mercredi
12
décembre 2018

A l'encontre

La Brèche

Pollution en Pologne, le pays qui accueillera le prochain «sommet des Nations Unies sur le changement climatique», du 13 au 14 décembre
2018» (Photo Greenpeace)

Par Simon Pirani

Le gouvernement polonais autoritaire du président Andrzej Duda [il occupe ce poste depuis le 6 août 2015, membre du parti fort conservateur Droit et Justice, PiS, depuis 2005] peut s’attendre à des secousses politiques au mois de décembre 2018, quand politiciens, diplomates et militants d’ONG vont affluer à Katowice, en Pologne, pour le prochain sommet des Nations Unies sur le changement climatique (COP24).

Ce que la Pologne appelle sa politique climatique – tendre à une «neutralité en carbone» en soustrayant aux émissions de CO2 de l’industrie du charbon le carbone atmosphérique absorbé par ses forêts – fera l’objet de critiques bien méritées. Est-ce que cela va s’entendre dans la rue, voilà une autre question: le parlement polonais a interdit les rassemblements «spontanés» à Katowice pendant le sommet.

Donald Trump, qui l’année passée a retiré les Etats-Unis de l’accord pour réduire les émissions de gaz à effet de serre signé à Paris en 2015, sera aussi un objet de dérision, non seulement de la part des manifestant·e·s mais également de certains politiques participant aux pourparlers. La principale tâche à Katowice (la 24e Conférence des parties à la convention sur le climat de Rio en 1992, ou COP24) sera de mettre au point un «règlement» afin de contrôler les promesses de réduire les émissions de gaz à effet de serre faites à Paris («les contributions déterminées nationalement»).

«Une transition juste»?

L’accord de Paris reconnaissait que les températures mondiales devraient être maintenues «largement en dessous» d’une hausse de 2°C par rapport aux niveaux préindustriels et que 1,5°C était préférable. Les militants des ONG font usage de chaque phrase du document pour dénoncer les politiques favorables aux combustibles fossiles; pour résister aux tentatives de faire payer le prix du réchauffement aux pays du Sud de la planète; et pour promouvoir une «transition juste» qui combine la diminution des combustibles fossiles avec des luttes pour la justice sociale.

Tout en menant ces batailles, il est important de ne pas négliger la vision d’ensemble. L’accord de Paris est tellement significatif non pas comme une balise qui peut réunir le monde pour stopper le changement climatique, mais comme le résultat d’un processus désastreux qui a échoué à inverser la croissance de la consommation de combustibles fossiles, la principale cause du réchauffement. A Paris, l’idée d’objectifs contraignants de réduction des émissions de gaz à effet de serre a finalement été abandonnée, en faveur d’engagements volontaires.

En louant ces engagements les diplomates minimisent la réalité. Même si les gouvernements appliquent leurs promesses, on prévoit que la température mondiale moyenne en 2100 sera 2,7°C plus haut que le niveau préindustriel, et non pas 2°C ou 1,5°C.

Une mise en perspective historique est utile. Il y a trente ans, en juin 1988, les spécialistes du climat ont lancé un avertissement collectif que l’atmosphère se réchauffait et que les gaz à effet de serre en étaient la cause principale. Ils se sont réunis avec des diplomates à Toronto, au Canada, pour former le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat /GIEC – en anglais : Intergouvernemental Panel on Climate Change (IPCC) – qui est une instance des Nations Unies.

Une année auparavant, en 1987, le Protocole de Montréal avait coordonné une action internationale pour diminuer la production de gaz chlorofluorocarbones qui étaient en train d’ouvrir un dangereux trou dans la couche protectrice d’ozone autour de la Terre. D’une manière optimiste, la Conférence de Toronto encourageait une coordination semblable pour réduire les émissions de gaz à effet de serre de 20% jusqu’en 2005. La résistance se révéla plus forte.

Au Sommet de Rio en 1992, les Etats-Unis insistèrent pour qu’il n’y ait pas d’objectifs contraignants pour réduire les émissions. Leurs diplomates, et même certaines ONG du Nord, se sont concentrés sur la déforestation, qui ne contribue que de façon minime au réchauffement climatique, afin d’éviter d’avoir à parler de la question principale: l’usage des combustibles fossiles. Pour s’occuper de ceux-ci, ils argumentaient que les mécanismes du marché pouvaient et devaient être utilisés. Cette idée a inspiré le Protocole de Kyoto de 1997 qui créait un système de bourse (marché) des droits d’émissions qui a misérablement échoué à arrêter le galop vers les sommets de la consommation de pétrole, de gaz et de charbon. La conférence tenue à Copenhague en 2009 échoua à produire un accord prolongeant celui de Kyoto. C’est la conférence de Paris en 2015 qui suivit, avec ses objectifs volontaires.

En prescrivant les mécanismes du marché pour diminuer l’usage des combustibles fossiles, les gouvernements choisissaient d’ignorer les subventions à la production des combustibles fossiles et à leur consommation. Ces subventions s’élèvent à des centaines de milliards de dollars par année. La somme totale des émissions de la combustion des combustibles fossiles ne chuta pas de 20% en 2005 comparées au niveau de 1988, comme on l’avait envisagé à Toronto. Au contraire, elle augmenta de 35%. En 2017, c’était 60% plus haut qu’en 1988.

Pourquoi le processus de Rio a-t-il échoué si misérablement, alors que le Protocole de Montréal avait réussi?

Assurément, la politique compte. La Convention de 1992 à Rio sur les changements climatiques fut signée à un moment où le néolibéralisme s’imposait dans tous les pays les plus puissants. Tandis que les Républicains des Etats-Unis, et les principaux pays producteurs de pétrole, comme l’Arabie saoudite et la Russie, s’opposaient à des objectifs de réduction contraignants, les Démocrates des Etats-Unis et les gouvernements européens tergiversaient. Ils dénoncèrent le déni de la science climatique et reconnurent la réalité de la menace du réchauffement mondial, mais néanmoins ils voyaient le marché comme le levier pertinent pour agir. En 1997, Démocrates et Républicains s’unirent autour d’un projet de loi présenté au Sénat de Washington pour annuler le principe d’objectifs contraignants; cette loi fut approuvée par 95 sénateurs contre 0.

Les historiens du futur jugeront sûrement le processus de Rio comme un échec collectif historique des principaux Etats du monde, comparable à la glissade dans la guerre en 1914. Il n’y a pas de réponses faciles à cet échec. Mais les explications doivent être recherchées en dehors des cadres du processus de Rio. Ce n’est pas notre cadre de référence; évitons de lui donner un caractère de normalité.

Les raisons sous-jacentes de l’échec des Etats sont bien sûr plus profondes que la politique. Les chlorofluorocarbones réglementés par le Protocole de Montréal étaient une technologie marginale qui était employée dans la fabrication des frigos. Mais les combustibles fossiles n’ont rien de marginal. Ils sont consommés par de nombreux systèmes technologiques parmi les plus grands, imbriqués dans les systèmes sociaux et économiques dans lesquels nous vivons: les systèmes de transport automobiles, l’infrastructure urbaine qui les porte; les réseaux électriques; les systèmes industriels basés sur des matériaux riches en carbone comme l’acier; les procédés agricoles qui emploient les fertilisants produits à partir du pétrole…

En écrivant le livre sur l’histoire mondiale de l’utilisation des combustibles fossiles que je viens de publier, j’ai travaillé à élucider le lien entre technologie et société. Les systèmes technologiques basés sur les combustibles fossiles ont été inhérents au capitalisme et aux processus de travail que ce système contrôle; l’expansion de ces systèmes a accompagné l’expansion du capitalisme; une transition technologique vers l’abandon des combustibles fossiles sera réalisée le plus efficacement comme une composante d’une transition pour sortir du capitalisme. Les gouvernements ne vont jamais entreprendre ces changements profonds.

«Le lien technologie-société construit par l’expansion capitaliste»

Le débat public à propos de la diminution de la consommation des combustibles fossiles – et des produits qui en nécessitent beaucoup – ne porte que trop souvent sur les familles, les individus. Cela est trompeur pour trois raisons.

• Premièrement, la consommation de combustibles des ménages abonde en inégalités. De nombreux ménages des pays du Nord consomment douze fois, cent fois plus que ceux des pays du Sud. Plus d’un milliard de personnes, principalement dans les zones rurales du Sud, n’ont toujours pas encore accès à l’électricité.

• Deuxièmement, même ces ménages qui vivent dans le système dominant basé sur les combustibles fossiles, avec un usage raisonnable et régulier de l’électricité, le chauffage en hiver, le transport motorisé, et tout ça – soit environ 60% de la population de la Terre – ne contrôlent pas l’approvisionnement en combustibles. Ils ne peuvent pas facilement opter pour des mesures qui feraient chuter leur consommation de combustibles, telles que l’isolation des maisons, ou des transports publics décents afin de diminuer le recours à la voiture. Les individus ont encore moins de contrôle sur leur consommation indirecte de combustibles dans les produits qu’ils achètent, par exemple le charbon utilisé pour produire l’acier, ou le pétrole pour produire les plastiques; ou encore le pétrole consommé dans les chaînes d’approvisionnement, et de même employé pour les engrais synthétiques dans l’agriculture et la production des aliments.

• Troisièmement, la façon dont ces systèmes technologiques emploient les combustibles, et les matériaux qui en ont nécessité beaucoup pour leur production, s’est formée historiquement. Il n’a rien d’inévitable – ou d’efficace – dans l’usage gaspilleur des emballages plastique; dans les systèmes de transport urbains basés sur des automobiles lourdes, grandes consommatrices de combustibles, et habituellement avec une seule personne à bord; dans l’agriculture industrielle qui consomme beaucoup d’engrais; ou même dans les réseaux électriques centralisés. Ces technologies sont employées de cette manière du fait des systèmes économiques et sociaux dans lesquels elles sont imbriquées. Le capitalisme n’exploite pas seulement la technologie, il la façonne.

La transition vers l’abandon des combustibles fossiles sera une transition vers la sortie du capitalisme, vers une société qui vive en harmonie avec la nature, fabriquant à partir de ses besoins et non pas pour accroître les profits. Politiquement, ce combat doit être mené en dehors du processus des Nations Unies. (Article publié sur le site RedPepper.org, en date du 28 août 2018; traduction A l’Encontre)

____

Simon Pirani a publié en 2018 auprès des Editions Pluto Press: Burning Up. A Global History of Fossil Fuel Consumption (Brûler jusqu’à épuisement: Une histoire mondiale de la consommation des combustibles fossiles). Simon Pirani développe ses travaux de recherche, depuis 2007, auprès du Oxford Institute for Ernergy Studies (University of Oxford). Il a participé à de nombreuses études sur le marché du gaz, entre autres: The Russian Gas Matrix: How Markets are Driving Change (2014) ou CIS Gas Markets and their Impact on Europe (2009). Il a de même publié deux ouvrages qui méritent l’intérêt: The Russian Revolution in Retreat (Ed. Routledge, 2008) et Change in Putin’Russia. Power, Money and People (Ed. Pluto, 2009).

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Le travail dans les entrepôts à l’heure de «l’économie numérique»

Entre votre livraison à domicile d’une commande passé à Amazon et les profits nets de Jeff Bezos, le patron d’Amazon, il y a un «problème». Le tout «fonctionne» sur la base d’une plate-forme qui organise une très nombreuse main-d’œuvre. «Elle» – ses fonctions sont conçues par la direction du groupe – intensifie et contrôle au plus près du travail des salarié·e·s; «elle» contribue à rendre les emplois plus précaires et instables.

Au cours de cette session du séminaire consacré au capitalisme, à Toronto (Canada), Alessandro Delfanti discute des changements à l’œuvre dans l’organisation du travail, de la composition de la classe salariée et de l'évolution des rapports de travail résultant des relations entre le capitalisme et la technologie. Il le fait sur la base d'une étude récente d’un entrepôt d’Amazon en Italie.

Alessandro Delfanti enseigne à l'Institut de Communication, Culture, Information et technologie à l'Université de Toronto. Il fut l'un des principaux membres fondateurs du réseau Log Out! Réseau de résistance des travailleurs et travailleuses à l'intérieur et contre l’économie des plates-formes. Son intervention est en langue anglaise. (Réd. A l’Encontre)

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