Etats-Unis. La mince ligne bleue entre les milices violentes, pro-Trump et la police

Par Ryan Devereaux

Les vidéos qui ont précédé le meurtre d’Anthony Huber [«le héros en skateboard» tué par Kyle Rittenhouse, alors qu’il tentait de neutraliser le tireur] dans les rues de Kenosha, dans le Wisconsin, sont discordantes. Parmi les plus effrayantes, on trouve celle du parking d’un atelier de réparation automobile. Plusieurs coups de feu retentissent. Au loin, on voit le tireur en jeans et en T-shirt vert. Un homme se précipite derrière lui. Le tireur se retourne. D’autres coups de feu retentissent et l’homme s’effondre sur le sol. Le tireur fait le tour d’une voiture garée, puis revient vers l’homme allongé sur le trottoir. Il le regarde et sort son téléphone portable. «Je viens de tuer quelqu’un», dit le tireur, avant de s’éloigner en courant. L’homme au sol se tortille et fixe le ciel, haletant profondément tandis que les spectateurs s’efforcent désespérément de faire pression sur sa blessure. Certains pleurent, d’autres crient pour que quelqu’un appelle la police.

Dans une deuxième vidéo, on peut voir le tireur faire son jogging au centre d’une rue à double sens alors que des passants crient qu’il vient de tirer sur quelqu’un. Il tombe par terre. Une poignée d’hommes courent vers lui; Anthony Huber est l’un d’entre eux. Le jeune homme de 26 ans balance son skateboard vers le tireur et tente de se saisir de son fusil. Le tireur appuie sur la gâchette. Anthony Huber recule en titubant, puis s’effondre dans la rue. Un deuxième homme, qui semble tenir une arme de poing, prend une balle dans le bras. Le tireur se lève et court, puis marche, vers une colonne de véhicules de police qui s’approchent. De nouveau, les passants crient qu’il vient de tirer sur des gens. Le tireur, les mains en l’air, semble avoir reçu l’ordre de s’écarter et la police avance.

Dans une troisième vidéo, tournée avant les meurtres, on voit le même jeune homme armé interagir avec les forces de l’ordre dans un véhicule blindé, acceptant une bouteille d’eau en remerciement des efforts que lui et d’autres membres d’un groupe de justiciers armés déployaient. Un officier dans le véhicule dit par haut-parleur: «Nous vous sommes reconnaissants. Nous vous apprécions vraiment.»

Quelques heures après que les vidéos ont été prises, Kyle Rittenhouse, 17 ans, le tireur présumé, a été arrêté pour homicide volontaire au premier degré. Il se trouvait alors à des kilomètres de là, à Antioch, dans l’Illinois, bien qu’il se soit adressé à la police et que plusieurs passants l’aient identifié comme le tireur dont les tirs avaient apparemment été observés par les forces de l’ordre. Kyle Rittenhouse est accusé d’avoir tué Huber et Joseph Rosenbaum, un père de 36 ans qui laisse derrière lui une fiancée et sa jeune fille, et d’avoir blessé Gaige Grosskreutz, un médecin de rue bénévole. Les meurtres ont eu lieu lors de la troisième nuit de protestation contre les tirs de la police contre Jacob Blake, un Noir non armé qui est resté paralysé après avoir été frapé par 4 balles (sur les sept) tirées dans le dos, devant ses enfants. Comme à d’autres moments dans le pays, la réponse à la violence policière a été marquée par des manifestations pacifiques à grande échelle, des déprédations et des dégâts matériels. Jacob Blake reste hospitalisé et, selon son père et son avocat, il a été enchaîné à son lit bien qu’il ne puisse pas bouger.

Heidi Beirich, responsable de la stratégie du Global Project Against Hate and Extremism, a déclaré qu’elle n’était pas surprise lorsqu’elle s’est réveillée mercredi matin à Kenosha en apprenant la nouvelle de la violence. L’été 2020 a déjà été marqué par le ciblage des manifestants de Black Lives Matter avec une tentative d’attentat à la bombe au Nevada [début juin], le meurtre ciblé d’un agent de sécurité de la cour fédérale et celui d’un adjoint du shérif par un extrémiste de droite présumé en Californie. A cela s’ajoute un dirigeant du Ku Klux Klan jetant sa voiture dans une foule de manifestant·e·s qui manifestaient contre la brutalité policière en Virginie.

«A l’approche de l’élection, Trump fait peur aux manifestant·e·s et cherche à les étouffer avec toutes ces histoires d’ordre public, et cela va empirer», a déclaré Heidi Beirich à The Intercept. «Je ne m’attends pas, malheureusement, à ce que cela s’arrête là.»

Lors d’une conférence de presse tenue mercredi, le shérif du comté de Kenosha, David Beth, n’a pas expliqué pourquoi Kyle Rittenhouse avait été autorisé à quitter les lieux de la fusillade. Outre le fait qu’il a été identifié comme un tireur dans la rue après l’heure du couvre-feu, le jeune homme de 17 ans n’était pas assez âgé pour porter légalement l’arme qu’il a utilisée. «Je n’ai pas la moindre idée», a déclaré le shérif aux journalistes, ajoutant plus tard: «Je ne connais même pas le nom de cet homme.» Lorsqu’on lui a demandé pourquoi les forces de l’ordre donnaient des bouteilles d’eau aux «justiciers» armés, le shérif a répondu que c’était une pratique courante. «Nos adjoints jetteraient de l’eau à n’importe qui.»

Quelques heures avant la fusillade, la Kenosha Guard, une milice locale, a lancé un «appel aux armes» sur Facebook, amplifié par le site web InfoWars, qui prône la théorie du complot, exhortant les citoyens armés à se porter à la défense de la propriété privée. Lors de la conférence de presse de mercredi, David Beth a indiqué que le groupe avait demandé à être pris comme adjoint par son bureau – une demande que le shérif affirme avoir rejetée.

Des milices violentes pro-Trump

Les événements de Kenosha sont les derniers d’une longue série d’affaires dans lesquelles des soi-disant justiciers se sont rassemblés sous la bannière de la «fine ligne bleue» – un drapeau et un mouvement consacrés à la défense des forces de l’ordre et du président – et se sont livrés à des violences contre des manifestant·e·s alors que la police restait en retrait.

Quelques jours avant les meurtres dans le Wisconsin, un rassemblement appelé «Back the Blue» à Gilbert, en Arizona, a vu des manifestants armés et favorables à la police battre les manifestant·e·s sous le regard des forces de l’ordre. Dans la période précédant la confrontation, qui est désormais hebdomadaire, les partisans d’un rassemblement ont mis en ligne des dénonciations violentes et des menaces de mort les visant. Quelques jours plus tard, la police de Portland est restée sur place pendant que des hommes armés brandissant des drapeaux de la «fine ligne bleue» se battaient contre les manifestants de gauche dans les rues de la ville. L’affrontement a eu lieu quelques semaines seulement après que les autorités de Portland ont reconnu qu’un ancien Navy SEAL [force spéciale de la marine de guerre] qui s’était vanté d’avoir infiltré les «antifa» faisait l’objet d’une enquête en rapport avec la détonation d’un engin explosif à proximité des manifestant·e·s. Les manifestations pro-police de New York ont également basculé dans la violence.

Mike German, un ancien agent du FBI qui s’est infiltré dans des groupes d’extrême droite dans les années 1990 et qui travaille aujourd’hui au Brennan Center for Justice, a fait remarquer que la tendance des forces de l’ordre à reculer face aux manifestations armées de droite était évidente lors des altercations qui ont eu lieu pendant la campagne électorale de Trump en 2016. Et cela s’est poursuivi tout au long de son administration. «Voir la police continuer à traiter ces militants d’extrême droite comme des amis est troublant», a-t-il déclaré.

Au cours des années 1990, a expliqué Mike German, les forces de l’ordre ont compris que les membres les plus violents des groupes d’extrême droite, ceux qui avaient un casier judiciaire les exposant à un risque d’arrestation, ne se présentaient pas aux manifestations publiques. Ce n’est plus le cas aujourd’hui.

«Il y a des gens qui participent à des manifestations à Portland depuis des années maintenant», a déclaré Mike German. «Ils sont bien identifiés. Je les connais et je ne vis pas à Portland. Plusieurs d’entre eux ont reçu l’ordre du tribunal de ne plus assister à une autre manifestation en raison des violences qu’ils ont déjà commises. Et pourtant, ils peuvent s’engager aux côtés de la police comme s’ils étaient des auxiliaires. C’est vraiment étonnant – les personnes peuvent pointer des armes sur les gens en plein jour et ne pas être arrêtées.»

Les données recueillies par le Centre d’analyse de la droite radicale et partagées avec HuffPost, le 28 août, ont recensé près de 500 cas de rassemblement d’extrémistes de droite en réponse aux manifestations Black Lives Matter depuis le meurtre de George Floyd par la police fin mai, ce qui a abouti à 64 cas de simples agressions, à 38 agressions de véhicules et à neuf cas de tirs sur des manifestants ayant entraîné trois décès.

Parmi la myriade de facteurs contribuant à la violence et aux troubles politiques dont le pays est actuellement le théâtre, on note une inversion de la relation entre certains éléments de la droite armée et le gouvernement fédéral, a soutenu Heidi Beirich. «Le mouvement anti-gouvernement n’est plus anti-gouvernement dans le sens où le gouvernement fédéral n’est plus son ennemi», a-t-elle déclaré. «Trump a changé ce point de vue – les milices, le courant anti-gouvernemental plus large, sont essentiellement une formation politique pro-Trump.» Mike German, qui a publié cette semaine un rapport sur l’infiltration des forces de l’ordre par les extrémistes, a décrit l’alignement de plus en plus public de l’extrême droite, de la police sur le terrain et de la Maison Blanche comme «un élargissement du parapluie» en faveur des groupes extrémistes.

«Le président a identifié les manifestations Black Lives Matter et les soi-disant antifa comme étant l’ennemi et cela envoie un message à la police sur qui est à poursuivre, mais aussi à ces groupes», a-t-il déclaré. «Ces groupes et la police semblent donc s’être alignés sur un ennemi commun, mais les forces de l’ordre font une très grosse erreur si elles pensent que parce qu’ils sont les ennemis de vos ennemis, ils sont vos amis. Ils ne sont pas vos amis, comme ils l’ont démontré et comme ils continueront à le démontrer alors que les forces de l’ordre tentent de réguler leur violence.»

Une vague d’extrémisme d’extrême droite

L’élection de Barack Obama a été suivie d’une poussée d’activités d’extrême droite qui a ensuite explosé sous le président Donald Trump, a expliqué Heidi Beirich. «Il y a eu ce lent battement de tambour d’une attaque de la suprématie blanche ou d’une attaque de la milice anti-gouvernementale, puis d’une autre, puis d’une autre», a-t-elle déclaré. «Ça n’a fait qu’accélérer jusqu’à l’explosion que nous avons vue récemment.»

Au cours du second mandat d’Obama, la montée de l’activité de la droite s’est mêlée à un mouvement pro-police visible qui s’est installé en réponse au mouvement Black Lives Matter. Kyle Rittenhouse a atteint sa maturité à ce moment critique. Mercredi 26 août, BuzzFeed News a rapporté que l’adolescent était aux premières loges d’un rallye pro-Trump qui s’est tenu en janvier, et qu’il faisait partie d’un programme de cadets dans un service de police local qui offrait des promenades à cheval et une formation pour les armes à feu. Dans un entretien avec Vice News, jeudi 27 août, d’anciens camarades de classe ont décrit Kyle Rittenhouse comme un supporter de Trump qui aimait «provoquer les libéraux» (la gauche).

Si la notice à paraître rédigée par le département de police d’Antioche est exacte, Kyle Rittenhouse est né le 3 janvier 2003, tard dans la période de 18 mois qui séparent les attaques du 11 septembre et l’invasion de l’Irak. Il est venu au monde quelques semaines seulement avant l’instauration du Département de la sécurité intérieure [Department of Homeland Security mis en place en novembre 2002 à l’initiative de George W. Bush]. Il était probablement encore à l’école primaire lorsque le drapeau de la «fine ligne bleue» – qu’il a inclus dans le fond de son profil Facebook – est devenu le symbole d’un mouvement forgé en réaction aux protestations contre la brutalité policière de l’époque d’Obama.

Les messages que Kyle Rittenhouse a fait passer sur les médias sociaux indiquent que sa vision du monde était imprégnée d’une culture militariste qui a animé de larges pans du pays après environ deux décennies de guerre et l’émergence des forces de l’ordre en tant que puissant groupe culturel et politique. Dans cette vision du monde se trouve une communauté «politique» avec ses propres symboles et son propre langage, construite autour de l’idée de menace constante, des bons contre les méchants, et du rôle sacré des armes à feu dans le maintien de l’ordre social. Dans une vidéo prise avant les meurtres de mardi 25 août, on peut entendre l’adolescent Kyle Rittenhouse expliquer son rôle lors de la manifestation en des termes qui font écho au langage de la police américaine moderne, qui s’efforce constamment de centrer la volonté des policiers de faire face au «danger».

«Des gens sont blessés et notre travail consiste à protéger cette société, et une partie de mon travail consiste également à aider les gens», a déclaré Kyle Rittenhouse à un journaliste du site de droite Daily Caller. «S’il y a un blessé, je fais face au danger. C’est pourquoi j’ai mon fusil parce que je dois me protéger, évidemment, mais j’ai aussi ma trousse médicale.»

Si Kyle Rittenhouse avait forgé son identité politique en ligne au cours de la dernière décennie – et il semble qu’il l’ait fait – il aurait rencontré un univers largement incontrôlé d’idées, de mèmes et d’images mêlant le pro-policier et la droite extrême, a noté Heidi Beirich. «Souvenez-vous juste qu’aucune des firmes de médias sociaux, au cours de la vie de ce gamin, n’avait vraiment traité la question des milices sur leur système de diffusion», a-t-elle déclaré. «Il a donc été exposé à toutes les idées militantes – la nécessité de la guerre, l’armement – et tout cela a été répandu là où vivaient des enfants de ce type.»

Le soutien en ligne à Kyle Rittenhouse a explosé depuis son arrestation. Les collectes de fonds et les mèmes de «Free Kyle» se sont largement répandus avec en toile de fond un moment politique profondément chargé.

Dès le début, Trump a fait la cour à l’extrême droite des forces de l’ordre américaines, recueillant, lors de sa campagne électorale de 2016, l’appui des syndicats représentant les agents des patrouilles frontalières, les agents de l’ICE [United States Immigration and Customs Enforcement, police douanière] et l’Ordre fraternel de la police (Fraternal Order of Police). Cette cour s’est poursuivie en 2020, avec l’Association de bienfaisance de la police de New York, qui représente 24’000 agents, apportant son soutien au président. Au début de l’été, à Philadelphie, une réunion entre le vice-président Mike Pence et le syndicat de la police locale a également rassemblé des membres des Proud Boys, un gang de combat de rue de droite qui se présente souvent aux manifestations pro-police pour se battre contre les «gauchistes».

Les meurtres de Kenosha ont eu lieu un jour après qu’un couple de St Louis, dans le Missouri, qui avait utilisé des armes à feu pour menacer une manifestation de Black Lives Matter devant leur manoir, s’est présenté comme orateur à la Convention nationale républicaine. Le message du couple, et celui des républicains et de l’administration Trump alors que le président cherche à se faire réélire, est que les protestations qui ont fait rage dans le pays sont une menace et que les Etasuniens, lorsqu’ils sont menacés, ont le droit de se défendre. «A quel point sommes-nous choqués que des jeunes de 17 ans armés de fusils aient décidé de maintenir l’ordre alors que personne d’autre ne le voulait?» a déclaré Tucker Carlson, l’animateur de Fox News, à ses millions de téléspectateurs mercredi soir. Se référant à Kyle Rittenhouse sur Twitter, Ann Coulter, la commentatrice d’extrême droite dont les opinions politiques sont connues de Donald Trump comme étant le porte-voix de sa base, a ajouté: «Je le veux comme président.»

«C’est le message qui va être martelé tous les jours jusqu’au 3 novembre», a déclaré Heidi Beirich ­ et cela devrait être profondément troublant. «Lorsque des personnalités politiques et publiques profitent de cette manière de situations délicates, cela se termine toujours par de la violence.» Heidi Beirich a ajouté: «Je ne peux pas penser à quelque chose de plus irresponsable que ce que fait la Convention républicaine et Trump. C’est incroyable.»

La balle qui a coûté la vie à Anthony Huber a transpercé son cœur, déchirant son aorte, son artère pulmonaire et son poumon droit. Mercredi soir, la compagne d’Anthony Huber, Hannah Gittings, a appelé ses amis à se retrouver au skatepark local de Kenosha; un GoFundMe lancé en son nom a rapidement permis de récolter des milliers de dollars pour la famille qu’il a laissée derrière lui. En plus d’être une figure talentueuse et connue sur la scène locale du skate, les amis d’Anthony Huber se souvenaient de lui comme d’une «personne pacifique» et d’un «protecteur» qui «mettait sa vie en danger pour les autres». Hannah Gittings a déclaré à une chaîne locale de CBS qu’il était l’homme le plus intelligent, le plus gentil et le plus aimant qu’elle ait jamais connu. (Article publié par The Intercept, le 28 août 2020; traduction rédaction A l’Encontre)

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