Etats-Unis. L’empreinte écologique réelle de l’essor des centres de données sous Trump

Le site de Microsoft à Fayetteville en Géorgie, en 2026. (Image tirée de Google Maps)

Par Christina Lu

À quelques semaines des élections de mi-mandat, dont l’enjeu est de taille, de nombreux Américains se révoltent contre les centres de données en cours de construction dans leurs communautés pour soutenir les ambitions du président Donald Trump en matière d’intelligence artificielle.

Environ deux tiers des Américains s’opposent à la construction de centres de données dans leur région, selon des sondages, et cette résistance s’est traduite par des vastes manifestations. Outre les inquiétudes concernant l’impact qu’un nouveau centre de données pourrait avoir sur l’emploi, les habitants invoquent souvent les quantités d’eau, d’électricité et de terrain consommées par ces installations, ainsi que les conséquences que cela pourrait avoir sur les factures d’énergie et l’environnement.

Les plus controversés sont les centres de données «hyperscale» [système à grande échelle, pour héberger et exploiter plusieurs milliers de serveurs, capable de s’adapter rapidement à des demandes importantes de ressources] utilisés par des entreprises telles qu’Amazon, Microsoft et Google, dont la taille peut dépasser de loin celle des autres installations et qui ont connu un essor fulgurant dans le contexte du boom de l’IA.

L’opposition est devenue si virulente qu’au moins 15 États envisagent des moratoires, tandis que des représentants des deux bords se sont rangés du côté des habitants indignés. «Nous avons enfin trouvé quelque chose capable d’unir la gauche et la droite», a ironisé Joshua Rhodes, chercheur à l’université du Texas à Austin.

Pourtant, cette levée de boucliers n’a guère dissuadé l’administration Trump, qui a fait la promotion des centres de données dans le cadre de sa quête de domination mondiale en matière d’IA. Plus de 1500 centres de données sont actuellement en cours de développement, venant s’ajouter aux 3000 déjà en service dans le pays, selon le Pew Research Center («Most new data centers in the U.S. are coming to rural areas», 13 avril 2026)

«La seule raison pour laquelle les communautés à travers les États-Unis ne devraient pas vouloir de centres de données, c’est si elles souhaitent finir par être arriérées et pauvres», a déclaré Trump dans un message publié sur Truth Social en août. «Si elles veulent réussir et s’enrichir, avec des impôts bien moins élevés et des emplois partout, qu’elles laissent les données régner.»

Alors que les tensions menacent d’atteindre leur paroxysme à l’approche des élections de mi-mandat, voici ce que nous savons de l’empreinte réelle des centres de données en termes de ressources.

Électricité

À l’heure où les coûts énergétiques flambent, l’attention nationale s’est portée sur la consommation électrique des centres de données, la moitié des Américains estimant qu’ils font grimper la facture d’électricité, selon Pew.

Les centres de données représentaient 4,7% de la consommation totale d’électricité aux États-Unis en 2024, contre 4,4 % l’année précédente, selon le Laboratoire national Lawrence Berkeley (18 juin 2026).

Cette part devrait bondir dans les années à venir, même si les estimations varient. Les centres de données pourraient consommer près de 12% de l’électricité américaine d’ici 2030, selon le Laboratoire national Lawrence Berkeley. Et d’ici 2035, ils pourraient absorber tant d’énergie qu’ils représenteraient environ un cinquième de la consommation d’électricité des États-Unis, selon BloombergNEF.

Jusqu’à présent, la frénésie de construction de centres de données s’est largement concentrée sur une poignée de zones clés, les plus importantes se trouvant en Virginie, au Texas et en Californie. Mais cette tendance est sur le point de s’étendre, car de nouveaux centres de données sont prévus, notamment dans l’Illinois, en Géorgie, dans l’Ohio et en Arizona.

Toutes ces prévisions indiquent un développement qui se déroule à une vitesse et à une échelle auxquelles les États ne sont pas préparés. «Nous assistons à une croissance très rapide, alors que ces dernières années, la demande dans le secteur de l’électricité est restée très stable», a déclaré Lori Bird, experte en énergie au World Resources Institute. «Il s’agit donc d’un revirement de situation assez spectaculaire.»

Le Texas illustre bien comment une telle expansion peut mettre à rude épreuve les infrastructures locales – et déclencher une tempête politique. Le gouverneur du Texas, Greg Abbott [Parti républicain], a un jour promis de faire de l’État l’«épicentre du développement de l’IA», et au moins 248 nouveaux projets de centres de données sont prévus, venant s’ajouter aux 335 déjà existants dans l’État (The Texas Tribune, 26 juin 2026).

«Le système n’a pratiquement pas les capacités nécessaires pour faire face à ces taux de croissance», a déclaré Ashish Sethia, responsable mondial des matières premières chez BloombergNEF, invoquant une pénurie de techniciens, de transformateurs et de lignes de transport d’électricité. «C’est pourquoi on assiste à cette ruée pour tenter de mettre la main sur autant de capacité électrique que possible afin d’alimenter les centres de données.»

La demande n’a cessé de croître. Au cours de l’été, l’Electric Reliability Council of Texas (ERCOT), qui gère le réseau électrique de l’État, a indiqué qu’il examinait environ 474 gigawatts (GW) de demandes d’interconnexion – soit plus de cinq fois la demande électrique de pointe record de l’État pour cet opérateur, selon les responsables de l’État; 90% de ces nouvelles demandes d’électricité proviennent de centres de données, a précisé l’ERCOT. En août, Greg Abbott a ordonné aux régulateurs de l’État de suspendre les raccordements de centres de données et a exigé des audits.

«C’est de la folie», a déclaré le chercheur Joshua Rhodes, qui a précisé que l’ensemble de la région de Houston enregistrait environ 17 GW en pic de demande. «Houston représente environ 17 gigawatts, et nous voyons actuellement l’équivalent de plusieurs Houston en centres de données tenter de se raccorder au réseau de l’ERCOT en même temps.»

La grande question qui plane sur ce développement, au Texas et au-delà, est de savoir ce que tout cela signifie pour les factures d’électricité des consommateurs. La réponse est, sans surprise, quelque peu compliquée.

«Cela dépend vraiment de l’ampleur de vos activités [et] de la capacité du réseau à les gérer», a déclaré Lori Bird du World Resources Institute, qui a ajouté que cela pouvait être un avantage si l’on disposait d’un réseau électrique avec un excédent de production disponible. «Mais ce que nous constatons, c’est que dans bon nombre de ces régions, les capacités sont insuffisantes et que les responsables tentent d’avancer trop rapidement.» Les prix des turbines à gaz, par exemple, ont bondi de près de 200% en raison de l’expansion des centres de données.

Face à l’indignation grandissante, Trump a déclaré que ce sont les entreprises – et non les consommateurs – qui devraient supporter le coût de cet essor. Les régulateurs, eux aussi, s’efforcent d’apaiser les tensions au sein des communautés. Les régulateurs et les gestionnaires de réseaux électriques tentent de veiller à ce que la hausse des coûts ne soit pas répercutée sur les consommateurs finaux, a expliqué Ashish Sethia de BloombergNEF.

Ayant désespérément besoin de plus d’énergie – et rapidement –, les développeurs de centres de données se tournent de plus en plus vers des sources extérieures au réseau existant. De nombreux géants de la technologie construisent leurs propres centrales au gaz naturel sur site pour répondre aux immenses besoins en électricité de leurs installations. Plus de 80 centrales au gaz sont en cours de construction ou à l’étude à travers le pays, selon les estimations de l’Environmental Integrity Project, une organisation non partisane et à but non lucratif qui milite pour l’application des lois environnementales. Des entreprises, dont Google, se tournent également de plus en plus vers l’énergie nucléaire en tant que source d’électricité sans émissions.

Mais le rôle démesuré que joue le gaz naturel dans le développement national des centres de données, du moins à court terme, a des implications majeures pour les émissions américaines et la pollution. «Cela va augmenter les émissions du secteur de l’électricité, ce qui accélérera les effets du changement climatique», a déclaré Joshua Rhodes de l’Université du Texas.

L’eau

Pour éviter la surchauffe, les centres de données, quelle que soit leur taille, nécessitent de puissants systèmes de refroidissement qui consomment souvent beaucoup d’eau. Cela inquiète les populations: un sondage Gallup (13 mars 2026) a révélé que la consommation excessive d’eau est l’une des principales raisons pour lesquelles les Américains s’opposent à la construction de centres de données dans leur région.

Mais il peut être difficile de mesurer l’empreinte hydrique de ces centres, en grande partie à cause du manque de données cohérentes et transparentes, selon Joe Kane, chercheur en infrastructures et ancien chercheur associé à la Brookings Institution, un groupe de réflexion basé à Washington. La plupart de ces informations sont détenues par les entreprises technologiques, a-t-il précisé.

Il n’existe pas non plus de valeur universelle pour la consommation d’eau. «Si l’on examine l’ensemble des différentes conceptions de centres de données dans des climats variés, avec des modes de fonctionnement différents, etc., on constate un écart de 10 000 fois entre l’intensité en eau des centres de données sur site», a déclaré Jonathan Koomey, analyste énergétique indépendant.

Selon un rapport de 2024 du Lawrence Berkeley, les centres de données auraient consommé directement environ 66 milliards de litres d’eau en 2023. Ce chiffre ne devrait cesser d’augmenter: d’ici 2028, les centres de données «hyperscale» à eux seuls devraient absorber entre 60 et 124 milliards de litres d’eau.

Et ces chiffres n’incluent même pas l’empreinte hydrique indirecte des centres de données. Selon Lawrence Berkeley, les centres de données à travers le pays ont consommé au total près de 800 milliards de litres d’eau uniquement en raison de leur consommation d’électricité en 2023.

Ces volumes sont insignifiants par rapport à d’autres activités et secteurs très gourmands en eau, tels que l’arrosage des pelouses résidentielles et la production de bœuf et de viande aux États-Unis, qui consomment des milliers de gallons d’eau supplémentaires.

Pourtant, la soif des centres de données est devenue un sujet brûlant, car ces installations sont construites dans des États confrontés à un stress hydrique, tels que la Californie, le Nouveau-Mexique, l’Arizona, le Nevada et l’Utah. En 2021, des chercheurs ont estimé qu’un cinquième de l’empreinte hydrique directe des serveurs des centres de données touchait des régions présentant des niveaux de stress hydrique modérés à élevés.

«Nous pouvons transporter l’électricité sur des milliers de miles, mais nous transportons rarement l’eau aussi loin; l’eau est donc un enjeu bien plus local», a déclaré Joshua Rhodes.

La résistance a été farouche. Dans l’Utah, rongé par la sécheresse, par exemple, des milliers d’habitants se sont opposés à un projet de centre de données de 40 000 acres [plus de 16’000 hectares], en partie en raison des risques qu’il faisait peser sur un lac déjà en voie de rétrécissement. L’opposition s’est également étendue à la Californie, un État depuis longtemps confronté à des problèmes d’eau, et San Francisco a récemment approuvé un moratoire de 45 jours sur les autorisations de construction de centres de données.

Face à l’intensification de la surveillance, de nombreux hyperscalers se sont empressés de montrer qu’ils prenaient la question au sérieux, en multipliant les engagements visant à réduire leur consommation d’eau. Mais pour de nombreuses entreprises, il existe un important compromis financier entre l’utilisation de l’eau et une consommation d’énergie plus importante.

«C’est un cercle vicieux en matière de consommation d’eau», souligne Johsua Rhodes. Bien qu’il existe des moyens de minimiser la consommation d’eau pour le refroidissement, cela nécessite généralement davantage d’énergie – et les entreprises sont financièrement incitées à allouer cette électricité à d’autres fins. «La valeur du calcul est si élevée qu’elles souhaitent consacrer autant d’électricité que possible aux ordinateurs et le moins possible au refroidissement.»

Terrains et pollution

L’expansion rapide des centres de données a intensifié l’attention portée à leur empreinte physique et à leurs impacts sur les communautés voisines. Selon Pew, plus de 40% des Américains vivent dans un rayon de cinq miles [8 km] d’au moins un centre de données existant ou en projet.

Tous les centres de données sont des structures physiquement imposantes, mais leur taille varie considérablement. Un grand centre de données typique peut occuper environ 250 000 pieds carrés, ce qui dépasse de loin la taille d’un terrain de football américain.

Certains projets proposés, comme celui de l’Utah évoqué plus haut, s’étendront désormais sur près de 20 000 acres de terrain, soit environ la superficie de Manhattan. (En réalité, l’investisseur à l’origine du projet de l’Utah souhaitait initialement que celui-ci soit deux fois plus grand, mais une vive opposition l’a contraint à revoir ses ambitions à la baisse.)

Alors que près de 90% des centres de données existants aux États-Unis ont été construits en zone urbaine, les promoteurs se tournent désormais vers d’autres régions. Environ deux tiers des centres de données prévus se situent en zone rurale, tandis que les trois quarts des constructions prévues auront lieu dans le Sud et le Midwest, selon Pew, et près de 40% d’entre eux seront les premiers de leur comté respectif.

Alors que ce boom prend de l’ampleur à travers le pays, des rapports ont mis en lumière les répercussions potentielles pour les communautés locales, notamment en matière de pollution. Le mois dernier encore, un centre de données du New Jersey a déversé 5000 gallons de gazole [19’000 litres] dans une rivière voisine, faisant craindre des risques environnementaux à long terme malgré les efforts de nettoyage.

Il existe également une pollution invisible. Les riverains des centres de données se plaignent de la pollution sonore incessante générée par ces imposantes installations. L’expansion des centres de données – et le développement du réseau de gaz naturel qui l’accompagne – entraîne également la présence de polluants nocifs qui compromettent la qualité de l’air et présentent des risques pour la santé. Les chercheurs estiment que la pollution atmosphérique liée aux centres de données pourrait entraîner plus de 20 milliards de dollars de coûts annuels pour la santé publique d’ici 2028. (Article publié par Foreign Policy le 12 octobre 2026; traduction rédaction A l’Encontre)

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