
Le début de la cinquième année de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie est marqué par les bombardements les plus intenses et les plus destructeurs des villes ukrainiennes depuis le début de la guerre [1]. Plus de 1,2 million de foyers se retrouvent sans chauffage ni électricité en plein hiver rigoureux, et des centaines de milliers de personnes sont contraintes de vivre dans des conditions inhumaines. Les frappes de représailles ukrainiennes ont, à leur tour, entraîné des coupures d’électricité et des perturbations du chauffage à Belgorod [à 72 km au nord-ouest de Kharkiv]. Parallèlement, les pertes russes ont atteint leur niveau le plus élevé depuis le début de la guerre, alors que l’armée russe n’avance que d’environ 15 mètres par jour. Selon les estimations de Mediazona [média russe indépendant] au moins 200’186 soldats russes ont été tués depuis le 24 février 2022. Ce décompte ne comprend que les personnes dont le décès a été confirmé; le bilan réel est probablement beaucoup plus élevé. Néanmoins, il y a peu de raisons de croire que ces pertes, voire des pertes plus importantes, affaibliront la détermination du régime de Poutine à poursuivre la guerre.
Tout d’abord, après quatre années au cours desquelles le poutinisme s’est transformé en une dictature complète, la guerre est devenue le seul mode d’existence viable du régime. Elle légitime la concentration du pouvoir et la répression. Elle lie plus étroitement la classe dirigeante au dictateur. Mais surtout, le régime n’a pas de vision cohérente pour l’avenir du pays une fois que la guerre sera terminée et que des milliers de soldats contractuels traumatisés et endurcis par les combats rentreront chez eux – des hommes dont l’État ne pourra plus maintenir le niveau de rémunération et le statut social élevés dont ils bénéficiaient auparavant. Ce défi imminent semble effrayer les autorités autant que la défaite militaire.
Dans le même temps, le Kremlin considère le fossé grandissant entre l’UE et les États-Unis, ainsi que la volonté de l’administration Trump de conclure un accord bilatéral, comme une opportunité d’atteindre les «objectifs de l’opération militaire spéciale». Lorsque les troupes russes ont envahi l’Ukraine en février 2022, la réaction mondiale a été sans équivoque: il s’agissait d’une guerre d’agression injustifiable, et la résistance de l’Ukraine était fondée non seulement sur le droit international, mais aussi sur les principes fondamentaux de moralité et de justice, des idées que l’humanité semblait avoir intériorisées après la Seconde Guerre mondiale. Cependant, quatre années de carnage ont non seulement causé la mort de centaines de milliers de personnes, mais ont également entraîné un changement moral plus large. Les négociations initiées par l’administration Trump considèrent cette guerre comme «absurde» pour les deux camps – une guerre à laquelle il convient de mettre fin non pas en réaffirmant le droit international, mais en établissant un nouvel équilibre des forces. Dans cette vision du monde, il n’y a ni victimes ni agresseurs, ni bien ni mal – seulement les forts et les faibles, l’«équilibre» étant assuré par les concessions des seconds [2].
Ce changement de mentalité dans «l’opinion publique mondiale» est peut-être la plus grande réussite de Poutine à ce jour. S’il s’impose comme nouveau consensus, il ouvrira presque certainement la voie à de nouvelles guerres plus destructrices, alimentées par le redécoupage des frontières de petits États et la réaffirmation du contrôle des grandes puissances sur leurs anciennes colonies. C’est pourquoi tout véritable mouvement anti-guerre doit aujourd’hui se tenir fermement et sans réserve aux côtés des victimes de l’agression. Il ne s’agit plus seulement de défendre le droit de l’Ukraine à l’indépendance [3], c’est le seul moyen crédible d’empêcher le monde d’être entraîné dans une spirale de conflits croissants. (Publié le 24 février 2026 sur Posle*; traduction rédaction A l’Encontre)
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[1] Ukraine Crisis media center, «Weekly roundup», 20 février 2026: «La Russie a lancé 91 missiles balistiques sur l’Ukraine en janvier, le total mensuel le plus élevé de la guerre, a déclaré lundi le ministère ukrainien de la Défense. La Russie a commencé à utiliser des drones mères Shahed pour transporter des drones FPV, selon une vidéo publiée par un conseiller du ministre ukrainien de la Défense. (Réd. A l’Encontre)
[2] Le Monde du 19 février – et antérieurement Bloomberg, le Financial Times – indique que le régime de Poutine, par la voix de Kirill Dmitriev – responsable du Fonds souverain russe et proche du tsar du Kremlin – fait miroiter à Trump et ses alliés industriels «l’ouverture du riche sous-sol russe aux entreprises américaines, invitées à revenir exploiter le gaz, le pétrole, le cuivre, le titane, le nickel, le lithium et toutes les ressources de l’Arctique». Cela prolongerait, à sa façon, pour l’administration Trump le type d’accord sur des projets extractifs que Washington avait conclu le 30 avril 2025 avec Ioulia Svyrydenko, alors ministre du Développement économique et du Commerce d’Ukraine, aujourd’hui Première ministre. Les «négociations de paix» sont lestées par ce type d’accord pour Washington. Mais les offres du Kremlin sont à la mesure de l’immensité du territoire, à la différence de l’Ukraine. (Réd. A l’Encontre)
[3] L’invasion de l’Ukraine par le régime de Poutine traduit conjointement sa politique impérialiste en direction de «l’étranger proche» et sa négation de l’existence historique d’un peuple ukrainien. Ce qui conduit, pour la majorité de la population ukrainienne – avec ses diverses composantes –, à une bataille militaire et politique pour le droit à l’autodétermination. Toutefois, le déroulement de la politique d’expansion de la Russie, depuis 2014, s’insère dans un contexte plus ample marqué par un conflit interimpérialiste avec les puissances impérialistes occidentales (entre autres sous la forme de l’expansion de l’OTAN au cours des années 2000), un conflit interimpérialiste dont le cours se modifie en jonction avec les réorientations politiques de l’impérialisme des Etats-Unis (administration Trump), avec ses sous-effets dans ses rapports avec les principaux pays impérialistes de l’Union européenne. Il en découle dès lors une imbrication entre un combat pour le droit à l’autodétermination de la population ukrainienne et le poids de l’hétérodétermination sur la conduite de son combat qui est impacté par les choix de l’administration Trump et les décisions concrètes des dites puissances de l’UE. Dès lors, comme l’indique à sa façon le Mouvement social en Ukraine, la bataille pour le droit à l’autodétermination débouche aussi sur une bataille sociale et politique portant sur des thèmes centraux de l’organisation socio-économique de la société ukrainienne. Ce qui est en relation directe avec la dynamique de la participation active de «l’arrière» dans son appui au «front». (Réd. A l’Encontre)
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* Posle («Après») se définit ainsi: «Après l’invasion russe en Ukraine, la vie dans les deux pays ne sera plus jamais la même. Mais pour pouvoir continuer à vivre et à agir, nous devons trouver des réponses à certaines questions cruciales. Pourquoi cette guerre a-t-elle commencé? Pourquoi est-elle si difficile à arrêter? À quoi ressemblera l’avenir après la guerre?
»Posle est une tentative de réponse à ces questions. En tant que communauté d’auteurs partageant les mêmes idées, nous condamnons la guerre qui a déclenché une catastrophe humanitaire, causé des destructions colossales et entraîné le massacre de civils en Ukraine. Cette même guerre a provoqué une vague de répression et de censure en Russie. En tant que membres de la gauche, nous ne pouvons dissocier cette guerre des immenses inégalités sociales et de l’impuissance de la majorité travailleuse. Nous ne pouvons bien sûr pas non plus ignorer l’idéologie impérialiste qui s’efforce de maintenir le statu quo et se nourrit du discours militariste, de la xénophobie et du fanatisme.»

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