sa)voir ce dont elle parle, car elle n’a pas de monde. Le futur qu’elle projette est induit de ce qui a dominé le passé dans les statistiques. Ses capacités d’inventaire sont à la fois vertigineuses et partielles car ses données (nos données, qu’elle s’approprie!) se limitent à la part du savoir humain collectif en circulation sur internet.
12. L’IA est humaine, pas « artificielle ». Elle exacerbe l’extractivisme capitaliste, sa raison instrumentale et la subsomption du travail.
Les algorithmes sont aux mains de capitalistes-ingénieurs qui cherchent à maximiser le profit. Grâce à leur situation de monopoles et à leur emprise globale, les géants du numérique se soustraient à la péréquation du taux de profit. C’est ce mécanisme de captation de valeur créée par le travail qui leur permet d’accumuler des rentes gigantesques. Celles-ci s’enracinent dans les mécanismes caractéristiques du système: la (sur)exploitation de la force de travail (notamment dans l’extraction et le raffinage des terres rares mises à disposition par la nature), et l’accaparement gratuit des savoirs humains accumulés. Les maîtres de la Tech aspirent à un pouvoir absolu qui présente des similitudes avec celui de la classe dominante sous l’ancien régime, mais le capitalisme numérique n’est pas un féodalisme.
13. La critique marxienne de la machine est décisive pour appréhender l’IA.
Pour Marx, la machine réduit le prolétaire à une série de gestes utiles à la valorisation capitaliste. Son savoir-faire est réduit en miettes, son travail aliéné « éteint » sa créativité; il devient l’accessoire de la machine; elle a pris sa place, il perd sa dignité. Quand la machine est automatique, l’appropriation du travail vivant par le travail mort devient le fait du processus productif; la machinerie donne ainsi sa forme la plus adéquate au Capital. Dès lors, l’intelligence collective appropriée par le capitaliste – le travail objectivé – domine complètement le travail vivant; la machine apparaît a la fois comme une « force hostile » et comme la condition préalable de la production. De formelle, la subsumption du travail au capital devient réelle. Cette critique marxienne du machinisme s’applique parfaitement à l’IA.
14. Le danger ne réside pas dans le fait que la machine risquerait de devenir « plus intelligente » que nous – « superintelligente ». Il réside dans le fait que l’IA est la « force hostile » par excellence, la raison instrumentale à l’état pur, l’inhumanité capitaliste objectivée. Accroître sa puissance, c’est accroître la puissance de ce qui nous domine et nous entraîne vers l’abîme.
IA, onde longue et exploitation du travail
15. Face au travail, l’IA « incarne » la logique du capital mieux que le capitaliste lui-même.
Dans un monde non capitaliste, d’autres IA pourraient soulager l’humanité de tâches fastidieuses et répétitives. Dans l’enseignement, dans la santé, dans le soin aux écosystèmes, par exemple, des IA spécifiques permettraient au travail vivant de se concentrer sur les interactions sociales et écologiques, enrichissant celles-ci dans une logique humaine du « prendre soin ». Dans le monde capitaliste réel, cependant, le « prendre soin » – détection du cancer, prévision météo, etc. – est subordonné au profit. L’IA st réglée sur l’extraction de la plus-value jusqu’à la dernière goutte, automatiquement, sans trêve ni repos. Elle substitue encore plus du travail mort au travail vivant, étend la subsomption réelle aux tâches d’administration et de service, assèche les métiers créatifs. Les algorithmes perfectionnent la logique tayloriste de contrôle du travail: l’activité du travailleur, de la travailleuse, ses gestes, sa localisation, la succession de ses opérations, ses temps de travail et de déplacement peuvent être commandés, évalués et récompensés (et surtout sanctionnés) à distance, directement. Loin d’alléger le travail, l’IA le rend plus intense et plus dense.
16. Les promesses d’un nouvel âge d’or par l’IA sont sans fondement sérieux. Aucune technologie ne peut sortir le capitalisme des contradictions de la production de valeur.
Les projections de hausse de la productivité par la mise en œuvre de l’IA varient actuellement entre 0,07 et 0,7% par an pendant dix ans. C’est insuffisant pour nourrir une onde longue de croissance. L’IA ne relance pas l’accumulation, elle aiguise les contradictions systémiques. On retrouve Marx: le machinisme implique un énorme capital fixe qui « ne s’oriente plus vers la valeur immédiate » mais vers la « production pour la production »; l’amortissement des machines nécessite par conséquent que la fraction circulante s’oriente sur « la consommation pour la consommation ». Encore faut-il que la plus-value soit réalisée régulièrement, pendant une période suffisante. Après quarante ans d’austérité salariale et dans un monde de puissances en lutte pour l’hégémonie, c’est là que le bât blesse: qui peut garantir l’écoulement durable des marchandises promues par des milliards de smartphones? Conformément aux intuitions d’Ernest Mandel, la gravité de la crise écosociale systémique et les contradictions classiques de la production de valeur excluent probablement toute nouvelle onde longue d’expansion capitaliste.
17. Ce n’est pas la relance de l’emploi qui sera au rendez-vous de l’IA, mais l’approfondissement du pillage social et environnemental.
Contrairement aux révolutions technologiques antérieures, les pertes d’emplois provoquées par l’IA ont peu de chances d’être compensées par le développement de nouvelles fonctions équivalentes. Comme l’énorme développement de la partie fixe du capital tend à faire baisser le taux de profit, le capital a recours aux contre-tendances bien connues: pillage accru des ressources naturelles gratuites et de la force de travail sous-payée. La dématérialisation de l’économie est un mythe. En réalité, la percée de l’IA s’accompagne d’une brutalité matérielle croissante dans l’appropriation impérialiste des écosystèmes et dans la surexploitation la plus cruelle des prolétaires (capitalisme de plateforme, travail des enfants, contrats zéro heure, etc.). Tous ces mécanismes accentuent en même temps les inégalités coloniales et les discriminations validistes, racistes et de genre.
18. L’IA gonfle une nouvelle bulle de capital fictif et renforce la tendance à la militarisation.
Les sommes astronomiques qu’une poignée d’oligopoles investissent dans le développement de l’IA traduisent la pléthore inouïe de capital-argent, le poids de la finance dans le Capital contemporain, et son très haut degré de concentration/centralisation. Mais le fétichisme de la technique combiné à une concurrence spécifique intra-oligopolistique aveugle les investisseurs. En soi, leurs investissements n’apportent aucune solution au problème de la valorisation. L’IA n’a pas les résultats escomptés, coûte trop cher, la clientèle préfère le contact humain, etc. L’IA gonfle ainsi une nouvelle bulle de capital fictif. Tôt ou tard, pour atténuer le choc, le capital technologique imposera l’usage et le paiement de ce qui se présente aujourd’hui comme un merveilleux service gratuit. Mais cela ne suffira pas. La ruée sur l’IA a tout ce qu’il faut pour déclencher une nouvelle crise financière majeure et accélérer la tendance du capital en crise à investir dans la production d’armes comme planche de salut.
Inégalités mondiales, civilisation et «technofascisme»
19. L’IA approfondit le fossé entre métropoles impérialistes et pays périphériques.
Seuls les puissants monopoles des pays capitalistes les plus développés peuvent mobiliser les énormes masses de capitaux nécessaires aux infrastructures de l’IA. Son développement frénétique est d’ores et déjà un facteur supplémentaire d’approfondissement des inégalités entre les pays capitalistes les plus développés (en particulier les Etats-Unis et la Chine) et les pays à revenu faible ou moyen (LMICs). Cette division stimule les mécanismes de la domination impérialiste-coloniale la plus crue et encourage les puissances impérialistes à durcir encore davantage leur gestion barbare des flux migratoires.
20. Du point de vue social général, l’IA généraliste dégrade l’intelligence, la créativité, l’empathie, l’éthique et la santé publique (mentale notamment) – en particulier celle des enfants.
Communication et collaboration sont inséparables. Aujourd’hui, les algorithmes s’emparent de la première comme les machines à vapeur, hier, se sont emparées de la seconde. Les tendances toxiques qui en découlent débordent la sphère du travail. Dans la société en général, le contact avec l’autre toujours différent, humain et non-humain, est concurrencé par la fréquentation du même dans une bulle narcissique; la machine remplace le confident, la confidente; l’hypersollicitation informationnelle rogne les ailes de la pensée vagabonde; la quête joyeuse de vérité est remplacée par l’assuétude triste aux réalités virtuelles et à leurs mensonges; l’espérance d’un futur différent se perd dans la compilation statistique d’un passé objectivé.
21. En aidant le Capital à subsumer le travail comme jamais, l’IA l’aide à subsumer comme jamais la société tout entière.
Dans la sphère de la reproduction, par le truchement des réseaux « sociaux », l’IA démultiplie les possibilités de réalisation de la survaleur produite par l’exploitation du travail. Elle accélère la circulation des marchandises et intensifie la subjugation consumériste des esprits. La machinerie de la révolution industrielle déqualifiait le savoir-faire du producteur en le dépossédant de la maîtrise du procès de travail. L’IA déqualifie pour ainsi dire le « savoir-vivre » – la formation des désirs et de la conscience. L’accès gratuit à la machine qui semble parler, comprendre, voire compatir, crée des dépendances affectives qui se monnaieront par la suite. La subsomption du travail transcroît en subsomption de la vie.
22. Par son incapacité à distinguer le vrai du faux, l’IA favorise le suprémacisme, la loi du plus fort, l’élimination des faibles, la fin qui justifie les moyens dans la lutte de tous contre tous.
Les enfants acquièrent la notion de vérité par la socialisation et l’apprentissage du langage. L’IA n’étant ni vivante ni sociale, la notion de morale lui est étrangère – alien. La machine est dite « auto-apprenante » mais elle ne peut écarter d’elle-même les gigantesques masses de données corrompues par le mensonge, la haine et la perversion. Des milliers de « prolétaires du clic » sous-payés sont chargés de lui inculquer des « valeurs ». Celles-ci découlent de la vision du monde qu’ont leurs employeurs. Pas étonnant que l’IA aide les suicidaires à se suicider, les escrocs à escroquer, les violeurs à violer. Elle « ment », « triche », « ruse », et « empêche qu’on la débranche »… à l’image de ses créateurs.
23. L’IA est l’instrument parfait au service d’un capitalisme voyou qui trouve son expression politique assumée dans un «technofascisme» bigot, raciste, machiste, LGBT-phobe, colonial, anti-écolo et néomalthusien.
L’IA généraliste favorise la poussée de l’extrême-droite alimentée par plus de quarante années de néolibéralisme. Les fascistes l’utilisent pour manipuler les masses via les réseaux sociaux et truquer les élections. Les pouvoirs autoritaires l‘utilisent pour contrôler les populations à un point jamais vu dans l’histoire. Les gouvernements (de moins en moins) démocratiques l’utilisent pour traquer les migrant.e.s et ficher les opposant.e.s. L’IA a une capacité inégalée d’amener les individus à changer d’opinion. La génération d’images et de textes constitue un moyen redoutable d’endoctrinement qui sollicite les mécanismes cérébraux d’une « pensée rigide ». Certains chercheurs en neurosciences pensent que ces mécanismes entraînent des changements épigénétiques, transmissibles sur plusieurs générations (une possibilité entrevue par Darwin). Si c’est exact, l’IA aurait le potentiel de ramener durablement l’humanité sous le joug de croyances irrationnelles.
IA, écologie et cataclysme
24. L’IA accélère la catastrophe sociale-écologique, climatique en particulier. Son développement précipite le franchissement de « points de bascule ».
Les data centers étasuniens consommaient, en 2023, 17 milliards de litres d’eau, et ce chiffre devrait plus que doubler d’ici 2028. Au niveau mondial, les 8000 data centers consommaient en 2024 460 TWh d’électricité/an, auxquels devraient s’ajouter en 2026 de 160 à 590 TWh (par rapport à 2022) – soit respectivement la consommation annuelle de la Suède et de l’Allemagne. Les émissions de CO2 dues à ces infrastructures tripleront entre 2020 et 2035, selon l’AIE (Agence internationale de l’énergie). L’extraction des terres rares nécessaires à l’IA engendre globalement 13 milliards de tonnes de déchets/an, et certaines études en projettent plus de cent fois plus en 2050. Les pauvres des pays pauvres sont touché.e.s le plus durement par ces effets, soit directement par l’exploitation minière et l’épuisement des ressources hydriques pompées par les centres de données délocalisés, soit indirectement par la perte de biodiversité et les événements climatiques extrêmes.
25. L’IA accroit les risques – inhérents à la concurrence capitaliste – de catastrophes technologiques majeures.
L’IA est devenue l’enjeu premier de la concurrence entre monopoles de la Tech étroitement imbriqués aux Etats en lutte, principalement la Chine et les Etats-Unis. De ce fait, la course à l’IA est immédiatement une course à ses applications militaires. La recherche est opaque et déroge à la pratique scientifique du « scepticisme organisé ». Cette configuration favorise le secret qui accroît les dangers. L’auto-insertion dans de nombreux systèmes d’une IA encore plus performante pourrait interrompre des services de base, produire des virus dangereux, déclencher une attaque nucléaire, sans qu’on sache exactement comment… L’incapacité du système capitaliste à arrêter le basculement climatique (parfaitement documenté par la science) montre que ces scénarios ne relèvent pas de la science-fiction.
Pistes pour une élaboration nécessaire
26. Une initiative publique est indispensable pour identifier les risques et prendre des mesures immédiates de protection de la société contre les effets de l’IA.
Un large débat démocratique, dûment informé par une expertise scientifique indépendante des intérêts capitalistes, devrait se prononcer sur l’utilité sociale de l’IA et mettre notamment en discussion les problèmes et dispositions suivantes:
- La recherche-développement sur l’IA doit être retirée des mains des groupes capitalistes et soumise aux procédures de la communauté scientifique;
- transparence totale sur la conception des modèles, l’entraînement des algorithmes et les méthodologies techniques utilisées par les entreprises;
- interdiction de l’IA dans le domaine de la création artistique et littéraire. Répression du piratage des données;
- protection des initiatives coopératives d’utilisation des technologies numériques (Wikipedia…) contre la concurrence de l’IA et le piratage par l’IA;
- face au risque de déshumanisation des rapports sociaux par l’usage de l’IA, maintien et extension de l’emploi dans les domaines du « care » (enseignement, santé, aide à la petite enfance et aux personnes âgées, prévention des violences faites aux femmes, etc.); garantie du maintien des guichets au public dans les administrations;
- interdiction des applications de l’IA dans les domaines militaires et policiers;
- interdiction des contenus racistes, machistes et LGBT-phobes;
- suppression de l’accès aux réseaux sociaux pour les enfants au-dessous de seize ans; éducation aux technologies et à leurs risques;
- réforme des programmes scolaires dans le but de développer la coopération, le sentiment d’appartenance à la nature et le respect du vivant.
27. L’IA confronte le monde du travail à la nécessité d’un syndicalisme de combat international, radicalement anticolonial, qui articule les luttes à tous les niveaux de la chaîne de valeur et remet le contrôle ouvrier à l’ordre du jour.
La puissance du capitalisme rentier de la Big Tech repose sur la surexploitation de millions de travailleurs, de travailleuses et d’enfants dans le secteur minier, dans le raffinage des terres rares et dans l’industrie électronique. La lutte conséquente contre ces monopoles rapaces et contre leur projet technofasciste passe par l’unification des travailleurs à tous les niveaux de la chaîne de valeur. Reconnaissance des syndicats et liberté syndicale partout. Obligation de consultation des travailleurs/euses sur l’introduction de l’IA au travail. Droit de véto syndical. Contrôle ouvrier sur l’évolution de la charge de travail, en quantité et en qualité. Contre les licenciements dus à l’introduction de l’IA dans les entreprises, réduction du temps de travail sans perte de salaire.
28. Un moratoire sur la construction des centres de données et autres infrastructures lourdes de l‘IA est indispensable. Toute nouvelle avancée doit être subordonnée à l’adoption d’une stratégie écologique et sociale globale, incluant notamment: une stratégie visant à faire reculer les inégalités sociales, la gestion durable des ressources (eau, minerais), la restauration des écosystèmes massacrés, ainsi qu’un plan précis de réduction contraignante des émissions de gaz à effet de serre, en conformité avec les objectifs de l’accord de Paris sur le climat.
29. Développer une contre-culture face à l’IA. Dans les mouvements sociaux, mettre en œuvre des pratiques collectives pour résister à la dégradation des relations sociales et du débat d’idées par l’IA.
La formation d’une intelligence collective ne peut se passer de l’action collective décidée et évaluée démocratiquement au cours d’échanges « en présentiel », permettant l’expression verbale et non verbale. Les réseaux sociaux ne sont pas un lieu de débat. La gauche doit combattre la fascination pour les « machines qui parlent », œuvrer consciemment à bannir l’usage des smartphones de ses réunions et réhabiliter des publications imprimées visant à l’échange de points de vue et d’analyses de fond.
30. Un autre numérique, public et démocratique, est possible.
Dans le cadre d’une indispensable redistribution des richesses, les autorités locales, régionales et nationales doivent avoir les moyens d’assurer gratuitement une infrastructure publique gratuite de messagerie, de stockage des données et de réseaux sociaux sous contrôle démocratique, avec protection des données des usagers et développement d’IAs par domaine.
31. Lutter contre le capitalisme à l’heure de l’IA renforce la nécessité d’une refondation radicale de la gauche.
La percée de l’IA jette une lumière crue sur le désarroi de la gauche. Elle renforce la nécessité d’épurer le marxisme, et la gauche en général, du productivisme, des idéologies instrumentalistes (« la fin justifie les moyens »), du culte du progrès et de l’idée de «neutralité technologique». L’emprise mondiale de la Big Tech à partir de la Silicon Valley, de Shenzhen et d’autres centres impérialistes souligne l’absurdité du campisme: la rupture avec le capital ne peut être conçue que dans la perspective internationaliste d’une révolution à poursuivre en permanence jusqu’à l’abolition mondiale du capitalisme. Au-delà du marxisme, il s’agit aussi pour la gauche de rompre avec des conceptions post-modernes telles que la « théorie de l’acteur-réseau »: la pleine prise en compte des dangereuses conséquences de la nature alien de l’IA présuppose en effet d’abandonner l’idée que les dispositifs techniques qui fonctionnent comme des prothèses de l’activité humaine, parce qu’ils ont un effet social, devraient être considérés comme des acteurs sociaux. Ce sont les humains qui forgent leur histoire, pas les machines.
32. Les menaces de l’IA soulignent l’urgence d’une rupture révolutionnaire, écosocialiste, avec la civilisation de la croissance capitaliste.
Les menaces de l’IA ne découlent pas uniquement du capitalisme. Quels que soient les rapports de production, les réseaux de neurones resteront structurellement incapables de distinguer le vrai du faux et de projeter un futur différent. Le remplacement de la propriété capitaliste par la propriété collective, en soi, ne suffirait pas à ramener l’empreinte écologique de l’IA dans les limites de la soutenabilité terrestre. L’idée que l’IA agirait comme un remède miracle permettant au marché de résoudre les terribles problèmes créés par le marché relève de la magie, pas de la raison. La seule perspective compatible avec la dignité humaine et avec la survie de l’espèce est la décroissance écosocialiste de la production matérielle globale, planifiée dans la justice sociale, visant une économie mondiale de satisfaction des besoins réels démocratiquement déterminés dans le respect des écosystèmes, de leurs limites et de leur fragile, de leur irremplaçable beauté. (Daniel Tanuro, le 9 février 2026)
A diverses étapes de leur rédaction, ces thèses ont bénéficié des remarques de Marius Gilbert, Cédric Leterme, Léonard Brice, Michaël Löwy, Christine Poupin, Julia Steinberger et Mélodie Vandelook, que je remercie pour leur attention.

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