
Par Sarah Anderson
[Les inégalités sociales croissantes des rémunérations et de la fiscalité sont telles aux Etats-Unis – et ailleurs – que même des instituts proposant des «solutions partisanes» se doivent de les établir et de les dénoncer! Un exemple. – Réd. A l’Encontre] Au cours de l’année écoulée, les travailleurs/travailleuses des Etats-Unis à faibles revenus ont été confrontés à de multiples et croissantes menaces pesant sur leur sécurité économique et personnelle.
Les actions agressives de l’ICE (U.S. Immigration and Customs Enforcement) ont semé la terreur parmi les travailleurs immigrés, qui sont présent·e·s de manière disproportionnées au bas de l’échelle socioprofessionnelle des entreprises. Le Congrès a approuvé les coupes budgétaires les plus importantes de l’histoire dans les programmes d’aide publique dont dépendent des millions de travailleurs et travailleuses à bas salaire pour tenter de joindre les deux bouts. Et l’administration Trump s’en est prise aux programmes de diversité, d’équité et d’inclusion (DEI) destinés à élargir les options pour les salarié·e·s précaires, marginalisés.
Comment les plus grands employeurs de travailleurs à bas salaire ont-ils réagi à ces menaces? L’édition de cette année du rapport «Executive Excess», publié chaque année par l’Institute for Policy Studies, se penche sur la question en se concentrant sur les 100 entreprises du S&P 500 [Standard & Poor’s 500 est un indice boursier majeur qui mesure la performance de 500 des plus grandes entreprises cotées en bourse aux États-Unis] affichant les salaires médians les plus bas, un groupe que nous avons baptisé le «Low-Wage 100». Les détaillants, les chaînes de restauration rapide et les entreprises du secteur de l’hôtellerie-restauration les plus rentables du pays dominent ce classement.
Les PDG du «Low-Wage 100» sont restés silencieux face aux menaces pesant sur les travailleurs et les travailleuses
Notre principale conclusion: les PDG du «Low-Wage 100» n’ont pas pipé mot concernant les attaques de l’ICE contre leurs salarié·e·s ni le démantèlement de notre filet de sécurité sociale. Et, à quelques exceptions près, ils ont docilement mis un frein aux programmes de diversité, d’équité et d’inclusion (DEI).
En fait, comment ces dirigeants d’entreprise ont-ils choisi d’utiliser leur immense pouvoir politique? L’adoption du projet de loi de finances de juillet 2025 était une priorité absolue. Cette mesure législative exclura des millions d’habitants du Medicaid [Programme public, financé par l’Etat fédéral et les Etats, d’assurance-maladie qui aide les personnes et les familles à faibles revenus à payer leurs frais de santé] et du SNAP [Programme assurant l’allocation de nourriture à des ménages à bas revenus] afin de financer davantage de baisses d’impôts pour les riches et une augmentation massive du financement de l’ICE.
Grâce à la réduction du taux marginal d’imposition maximal prévue par ce projet de loi, les PDG pourront empocher une part encore plus importante de leurs généreuses rémunérations. En 2025, la rémunération moyenne des PDG des entreprises du classement «Low-Wage 100» a atteint 17,5 millions de dollars. À titre de comparaison, le salaire médian moyen des salariés de ce groupe s’élevait à seulement 36 571 dollars, et l’écart salarial moyen entre PDG et salariés était de 614 pour 1.
Nous avons passé en revue les déclarations publiques concernant ce projet de loi budgétaire émises par les entreprises du «Low-Wage 100» et les groupes de pression qui les représentent. Chaque déclaration saluait les réductions d’impôts prévues par la loi, qui profiteront massivement aux plus riches. International Franchise Association [qui réunit les firmes franchisées] a même salué le doublement de l’exonération fiscale sur les successions, un allègement fiscal dont bénéficieront moins de 0,2 % de la population.
Aucune déclaration n’a exprimé d’inquiétude quant aux coupes drastiques prévues par la loi dans les programmes Medicaid et SNAP. Un récent rapport du GAO répertorie les principaux employeurs de salarié·e·s bénéficiant de Medicaid et du SNAP dans un échantillon d’États où ces informations sont disponibles. Les entreprises du classement «Low-Wage 100» dominent ces listes.
Les 100 entreprises à bas salaires comptant le plus grand nombre de salarié·e·s bénéficiant d’aides publiques

Tendances à long terme des rémunérations abusives des dirigeants
Compte tenu des tendances passées, la réaction modérée des PDG du «Low-Wage 100» face aux menaces accrues pesant sur leurs salarié·e·s n’est guère surprenante! La pandémie a ouvert les yeux de nombreux habitants des Etats-Unis sur la valeur essentielle des travailleurs/travailleuses à bas salaire étant «en première ligne». Mais même cette crise nationale n’a pas conduit à un partage plus équitable de la richesse des entreprises.
Entre 2019 et 2025, la rémunération moyenne des PDG des «Low-Wage 100» a augmenté de 41,4%, soit le double de la hausse de 20,7% enregistrée pour le salaire médian moyen de leurs salarié·e·s.
Les rémunérations des 100 PDG des entreprises à bas salaires ont augmenté, tandis que le salaire médian est resté à la traîne par rapport à l’inflation

Remarque technique: nous n’avons pas ajusté ces chiffres à l’inflation car les données sur les salaires médians figurant dans les documents déposés par les entreprises auprès de la SEC (Commission des valeurs mobilières) sont basées sur l’effectif mondial de l’entreprise. Toutefois, de nombreuses entreprises du «Low-Wage 100» emploient la grande majorité de leurs salarié·e·s aux États-Unis. C’est d’ailleurs le cas pour cinq des dix entreprises du «Low-Wage 100» présentant le salaire médian le plus bas (Ross Stores, Ulta Beauty, TJX, Yum! Brands et Dollar Tree).
La manne des rachats d’actions
Pour enrichir encore davantage leurs dirigeants déjà fortunés, les entreprises du «Low-Wage 100» ont dépensé plus de 718 milliards de dollars pour racheter leurs propres actions (Stock Buybacks) au cours des sept dernières années Cette manœuvre financière, autrefois illégale, gonfle artificiellement la valeur des actions d’une entreprise et, ce faisant, fait grimper la valeur de la rémunération en actions qui représente environ 80% de la rémunération des PDG. [Ils disposent généralement d’options d’achat d’actions Stock-options – qui est un droit donné à un dirigeant d’acheter des actions de l’entreprise à un prix fixe (prix d’exercice), souvent après une période d’attente.]
Chaque dollar dépensé en rachats d’actions représente un dollar qui n’a pas été consacré aux salaires des travailleurs ou à des investissements productifs à long terme. Les 46,8 milliards de dollars dépensés par la chaîne de bricolage Lowe’s en rachats d’actions au cours des sept dernières années auraient pu couvrir le coût d’une prime de 24 235 dollars pour chacun de ses 276 000 salariés chaque année pendant cette période. Rémunération médiane chez Lowe’s en 2025: 37 371 dollars.
Les entreprises à bas salaires consacrent des milliards au rachat de leurs propres actions

Des changements de politique pour mettre un frein aux excès des dirigeants
Le «Low-Wage 100» incarne un modèle économique conçu pour procurer des gains personnels colossaux aux hauts dirigeants en exploitant leurs salarié·e·s. Ce modèle dominant détruit notre tissu social et menace notre démocratie. Il est clairement nécessaire de renforcer le pouvoir des salarié·e·s et de porter le salaire minimum à un niveau permettant de vivre. Mais pour résoudre ce problème, nous devons également freiner la course effrénée aux rémunérations des PDG.
Les gouvernements, à tous les niveaux, devraient explorer les possibilités de tirer parti des politiques fiscales, des marchés publics et des subventions pour lutter contre les «abus» des dirigeants. Ces solutions politiques présentent un réel potentiel de consensus bipartisan.
Par exemple, une enquête a révélé que 89% des électeurs/électrices démocrates et 71% des électeurs républicains susceptibles de voter sont favorables à une hausse d’impôt pour les entreprises qui versent à leur PDG une rémunération 50 fois supérieure ou plus à celle versée à leurss salariés, qui touche un salaire médian. Une disposition bipartisane figurant dans le projet de loi d’autorisation de défense en cours d’examen au Sénat interdirait aux sous-traitants militaires de se livrer à des rachats d’actions visant à gonfler la rémunération de leur PDG.
Le Congrès devrait également augmenter la taxe actuelle de 1% sur les rachats d’actions, idéalement à un niveau suffisamment élevé pour décourager cette pratique. Mais même si les firmes persistaient dans cette pratique «onéreuse» de rachat, le relèvement de cette taxe générerait des recettes supplémentaires pour lutter contre les inégalités. Si une taxe de 4% sur les rachats d’actions avait été en vigueur entre 2023 et 2025, les «Low-Wage 100» auraient dû verser environ 9,3 milliards de dollars d’impôts fédéraux supplémentaires.
En fermant les yeux alors que les travailleurs et travailleuses à bas salaire sont confrontés à des menaces croissantes, les PDG d’entreprises ont montré encore plus clairement que nous ne pouvons pas compter sur eux pour agir volontairement de la bonne manière. Les élu·e·s doivent prendre des mesures responsables pour réduire nos dangereuses inégalités économiques. (Publié sur le site Counterpunch le 2 septembre 2026; traduction et édition rédaction A l’Encontre)
Sarah Anderson dirige le Global Economy Project à l’Institute for Policy Studies.
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Gabriel Zucman s’entretient avec Paul Krugman: «Oligarchie, impôts sur la fortune, et bien plus encore» (2)

Paul Krugman: J’accueille à nouveau Gabriel Zucman, sans doute la personne la plus à même de réfléchir aux inégalités, en particulier aux questions liées à la fortune. Et comme j’ai écrit sur ce sujet et que j’ai largement puisé dans les recherches de Gabriel, j’ai pensé qu’on devrait à nouveau discuter. Bonjour Gabriel.
Gabriel Zucman: Bonjour Paul, merci de m’accueillir.
Krugman: Oui. Tu as beaucoup écrit – et maintenant, tu le sais, je m’en inspire largement – sur la concentration de la richesse. Pourquoi ne pas nous expliquer pourquoi tu t’intéresses particulièrement à la richesse?
Zucman: Fondamentalement, parce qu’il existe une tension fondamentale dans les sociétés démocratiques entre la richesse extrême et la possibilité même d’une démocratie qui fonctionne bien. Et ce n’est pas une idée nouvelle – ne vous méprenez pas. Tous les penseurs de la démocratie ont écrit à ce sujet, depuis Aristote, il y a plus de deux mille ans.
Krugman: C’est vrai.
Zucman: Mais il y a eu une période après la Seconde Guerre mondiale où beaucoup de gens pensaient que cette question appartenait au passé. Cela correspondait à un moment très particulier de l’histoire où la richesse extrême avait largement disparu après la Seconde Guerre mondiale, après les bouleversements de la première moitié du XXe siècle.
Mais aujourd’hui, bien sûr, elle fait un retour en force. Nous en revenons donc à cette discussion: comment gérer cette tension? Comment organiser l’économie et notre société pour empêcher les formes de captation du processus politique, en particulier celles associées à l’extrême richesse?
Krugman: Voilà une bonne question. Je veux dire, je couvre le sujet des inégalités depuis un temps angoissant – en fait, depuis que vous étiez «tout petit». Mais au début des années 1990, disons, on parlait surtout de revenus plutôt que de richesse. Et cela concernait en grande partie le quintile supérieur, voire le 1% le plus riche. Et aujourd’hui, vous nous dites qu’il faut se concentrer sur la richesse plutôt que sur les revenus des 0,0002% les plus riches. Pourquoi ce changement? Pourquoi la richesse plutôt que le revenu?
Zucman: Eh bien, il y a deux raisons. La première est d’ordre macroéconomique: la richesse dans son ensemble a augmenté beaucoup plus rapidement que les revenus. Ainsi, si l’on examine le rapport entre la richesse totale des ménages et le PIB aux États-Unis en 1980, il se situait entre 200 et 250%, alors qu’aujourd’hui, il dépasse les 500%. Cela signifie que la richesse totale du pays équivaut à plus de cinq ans de production annuelle, soit cinq ans de PIB annuel. La deuxième raison tient au fait que la richesse elle-même s’est considérablement concentrée, et que l’augmentation des inégalités de richesse, en particulier au sommet de la distribution – tout en haut – a été massive et s’est avérée encore plus rapide et plus marquée que celle des inégalités de revenus.
Nous connaissons donc tous l’ascension du 1% le plus riche; la part de ce 1% dans le revenu total est passée d’environ 10% aux États-Unis en 1980 à environ 20% aujourd’hui. Mais au sommet de la distribution de la richesse, l’augmentation a été encore bien plus spectaculaire que cela.
Krugman: Au risque de faire légèrement dérailler la discussion, il y a une question sur laquelle j’ai moi-même longuement hésité – et que je retrouve souvent dans les commentaires sur mes écrits: faut-il comparer la richesse des 0,001% les plus riches, ou quel que soit le chiffre, à la richesse totale ou au revenu total? Je sais que vous avez utilisé le rapport richesse/PIB, et j’ai quelques réflexions à ce sujet, mais vous avez utilisé les deux approches. Laquelle utilisez-vous, et pourquoi? Je ne sais pas laquelle est la bonne, mais qu’en pensez-vous?
Zucman: Je pense que ces deux statistiques sont intéressantes et reflètent différents aspects de la réalité. Ainsi, si l’on s’intéresse aux inégalités de richesse, à la concentration de la richesse, la statistique la plus significative consiste à diviser la richesse des super-riches par la richesse totale de l’économie. Ainsi, par exemple, si l’on considère les milliardaires – qui représentent environ les 0,1% les plus riches de la population —, ils détiennent aujourd’hui environ 7% de la richesse totale des États-Unis. En 1980, ils en détenaient environ 1%. Cela donne une idée de l’augmentation de la concentration de la richesse. Si l’on se penche sur l’élite absolue, c’est-à-dire les oligarques, les vingt familles les plus riches – une très, très petite fraction de la population —, leur richesse totale représente entre 2,0 et 2,2% de la richesse totale des ménages dans l’économie. Je pense donc que si l’on s’intéresse aux inégalités de richesse, ce sont là les chiffres pertinents.
Or, il est également intéressant de calculer une autre statistique, à savoir la richesse de ces groupes de tête, et en particulier celle des oligarques, par rapport au revenu total ou à la production totale de l’économie, car cela donne une idée de leur influence sur l’économie et permet également d’évaluer le montant des recettes fiscales que l’on pourrait tirer en taxant leur richesse. Permettez-moi de vous illustrer cela. Si l’on revient aux 20 personnes les plus riches du pays, elles détiennent environ 2 à 2,2% de la richesse totale des États-Unis, ce qui équivaut à environ 12 à 13% du PIB total américain.
Bon, vous divisez donc un stock – leur richesse – par un flux. Cela signifie que s’ils dépensaient leur fortune – bien sûr, ils ne le feront pas au cours d’une année donnée, mais imaginons qu’ils dépensent toute leur fortune au cours d’une année donnée –, ils pourraient alors acheter 13% de l’ensemble des biens et services produits aux États-Unis au cours de cette même année. Cela vous donne donc une idée de leur poids réel par rapport à l’économie dans son ensemble. Cela vous donne également une idée des enjeux liés à l’imposition des milliardaires. Car, bien sûr, lorsque nous réfléchissons aux recettes fiscales et aux budgets publics, nous les mettons souvent en relation avec le PIB.
Or, dans le cas de la fortune des milliardaires, il s’agit d’une assiette fiscale potentielle ; nous ne taxons pas aujourd’hui cette fortune, qui a explosé. C’est le revers de la médaille de la concentration croissante des richesses. L’aspect positif dans tout cela, c’est qu’il y a désormais d’importantes recettes fiscales à la clé si l’on décidait de taxer la fortune des milliardaires.
Krugman: Oui. Je veux dire, selon moi, la plupart des gens possèdent très peu de richesse, n’est-ce pas? La richesse est fortement concentrée, et ce que la plupart des gens possèdent, ce sont des revenus. Mais l’élite dispose de richesse, et dans un certain sens, le rapport richesse/revenus vous indique combien de «sbires» ils peuvent s’offrir, quelle influence ils peuvent acheter dans l’économie et en politique. Est-ce bien ce que vous voulez dire, ou y a-t-il autre chose?
Zucman: Non, exactement. Quand je dis qu’exprimer leur richesse par rapport au revenu total donne une idée de l’influence qu’ils exercent, cela vous donne précisément une idée de ce qu’ils peuvent dépenser pour racheter des groupes de presse ou pour financer des campagnes électorales. Les milliardaires ont représenté 19% du total des dépenses politiques au cours du cycle électoral fédéral de 2024.
Krugman: Exactement.
Zucman: Ils peuvent financer des groupes de réflexion et des fondations, et influencer ainsi l’idéologie dominante. C’est donc en ce sens qu’il est vraiment utile, je pense, d’exprimer leur richesse par rapport à la valeur du revenu total de la population du pays.
Krugman: Encore une fois, quelle est votre analyse sur les raisons pour lesquelles la richesse totale a augmenté plus rapidement que les revenus?
Zucman: Il y a différentes explications, et je pense que celle qui me semble la plus plausible et la plus cohérente avec les données est qu’il y a eu, depuis les années 1980, un certain nombre de changements politiques qui ont favorisé la richesse et le capital, de manière générale. Ainsi, par exemple, de nombreux pays appliquaient autrefois un contrôle des loyers; lorsque l’on supprime ce contrôle, la valeur du patrimoine immobilier a tendance à augmenter. De nombreux pays appliquaient autrefois des taux d’imposition des sociétés assez élevés, atteignant en moyenne près de cinquante pour cent à l’échelle mondiale dans les années 1980. Or, lorsque l’État prélève la moitié des bénéfices des entreprises, cela se répercute sur les cours boursiers; cela réduit la valeur de marché des entreprises. Mais lorsque les gouvernements réduisent fortement l’impôt sur les sociétés – et celui-ci est passé d’environ 45 à 50% à environ 20 à 25% aujourd’hui à l’échelle mondiale; cela se répercute à nouveau sur les cours boursiers et stimule la valeur de marché des entreprises et des actions.
De plus, la déréglementation dans de nombreux secteurs a renforcé la rentabilité des entreprises. On a assisté à une évolution significative de la répartition de la valeur ajoutée entre le travail et le capital: la part du capital a augmenté, tandis que celle du travail a diminué. Cela se traduit par davantage de bénéfices et de revenus pour les actionnaires ; là encore, cela renforce la valeur des actions. Ainsi, tous ces changements ne surviennent pas comme ça, de nulle part. Ils sont, bien sûr, fortement influencés par les politiques menées.
Ainsi, par exemple, l’évolution des parts des «facteurs de production» – celles du travail et du capital – a été en partie influencée par le déclin du pouvoir syndical. Lorsque les syndicats sont plus forts, la part du travail a tendance à être plus importante. Lorsque les syndicats sont plus faibles, la part du capital est plus importante. Cela vaut également pour la manière dont nous organisons les relations économiques internationales, c’est-à-dire la mondialisation. Lorsque nous organisons les choses sans aucune forme de coordination fiscale internationale, ou, pour le dire autrement, si nous organisons l’intégration économique mondiale en autorisant une concurrence fiscale totale – pas d’impôts minimaux, pas de taux d’imposition minimaux –, alors les détenteurs de capitaux peuvent menacer de délocaliser la production ou de transférer leurs bénéfices vers des pays à faible fiscalité, ce qui, là encore, renforce le pouvoir du capital, et donc la valeur de la richesse.
Krugman: D’accord, mais si l’on remonte peut-être vingt-cinq ou trente ans en arrière – et, je le répète, cela fait longtemps que je dénonce les inégalités —, nous disions: «Vous savez, il y a une hausse considérable des inégalités de revenus, mais cela ne s’est pas vraiment répercuté sur la richesse.» Et cela a vraiment commencé à changer. Ce n’est pas seulement que la richesse a augmenté, mais comme vous le dites, il y a eu une concentration considérable entre quelques mains. Alors, quelle est votre analyse? Je pense savoir ce que vous pensez des causes de cette concentration croissante de la richesse, mais quel est le mécanisme? De quoi s’agit-il exactement?
Zucman: Je pense que différents facteurs sont entrés en jeu, ce n’est donc pas une histoire à facette unique. Ce qu’il me semble important de souligner, de mon point de vue, ce sont les changements spectaculaires qui se sont produits en matière de fiscalité, en particulier aux États-Unis. Beaucoup de gens l’ont oublié, mais les États-Unis disposaient autrefois d’un système fiscal fortement progressif où le capital était lourdement imposé, où les revenus élevés étaient lourdement imposés, où les héritages importants étaient lourdement imposés. En fait, le pays disposait probablement du système fiscal le plus progressif au monde entre les années 1930, à l’époque du New Deal, et la fin des années 1970. Puis, au cours des années 1980, il a pris le chemin inverse.
Et ce qui est peut-être le plus frappant, c’est ce qui s’est passé avec l’impôt sur le revenu. Ainsi, lorsque Reagan est arrivé à la Maison Blanche en 1981, le taux marginal d’imposition maximal aux États-Unis était de 70%. À l’époque, c’était le taux marginal d’imposition maximal le plus élevé de tous les pays industrialisés du monde. Puis, en 1986, la grande réforme fiscale, la réforme fiscale de Reagan, a réduit ce taux maximal à 28%, ce qui était alors le taux d’imposition le plus bas parmi les pays industrialisés. Il s’agit donc d’un changement vraiment considérable en seulement cinq ans. Et cela a concerné non seulement l’impôt sur le revenu, mais aussi les droits de succession. Le taux d’imposition des sociétés était de 50% après la Seconde Guerre mondiale; suite à la loi «Tax Cuts and Jobs Act» de Trump de 2018, il a été ramené à 21%.
Ainsi, tous ces changements vraiment majeurs, allant tous dans la même direction, ont eu un effet considérable sur deux aspects. Tout d’abord, sur les incitations poussant les personnes très fortunées à tenter de percevoir des revenus extrêmement élevés. Lorsque le taux marginal d’imposition maximal avoisinait les 100% – plus de 90% dans les années 1940 et 1950 —, il n’y avait tout simplement aucune incitation à tenter de gagner des sommes colossales, car on savait qu’au-delà d’un certain seuil, presque chaque dollar supplémentaire irait au fisc. Alors pourquoi s’en donner la peine? Pourquoi essayer de négocier une rémunération extrêmement élevée en tant que PDG? Cela n’avait tout simplement aucun sens. Aujourd’hui, alors que le taux marginal d’imposition sur le revenu le plus élevé est de 28%, il devient vraiment rentable d’essayer de gagner des revenus extrêmement élevés, n’est-ce pas? Car on peut garder la majeure partie de cet argent pour soi. Il y a donc cet effet d’incitation.
Et il y a bien sûr l’effet purement mécanique: avec des taux d’imposition plus bas, quand on est très riche, on dispose d’un revenu disponible plus important, que l’on peut épargner et utiliser pour faire fructifier sa fortune. Et c’est pourquoi je pense que ces changements fiscaux, qui ont été particulièrement marqués aux États-Unis, ont joué un rôle très important dans l’aggravation particulièrement rapide des inégalités dans ce pays.
Krugman: Maintenant, quand vous parlez d’incitations, si j’étais de droite, je dirais: «Eh bien, l’ancien système décourageait les gens d’innover, de créer des emplois, et tout ça.» Et je pense que ce n’est pas ce que vous voulez dire, n’est-ce pas?
Zucman: Eh bien, cela devient alors une question empirique, n’est-ce pas? En principe, cela pourrait être vrai. On pourrait dire: «Eh bien, lorsque les gens sont confrontés à ces taux marginaux d’imposition sur le revenu extrêmement élevés, cela les a découragés d’innover et de créer des entreprises.» Mais ensuite, quand on examine les données, on se rend compte que, durant ces décennies qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale, la croissance du PIB était en réalité plus forte qu’elle ne l’a été depuis les années 1980. Les taux d’investissement n’étaient pas plus bas; en fait, ils étaient plus élevés. Le capitalisme états-unien, dans l’ensemble, semblait bien fonctionner à cette époque. Bien sûr, on ne connaît pas le scénario contrefactuel. On ne sait pas ce qui se serait passé si les taux d’imposition avaient été nettement plus bas pour les plus hauts revenus au cours de ces décennies. Mais ce qu’on peut affirmer comme un fait, c’est que ces taux quasi confiscatoires sur les revenus élevés – et nous parlons ici de taux qui ne s’appliquent qu’aux revenus extrêmement élevés, de plusieurs millions de dollars actuels – n’ont tout simplement pas tué l’innovation, la croissance et le capitalisme. Et il faut réfléchir à qui on décourage, à quel type de comportement on met un frein lorsqu’on impose les très hauts revenus à des taux très élevés.
Krugman: Exactement.
Zucman: On pourrait dire: «D’accord, cela va peut-être décourager l’innovation», mais après tout, les scientifiques ou les innovateurs sont-ils vraiment motivés par les revenus supplémentaires qu’ils pourraient percevoir au-delà de cinq millions de dollars? Peut-être que oui, peut-être que non. On décourage également ceux qui cherchent simplement à capter des rentes, ceux qui veulent créer des universités privées vendant de faux diplômes, par exemple, ou ceux qui veulent exploiter des brevets et soutirer autant d’argent que possible aux consommateurs, aux patients ou aux personnes malades, etc.
Il y a donc toujours, dans l’économie, des personnes motivées par l’innovation, la création de connaissances et, d’une manière générale, par des activités qui constituent un jeu à somme positive pour l’économie dans son ensemble. Mais il y a aussi des personnes motivées par l’extraction de rentes, par différentes activités qui sont intrinsèquement à somme nulle, voire à somme négative. Et soudain, lorsque le taux marginal d’imposition sur le revenu atteint 90%, on décourage ce type d’extraction de rente à somme nulle, ce qui explique sans doute pourquoi cette politique a été si efficace, ou du moins relativement efficace, au cours des décennies d’après-guerre.
Krugman: L’exemple classique, de mon point de vue, est celui des PDG d’entreprises qui, fondamentalement, ont toujours fixé eux-mêmes leurs salaires. Mais en 1959, percevoir un salaire 500 fois supérieur à celui d’un salarié moyen ne pouvait que susciter la colère générale, et de toute façon, on ne pouvait pas en garder grand-chose. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Donc…
Il semble donc – et c’est certainement ce qui ressort de vos travaux et de ceux d’entre nous qui s’y intéressent – que nous assistions depuis la fin des années 70 à ce processus de concentration, à cette montée en puissance de l’oligarchie dans notre société, et que la fiscalité y soit pour beaucoup. La question est donc la suivante: quelles sont les solutions? Je sais que nous aborderons les impôts sur la fortune dans un instant, mais nous disposions d’une recette efficace, à savoir des impôts sur les sociétés élevés, des droits de succession élevés et des taux marginaux d’imposition maximaux élevés. Y a-t-il une raison pour laquelle nous ne pourrions pas simplement rétablir ce régime, ou pour laquelle nous ne devrions pas le faire – que ce soit en termes de faisabilité ou d’opportunité?
Zucman: Je pense que nous pourrions le faire et que cela aurait du sens, mais aussi, probablement, que cela ne suffirait pas. Tout d’abord, l’une des conséquences du premier Âge d’or, au début du XXe siècle, a été la création de l’impôt progressif sur le revenu en 1913 et de l’impôt progressif sur les successions en 1916. Nous avons donc instauré des impôts pour empêcher ou freiner la concentration des richesses observée à l’époque et qui inquiétait beaucoup de gens.
Krugman: Exactement.
Zucman: Cela a fait une grande différence, mais il y avait aussi, et il y a toujours eu, une sorte de limite fondamentale, je pense, à cette expérience historique: lorsque l’on est extrêmement riche – pensez aux milliardaires –, il est en effet très facile de posséder une grande fortune sans avoir à déclarer de revenus, ou du moins sans en déclarer de montants significatifs. Il est donc, en réalité, relativement facile d’échapper à l’impôt sur le revenu. Et nous en avions en quelque sorte conscience grâce à diverses anecdotes et études de cas.
Par exemple, il y a quelques années, ProPublica a révélé des informations sur les impôts payés par les milliardaires américains, et on a pu constater que des personnes comme Jeff Bezos et Elon Musk déclaraient, certaines années, très peu de revenus et payaient très peu d’impôt sur le revenu. Il y a même eu une année où Bezos a déclaré: «Écoutez, je suis tellement pauvre que je vais demander le crédit d’impôt pour enfants», et il a effectivement reçu ce crédit d’impôt! Nous avions donc une idée de ces limites de l’impôt sur le revenu, mais ce n’est que relativement récemment que nous avons compris qu’il s’agissait d’une caractéristique structurelle de la fiscalité des revenus aux États-Unis et dans le monde entier – une caractéristique structurelle qui fait que les super-riches ne sont pas encore pris en compte par le système. L’impôt sur le revenu n’est tout simplement pas l’instrument adéquat pour les taxer.
C’est pourquoi, en plus de l’impôt sur le revenu, il faut un impôt fondé sur la fortune. Car pour les très riches, il est facile de manipuler leurs revenus pour faire croire qu’ils n’en ont pas. Ainsi, par exemple, Bezos, en tant que PDG d’Amazon, ne s’est pas versé de salaire, il a donné pour consigne à Amazon de ne pas distribuer de dividendes, il n’a pas vendu d’actions et n’a donc pas réalisé de plus-values; son revenu imposable était donc très faible. Il n’y a pas d’évasion fiscale ici; tout est parfaitement légal. Mais, bien sûr, sa capacité à payer des impôts, en tant que l’un des hommes les plus riches du monde, est, bien évidemment, extrêmement élevée. C’est pourquoi, pour des personnes comme lui, l’impôt approprié ne repose pas sur le revenu, mais sur la fortune, qui est bien plus difficile à manipuler que le revenu. C’était d’ailleurs en partie l’une des raisons d’être de l’impôt sur les successions, qui est un impôt sur la fortune, mais cela ne suffit pas car cet impôt n’est prélevé qu’une seule fois, au moment du décès. On peut donc se retrouver dans une situation où les personnes les plus riches du pays, année après année, ne paient pas ou presque pas d’impôt sur le revenu. Et ce n’est qu’à leur décès – lorsque l’impôt sur les successions était encore en vigueur – que l’on tentait de leur faire payer un peu d’impôt.
C’est là la limite de l’expérience des Etats-Unis en matière d’imposition progressive: elle n’a jamais vraiment cherché à faire payer personnellement les ultra-riches sur une base annuelle. Et je pense que c’est cette limite que nous devons surmonter au XXIe siècle. Et fondamentalement, cela doit passer par une forme d’imposition annuelle fondée sur la fortune.
Krugman: Parlons d’abord de l’impôt sur les sociétés. Nous percevions autrefois un montant substantiel d’impôt sur les sociétés. La question de savoir qui, exactement, le paie fait l’objet de nombreuses controverses, mais votre position, si je comprends bien, est qu’il pèse essentiellement sur les actionnaires. Pourquoi avons-nous tant reculé sur l’impôt sur les sociétés, et pourrait-on rétablir ce système, ou faudrait-il le faire?
Zucman: Tout d’abord, oui, vous avez raison: l’impôt sur les sociétés constituait autrefois une source importante de recettes fiscales pour les États-Unis. Il a atteint son apogée au début des années 1950, représentant environ 6 à 7% du PIB des Etats-Unis en recettes fiscales, rien qu’avec l’impôt sur les sociétés. À l’époque, le taux nominal de l’impôt fédéral sur les sociétés était légèrement supérieur à 50%, mais le taux effectif était également de 50%. Cela signifiait que sur chaque dollar de bénéfice réalisé, 50 centimes allaient à l’État.
Krugman: Exactement.
Zucman: Et aujourd’hui, les recettes fiscales issues de l’impôt sur les sociétés ne représentent plus qu’environ 1,5% du PIB – entre 1,5 et 2%. Il s’agit donc d’une forte baisse. L’argument classique est que cela va réduire les investissements des entreprises, ce qui se traduira par une baisse du stock de capital ; les travailleurs deviendront alors moins productifs, car le capital est un atout qui complète le travail, ce qui finira par faire baisser les salaires, et ce sera donc néfaste pour les travailleurs ordinaires. C’est l’argument classique, qui, franchement, ne repose pas sur beaucoup de données empiriques. Mais pourquoi pas? En tant que raisonnement théorique, cela a un certain sens en principe.
L’autre raison, qui s’est avérée encore plus déterminante dans la pratique, est la concurrence fiscale internationale. C’est l’idée selon laquelle nous ne pouvons pas imposer les entreprises à des taux plus élevés, car sinon elles s’installeraient dans d’autres pays, et qu’il existerait une sorte de loi de la nature: la course vers le bas en matière d’imposition des sociétés serait quelque chose que nous devrions simplement accepter comme une loi de la nature, à l’instar de la gravité. Et cela est également faux, car, bien sûr, ce n’est pas une loi de la nature. C’est un choix que nous faisons collectivement: accepter la concurrence fiscale internationale, ou la combattre et la freiner. Je pense donc que tout cela signifie que, bien sûr, nous pourrions revenir à des taux d’imposition des sociétés plus élevés. C’est sans aucun doute quelque chose que les États-Unis, ou n’importe quel pays d’ailleurs, peuvent faire.
Mais ce que je veux dire, c’est que cela ne suffirait pas non plus, car l’impôt sur les sociétés n’est qu’un impôt forfaitaire sur les bénéfices des entreprises. Ainsi, quelqu’un qui ne détient qu’une seule action d’Amazon paiera indirectement, par le biais de l’impôt sur les sociétés, le même taux d’imposition que Jeff Bezos, qui détient 10% d’Amazon. Ce n’est pas progressif, et c’est pourquoi cette mesure est structurellement limitée.
Krugman: D’accord. D’un point de vue théorique, si notre préoccupation porte sur la grande richesse et que nous cherchons un moyen de la limiter tout en générant des recettes – même si je pense qu’à bien des égards, les implications sociales et politiques sont encore plus importantes que les recettes —, l’histoire montre qu’il y a remarquablement peu d’expériences en matière d’impôts sur la fortune, n’est-ce pas? Je veux dire, nous ne disposons pas de beaucoup de données, et beaucoup de gens affirment que ces impôts sont inapplicables, en citant ce qu’ils prétendent être l’histoire de la France. Alors pourquoi ne pas m’en dire plus sur l’histoire de l’impôt sur la fortune?
Zucman: Oui, je veux dire, les États-Unis n’ont jamais eu d’impôt progressif annuel sur la fortune, du moins au niveau fédéral. Il existe en fait une assez longue histoire de l’impôt sur la fortune au niveau des États au XIXe siècle, avec ce qu’on appelait des impôts généraux sur la propriété, qui ne s’appliquaient pas seulement aux biens immobiliers et aux terrains, mais aussi aux actifs financiers, généralement à des taux forfaitaires, c’est-à-dire qui n’augmentaient pas avec la fortune. Il existe aux États-Unis une longue tradition qui a été largement oubliée.
L’histoire la plus pertinente est celle de l’expérience européenne en matière d’impôt progressif sur la fortune. De nombreux pays européens avaient autrefois des impôts progressifs sur la fortune. Et je conviens que le bilan n’est pas bon. Dans l’ensemble, ce ne furent pas de grands succès. Mais, bien sûr, il y a deux façons d’envisager cette expérience. On peut dire: «Bon, certains pays ont essayé les impôts sur la fortune, ça n’a pas très bien fonctionné, donc ça ne fonctionnera jamais.» Fin de l’histoire. Ou bien on peut essayer d’étudier cette expérience et de comprendre quels étaient les problèmes, quelles leçons on peut en tirer, et si ces difficultés peuvent être surmontées.
C’est ce que j’ai fait avec de nombreux autres chercheurs dans le cadre de mes travaux, et la conclusion à laquelle je suis parvenu est que, oui, ces impôts sur la fortune européens ont connu des problèmes, mais que ces problèmes peuvent être résolus.
Le principal problème est que ces impôts sur la fortune n’ont même pas tenté de taxer les milliardaires. Prenons l’exemple de la France. La France en est vraiment une illustration frappante. L’impôt sur la fortune français a été créé en 1981, lorsqu’un président socialiste est arrivé au pouvoir et disposait d’une majorité absolue au Parlement ; il a donc instauré un impôt sur la fortune. Mais il a immédiatement déclaré: «Bon, nous allons exonérer de l’impôt sur la fortune les personnes qui détiennent plus de 25% des actions d’une entreprise.» D’accord? Ainsi, si vous êtes un actionnaire important d’une entreprise, qu’elle soit cotée en bourse ou non, si vous possédez énormément d’actions, celles-ci seront exclues de l’assiette de l’impôt sur la fortune. Elles seront exonérées d’impôt. Mais, vous savez, la fortune des milliardaires réside précisément là: dans le fait de détenir beaucoup d’actions d’une entreprise. Ce que la France a fait en 1981 revient donc à ce que les États-Unis instaurent aujourd’hui un impôt sur la fortune et déclarent: «Nous allons exonérer Warren Buffett de l’impôt sur la fortune, ou nous allons exonérer Elon Musk de l’impôt sur la fortune, car ils détiennent énormément d’actions dans leurs propres entreprises.»
Vous voyez, cela n’a vraiment pas beaucoup de sens. Et la conséquence est que le taux effectif de l’impôt sur la fortune pour les milliardaires français en 2016, à la veille de la suppression de cet impôt, n’était que de 0,005% de leur patrimoine. Ils ne l’ont pas payé. Et ce n’est pas parce qu’ils ont dissimulé illégalement des actifs. Non, non, c’est parce qu’ils en étaient légalement exonérés.
Krugman: Pourquoi Mitterrand a-t-il fait cela? Le savez-vous?
Zucman: On raconte souvent que certains des plus grands milliardaires se sont plaints et sont allés le voir pour lui dire: «Nous allons déménager en Suisse si vous faites cela.» C’est ainsi qu’ils ont obtenu cette exonération.
Mais l’explication plus profonde, je pense, est qu’il n’y avait pas de véritable engagement de la part de Mitterrand ou du Parti socialiste en faveur d’un impôt sur la fortune des milliardaires, en partie parce qu’ils pensaient que ce serait impossible, qu’il fallait accepter la concurrence fiscale internationale comme une sorte de donnée inéluctable, que la France serait impuissante à y remédier; en partie parce que cela n’a jamais été une grande priorité pour eux. Ils ont misé sur d’autres politiques pour transformer la société, qui n’impliquaient pas de fiscalité progressive, mais plutôt des mesures telles que la nationalisation de certaines entreprises ou la réglementation du marché du travail. Mais la fiscalité progressive ne faisait pas partie de leur pensée, pour ainsi dire. Ils n’y étaient pas vraiment attachés.
De plus, je pense que dans les années 1980, on pouvait faire valoir que les recettes publiques en jeu n’étaient tout simplement pas très importantes. Cela ne valait donc pas la peine de se battre pour cela. Je pense que tel était leur point de vue. Et peut-être pouvait-on avancer cet argument dans les années 1980 ou 1990, mais aujourd’hui, c’est impossible. Regardez ce qui est arrivé à la courbe: la fortune des milliardaires a explosé. Il devient donc désormais vraiment important de les inclure dans l’assiette fiscale. C’était là le principal problème: les milliardaires étaient légalement exonérés.
L’autre grand problème – qui est bien sûr lié au premier – est que ces pays européens n’ont jamais essayé de faire quoi que ce soit pour lutter contre le risque d’exode des super-riches. Ils se sont simplement dit: «Bon, nous sommes impuissants. S’ils veulent partir, que pouvons-nous y faire?» Or, ce n’est tout simplement pas vrai. Aux États-Unis, par exemple, il existe une imposition liée à la nationalité, ce qui signifie que si vous êtes ressortissant américain, vous devez payer des impôts aux États-Unis, quel que soit votre lieu de résidence. Vous pouvez donc vous installer à Monaco ou en Suisse si vous le souhaitez, mais vous devez tout de même payer des impôts fédéraux.
Krugman: Exactement.
Zucman: La France ou l’Allemagne auraient pu faire de même; elles auraient pu s’inspirer de ce principe en l’adaptant. Mais le grand angle mort de l’expérience sociale-démocrate en Europe occidentale a été, à mon sens, cette incapacité à faire face aux forces de la concurrence internationale, et à la concurrence fiscale internationale en particulier.
Krugman: C’est donc ça. Voulez-vous développer ce point? Parce que je trouve cela intéressant.
Zucman: Oui, ces gouvernements sociaux-démocrates n’ont jamais investi intellectuellement pour tenter d’organiser les relations économiques internationales et de les rendre cohérentes avec leurs ambitions de transformation démocratique. Ou, pour le dire autrement, le projet social-démocrate a toujours été considéré comme une entreprise purement nationale. Et lorsqu’ils ont pris conscience de la concurrence d’autres pays – la concurrence fiscale en particulier –, leur réaction n’a pas été: «Que pouvons-nous faire à ce sujet? Comment pouvons-nous réécrire les règles du commerce mondial? Comment pouvons-nous conclure des accords internationaux, ou comment pouvons-nous concevoir des politiques unilatérales pour nous protéger de ces forces?» Leur réaction n’a pas été celle-là. Leur réaction a été: «Il y a une concurrence internationale. Nous ne pouvons rien y faire. Nous devons simplement nous adapter.» Et c’est ainsi que nous devons nous résigner à la course vers le bas en matière de fiscalité des entreprises.
Et c’est ainsi que, dans les faits, ce sont les gouvernements social-démocrates, ou les gouvernements travaillistes au Royaume-Uni, ou encore le SPD en Allemagne, qui ont réduit en flèche le taux d’imposition des sociétés. La Scandinavie, elle aussi, est passée d’un impôt sur le revenu global, où le capital et le travail sont imposés de la même manière, à ce qu’on appelle des systèmes d’impôt sur le revenu dual, où les revenus du capital sont imposés à des taux forfaitaires plus bas que ceux des revenus du travail. Toujours pour la même raison: ils n’ont jamais cherché à réfléchir à la manière de rendre la social-démocratie compatible avec une économie mondialisée.
Krugman: C’est logique. Même si je crois que l’UE a une sorte de règle de TVA minimale, n’est-ce pas? Ainsi, l’impôt qui pèse sur les travailleurs ne peut pas être trop bas, mais celui qui pèse sur les milliardaires…
Zucman: Oui, c’est un très bon argument. La seule forme d’harmonisation fiscale qui existe au sein de l’UE concerne la TVA. Ainsi, lorsqu’il s’agit de taxer les consommateurs, la classe moyenne, les pauvres, tout à coup, nous sommes capables d’élaborer des règles communes. Mais lorsqu’il s’agit de taxer les entreprises ou les riches, que pouvons-nous faire? Vous savez, rien.
Krugman: Donc, si l’Irlande va débaucher des entreprises – même si je pense qu’il s’agit surtout d’entreprises américaines là-bas, mais bon –, l’Irlande peut le faire, mais elle ne peut pas proposer des prix avantageux aux consommateurs. C’est assez fou.
Zucman: Oui, exactement. C’est une vision du monde très particulière, mais qui a en fait été au cœur de la manière dont la construction européenne s’est déroulée jusqu’à présent. Et je pense que si l’on veut rationaliser ce point de vue, il repose au fond sur l’idée que non seulement la concurrence fiscale internationale est une loi de la nature, mais aussi que c’est franchement une bonne chose. Que c’est quelque chose que nous devrions accueillir à bras ouverts parce que ces États-providence d’Europe occidentale sont trop volumineux et qu’ils ont besoin d’une sorte de pression extérieure pour forcer les gouvernements à être plus efficaces – pour affamer un peu la bête. Et je pense que beaucoup de gens, même des personnes de centre gauche, ont à un moment donné adhéré à cette idée selon laquelle nous devrions nous en réjouir – cela va nous rendre plus efficaces. Nous devrions nous réjouir de la concurrence fiscale internationale.
Et pourquoi pas? On peut défendre ce point de vue, mais je pense qu’il pose deux problèmes. Le premier est que c’est une manière assez antidémocratique de prendre des décisions. Elle part du principe que les électeurs vont systématiquement choisir des politiques qui surimposent le capital ou les riches, d’où la nécessité de contraintes constitutionnelles ou de forces extérieures. Et, bien sûr, l’autre problème est que la concurrence fiscale internationale, telle qu’elle s’est développée, a alimenté la montée des inégalités, car les principaux bénéficiaires sont les multinationales et leurs propriétaires, ou les personnes qui tirent l’essentiel de leurs revenus du capital, les riches, etc.
Krugman: Exactement. Ce genre d’idées reaganiennes a sans doute eu un impact considérable, même en Europe.
Zucman: En effet. Même si cela n’a jamais été formulé de manière aussi explicite, je pense que cette idéologie a en réalité été très influente.
Krugman: Vous militez donc, en fait, en faveur d’une sorte d’accord mondial qui permettrait essentiellement de taxer davantage la fortune. J’ai relu votre document destiné au G20 sur tout ce sujet. Je ne pense pas que cela soit près de se concrétiser, mais où en est cette idée?
Zucman: Cela se fera, mais il faut de la patience.
Krugman: Oui, de la patience. Eh bien…
Zucman: Tout a commencé en 2021: 130 pays se sont mis d’accord pour instaurer un taux d’imposition minimum de 15% sur les bénéfices des grandes multinationales. Et, franchement, très peu de gens l’avaient vu venir, car l’opinion dominante était: «Vous savez, c’est impossible d’obtenir un accord comme celui-là. Les petits pays comme l’Irlande tirent tellement profit de la concurrence fiscale internationale. C’est tout simplement utopique.» Mais cela s’est produit en 2021.
Puis, en 2024, le Brésil a assuré la présidence du G20 ; les autorités brésiliennes souhaitaient inscrire de nouvelles idées à l’ordre du jour et m’ont demandé mon avis. Je leur ai répondu: «Écoutez, je pense que nous devrions faire pour les milliardaires ce que nous avons réussi à faire pour les multinationales. Essayons donc de parvenir à un accord sur un montant annuel minimum d’impôt dû par les milliardaires.» Ils m’ont commandé un rapport, et certains progrès ont été réalisés au G20, mais ensuite, bien sûr, Trump a été réélu, si bien que rien ne peut se passer pour l’instant au niveau du G20.
Mais ce qui est vraiment intéressant, c’est ce qui se passe actuellement au niveau national et, en fait, au niveau infranational. En effet, juste après le G20 brésilien de 2024, l’Assemblée nationale française a adopté l’impôt minimum sur la fortune des milliardaires que j’avais proposé. Il s’agit donc d’un impôt de 2% sur la fortune des personnes dont le patrimoine net dépasse 100 millions de dollars ou d’euros. Et c’est un impôt minimum, ce qui signifie que si vous payez déjà un impôt sur le revenu équivalent à 2% de votre fortune ou plus, vous n’avez rien de plus à payer. Mais si vous payez moins que cela, vous devez payer la différence pour atteindre le minimum de 2%. C’est donc l’impôt le plus juste et le plus ciblé que l’on puisse imaginer, car il ne s’applique qu’aux ultra-riches, mais pas seulement: il vise ceux, parmi les ultra-riches, qui échappent aujourd’hui à l’impôt.
La France a donc voté en faveur de cette mesure ; elle a ensuite été bloquée par un Sénat très conservateur. Mais un mouvement international commence à se dessiner dans ce sens. Un projet de loi inspiré de la législation française a été présenté en Belgique, et le sera peut-être bientôt aux Pays-Bas et en Espagne. Actuellement, au Royaume-Uni, on en parle beaucoup avec le nouveau Premier ministre, Andy Burnham.
Et puis, bien sûr, ce qui est le plus important à mes yeux, c’est ce qui se passe en Californie avec la proposition 40, l’impôt californien sur les milliardaires, qui fera l’objet d’un référendum en novembre. Il s’agirait d’un impôt ponctuel de 5% sur la fortune des milliardaires californiens. Franchement, c’est très important pour la Californie, pour financer les soins de santé, et Medicaid en particulier. Mais c’est encore plus important pour les États-Unis et, en fait, pour le monde entier. Car si la Californie adopte l’impôt sur les milliardaires en novembre, je pense que ce sera véritablement le début d’un mouvement américain et international visant à taxer la fortune des super-riches.
Paul Krugman: D’accord. Et il s’agit d’un impôt ponctuel, qui est rétroactif, n’est-ce pas? Il est calculé sur la base de votre patrimoine de l’année dernière.
Zucman: Oui, exactement. Il présente donc plusieurs caractéristiques. C’est un impôt ponctuel, et non annuel. Et il ne concerne que les milliardaires, pas vous ni moi. Elle s’applique aux milliardaires, et plus précisément à ceux qui étaient résidents de Californie au 1er janvier 2026. Il est donc trop tard pour échapper à cet impôt: si vous viviez en Californie au début de cette année, vous devrez tout de même le payer. En ce sens, il y a donc une légère rétroactivité. Et ces deux caractéristiques combinées – le fait qu’il s’agisse d’un impôt ponctuel et qu’il soit subordonné à la condition d’être résident au 1er janvier 2026 – signifient qu’il est pratiquement impossible pour un milliardaire d’échapper à cet impôt en déménageant dans un autre État. Cela signifie donc également que, s’il est adopté, il générera inévitablement d’importantes recettes fiscales.
Le calcul est assez simple. Les milliardaires californiens possèdent environ deux mille milliards de dollars de patrimoine. Si on les impose à 5%, on obtient donc cent milliards de recettes fiscales. Voici une autre illustration, que je trouve assez frappante, de l’ampleur qu’a prise l’assiette fiscale de l’impôt sur la fortune des milliardaires: si l’on considère l’ensemble des revenus des Californiens tels que déclarés dans leurs déclarations d’impôts – c’est-à-dire le revenu brut ajusté (AGI) pour l’ensemble de la Californie –, ce chiffre correspond exactement à la fortune des 250 milliardaires californiens. Leur fortune représente donc 100% de l’AGI californien. Cela signifie que si l’on applique un impôt de 5% sur la fortune des milliardaires, cela génère autant de recettes qu’un impôt de 5% sur les revenus de l’ensemble des habitants de la Californie. C’est donc une illustration très frappante de ce dont nous parlions tout à l’heure, à savoir à quel point la fortune des milliardaires est devenue colossale et, par conséquent, quelles en sont les implications pour les finances publiques.
Krugman: Oui, l’une des particularités de la Californie, c’est qu’elle affiche des revenus et une richesse personnels élevés, mais cela ne concerne que quelques centaines de personnes. Elles faussent vraiment les chiffres. Alors, comment ça se passe? Je veux dire, c’est un peu décevant de voir tous ces types de Google qui prônent le «don’t be evil» et tout ça se démener pour se protéger des impôts. Mais que pensez-vous de cette proposition?
Zucman: Eh bien, ça ne me surprend pas, n’est-ce pas? Ils ont de bonnes raisons de détester ça, car c’est la seule taxe qu’ils seraient obligés de payer. Il faut bien comprendre qu’ils paient très peu aujourd’hui. Les milliardaires californiens paient en impôt sur le revenu l’équivalent de seulement 0,2% de leur fortune. Donc, tu vois, passer de 0,2% à 5%, même si c’est ponctuel, ça représente une énorme différence pour eux, alors que leur fortune a augmenté de quelque 200% au cours des deux dernières années. De ce point de vue-là, c’est une goutte d’eau dans l’océan.
Mais je pense que les sondages sont favorables. La bataille s’annonce rude, simplement parce que les milliardaires dépensent déjà des dizaines, voire des centaines de millions, pour attiser les craintes et tenter de faire échouer la proposition soumise au vote. Mais je pense que l’argumentation, franchement, est tellement convaincante, et que les milliardaires ne sont pas très populaires en ce moment en Californie, comme partout ailleurs, donc je pense que cette proposition a de bonnes chances d’être adoptée.
Mais ce que je veux dire, c’est que, tout d’abord, c’est important pour la Californie car il y a un important déficit de financement fédéral pour les soins de santé à la suite de la loi «One Big Beautiful Bill Act» [le budget de Trump]. La Californie doit donc trouver, en gros, cent milliards de recettes rien que pour maintenir Medicaid. C’était donc la principale raison pour laquelle cette proposition a été soumise au vote en premier lieu. Et donc, si elle n’est pas adoptée, vous verrez le nombre de personnes non assurées augmenter considérablement en Californie. Si rien ne change, ce chiffre passera de 6% à 10%. Voilà pourquoi c’est important.
Mais plus fondamentalement, à mon sens, c’est important car c’est la seule mesure concrète susceptible de commencer à faire la différence face à la richesse et au pouvoir oligarchiques.
Et ne vous méprenez pas, un taux unique de 5% n’est pas suffisant, mais c’est ce qui va ouvrir la voie, je pense, à une forme d’impôt fédéral sur la fortune et à un impôt fédéral annuel sur la fortune. Et s’il y a de bonnes raisons de voir les choses ainsi, c’est parce que c’est ce qui s’est passé pour l’impôt sur le revenu au début du XXe siècle: il a d’abord été mis en place par plusieurs États, comme le Wisconsin en 1911, avant de devenir une politique fédérale en 1913. C’est donc pour cela que c’est vraiment important. Et je peux vous dire que le monde entier a les yeux rivés sur la Californie. Je pense que les Français se disent: «C’est génial ! Allez la Californie, taxez les milliardaires !» Et cela va servir de modèle à ce que nous ferons en France, dans le reste de l’Europe et, franchement, à l’échelle mondiale.
Krugman: Les États, laboratoires de la lutte contre l’oligarchie. Espérons que tout ira pour le mieux. Merci beaucoup, et bonne suite au projet. Prenez soin de vous.
Zucman: Merci beaucoup, Paul.
(Dialogue enregistré le 23 juillet 2026 et reproduit sur le blog de Gabriel Zucman le 10 août 2026; traduction de l’anglais par la rédaction de A l’Encontre)

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