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28
juillet 2017

A l'encontre

La Brèche

Chine-Corée du Nord. Sanctions de Pékin face à Pyongyang

Publié par Alencontre le 21 - février - 2017

Par Cyrille Pluyette

La Chine, accusée par le président américain, Donald Trump, de ne pas assez faire pression sur la Corée du Nord pour décourager ses ardeurs nucléaires, a finalement décidé de punir sévèrement son turbulent voisin. Durcissant nettement leur position par rapport à leur ligne habituelle, les autorités chinoises ont annoncé samedi qu’elles allaient cesser toute importation de charbon nord-coréen jusqu’à la fin de l’année. Inédite dans son ampleur, cette mesure va pénaliser lourdement leur allié historique.

Ulcéré depuis des mois par le comportement de Kim Jong-un, le dirigeant du pays le plus fermé du monde, qui accélère à marche forcée son programme nucléaire, le géant communiste n’a pas supporté la provocation de trop. La sanction est intervenue une semaine après un nouveau test de missile balistique nord-coréen, qui avait parcouru environ 500 kilomètres avant de retomber en mer du Japon, provoquant un vif émoi, en Asie comme à Washington. L’héritier du régime de type stalinien, qui a réalisé deux essais nucléaires et des dizaines de tirs de missiles l’an dernier, est obsédé par son rêve d’envoyer une bombe nucléaire sur les Etats-Unis.

Le gouvernement chinois a aussi pu être exaspéré par l’assassinat, en début de semaine dernière en Malaisie, de Kim Jong-nam, le demi-frère du jeune dictateur, qui était tombé en disgrâce. Alors que Kuala Lumpur soupçonne cinq ressortissants nord-coréens, de nombreux observateurs devinent la main de Pyongyang derrière ce meurtre. Visiblement appréciée par Pékin, la victime qui vivait en exil à Macao, en territoire chinois, estimait que son pays devait s’inspirer du modèle de la deuxième puissance mondiale pour se libéraliser.

Gages à Washington 

En haussant le ton, la Chine a surtout voulu donner des gages à Washington, qui l’avait de nouveau appelée vendredi à œuvrer «par tous les moyens» à «modérer» son voisin. En coopérant sur ce dossier, le président chinois, Xi Jinping, attend probablement de son homologue américain – qui s’est plié à sa volonté sur le statut de Taïwan après des semaines de tensions – qu’il se montre constructif sur d’autres dossiers. Donald Trump, qui accuse Pékin de pratiques commerciales déloyales, a notamment menacé de relever ses tarifs douaniers sur les produits chinois jusqu’à 45%.

En interrompant ses importations de charbon, la Chine, quasiment le seul partenaire économique de Pyongyang, prive la Corée du Nord d’une source vitale de revenus. Elle lui a acheté l’an dernier 22,5 millions de tonnes de charbon – soit un bond de 15 % sur un an –, pour environ 1,2 milliard de dollars, selon les douanes chinoises. Le pays le plus peuplé du monde affirme appliquer une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies, adoptée le 30 novembre dernier. Mais jusqu’ici Pékin s’était montré plus clément: les importations de charbon n’avaient été interrompues que trois semaines en décembre, avant de reprendre en janvier.

La Chine, qui ne croit en réalité guère à l’efficacité des sanctions, plaide toutefois pour une reprise des négociations à six (les deux Corées, la Chine, les Etats-Unis, le Japon et la Russie). Elle considère que la principale solution au problème passera par une reprise du dialogue entre les Etats-Unis et le régime qui les a pris pour cible.

Dans une situation compliquée, Pékin doit jouer serrer. Il ne souhaite pas l’effondrement du régime nord-coréen, qui pourrait entraîner une réunification de la péninsule coréenne – ce qui mettrait la Corée du Sud et son allié américain à ses frontières – et déstabiliserait sa région du Nord-Est, étroitement liée économiquement à son voisin. Mais le gouvernement chinois est aussi, parallèlement, très inquiet du danger de dérapage nucléaire dans la région. Et veut désormais montrer, face à des Etats-Unis isolationnistes, qu’il peut endosser l’habit de leader responsable de la planète. (Article du Figaro en date du 21 février 2017, publié pour information)

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Quelques questions et réponses sur les rapports
Trump et
Xi Jinping

Par Cyrille Pluyette

Les autorités chinoises restent cependant sur leurs gardes, d’autant que l’Amérique a tancé le géant chinois au sujet d’îlots disputés qu’il occupe en mer de Chine du Sud; et laisse planer la possibilité de le sanctionner pour ses pratiques commerciales jugées déloyales. Ces menaces sont prises d’autant plus au sérieux par Xi qu’il ne peut apparaître en position de faiblesse à l’approche d’un congrès majeur du Parti communiste chinois (PCC).

Le risque économique est-il majeur pour Pékin?

Donald Trump, qui accuse la Chine de dévaluer sa monnaie pour favoriser ses exportations (le déficit commercial américain avec ce pays a atteint 347 milliards de dollars en 2016), a menacé pendant sa campagne de relever ses tarifs douaniers sur les produits chinois jusqu’à 45%. Les autorités de Pékin ont eu beau s’efforcer, dernièrement, de freiner la chute du yuan face au dollar (il a baissé de 7% en 2016), elles redoutent que le nouveau locataire du Bureau ovale ne mette sa menace à exécution. Le régime communiste aurait certes les moyens de riposter, en pénalisant de grandes entreprises américaines très implantées sur le marché chinois, comme le constructeur automobile General Motors. Mais la Chine, dont les exportations ont déjà fléchi de 7,7% en 2016, serait sévèrement touchée, les Etats-Unis représentant près d’un cinquième de ses exportations.

Le danger dépasse cependant les questions douanières. «Les incitations fiscales en faveur de l’investissement vers les Etats-Unis, couplées à un resserrement agressif de la politique monétaire de la Fed, pourraient accélérer les sorties de capitaux de Chine», déjà estimées à 725 milliards de dollars en 2016, souligne Mahamoud Islam, économiste chez Euler Hermes, à Hongkong. Problème, ces flux sortants accentuent la pression à la baisse sur le yuan, ce qui a pour effet de renchérir le coût des importations et, cercle vicieux, de grossir encore la fuite de capitaux… De telles offensives côté américain viendraient pour le moins compliquer les plans de Pékin pour relancer son économie, alors que la croissance est déjà tombée l’an passé à son niveau le plus bas depuis 1990 (+6,7% sur un an, d’après les chiffres officiels). Pékin essaye de se prémunir d’une guerre commerciale en arguant qu’elle affaiblirait les deux pays, et en donnant des signes de bonne volonté sur le plan monétaire.

Une guerre est-elle possible en mer de Chine du Sud?

Le président américain avait choqué Pékin en acceptant un appel de la Présidente de Taïwan [où Trump fait affaires], début décembre 2016, puis en faisant du statut de l’île une monnaie d’échange pour obtenir des concessions sur le terrain commercial. La Chine interdit en effet aux pays avec lesquels elle entretient des relations diplomatiques d’en avoir aussi avec Taipei (même si ce territoire mène de facto une politique indépendante). Si Donald Trump a récemment fait marche arrière, le régime communiste n’oubliera toutefois pas de sitôt cet affront. Il surveillera donc de près les relations officieuses – ventes d’armes, coopérations… — de l’homme d’affaires avec la présidente taïwanaise, qu’il suspecte de velléités d’indépendance.

La Chine reste également très tendue par le changement de ton américain en mer de Chine du Sud. La deuxième puissance mondiale revendique la quasi-totalité de cette zone maritime, dont plusieurs de ses voisins lui disputent la souveraineté de certaines îles. Mais la Maison-Blanche a claironné fin janvier qu’elle ne laisserait pas Pékin y contrôler des îlots situés dans des eaux «internationales». Avant son investiture, le nouveau secrétaire d’Etat, Rex Tillerson, avait même menacé de barrer l’accès de la Chine à des îles contestées. Il a depuis modéré ses propos qui, mis à exécution, pourraient déclencher un conflit armé.

Les Chinois sont d’autant plus nerveux face à cet interlocuteur imprévisible que leur pays «n’a pas les moyens de remporter un conflit armé avec les Etats-Unis, même si les capacités de l’Armée populaire de libération (APL) se sont considérablement renforcées», explique Valérie Niquet, responsable du pôle Asie de la Fondation pour la recherche stratégique (FRS). Pékin, qui a adopté une position attentiste, cherche, en multipliant les démonstrations de force militaires, à dissuader les Etats-Unis de se lancer dans un conflit, dont le coût pour la Chine serait considérable militairement, mais aussi politiquement.

Ces pressions perturbent-elles la politique intérieure chinoise?

Cette période de turbulences intervient à un moment où les autorités chinoises souhaitaient de la stabilité pour se concentrer au redressement économique et à la préparation du 19e congrès du Parti communiste, en deuxième partie d’année. C’est en effet à l’occasion de cet événement majeur, qui a lieu tous les cinq ans, et donne lieu à d’intenses manœuvres politiques, que le numéro un chinois devrait être reconduit pour cinq ans et qu’une grande partie des cadres du Parti seront renouvelés.

Xi Jinping, qui veut y arriver en position de force pour placer ses fidèles, «doit jouer serré, car il ne peut pas se permettre de perdre la face, de donner l’impression de céder face aux Américains», explique Willy Lam, politologue à l’université chinoise de Hongkong. Le leader du régime serait en effet tenu comptable d’une humiliation, notamment sur la question de l’intégrité territoriale chinoise. En se montrant inflexible sur le dossier de Taïwan et en obtenant de Trump qu’il se plie à ses exigences, l’empereur rouge a pour l’instant marqué des points, mais nul doute qu’il reste vigilant.

Les risques extérieurs affectent aussi la capacité du pouvoir à réformer l’économie. Alors que le secteur de la sidérurgie ploie sous les surcapacités de production, Pékin pourrait être encore moins désireux, dans cette période troublée, de prendre des mesures qui priveraient d’emploi des centaines de milliers d’ouvriers, et créeraient de ce fait de graves remous sociaux.

Trump, un atout pour renforcer l’autorité de Xi Jinping?

Même si l’Administration Trump accroît la pression sur les épaules de Xi Jinping, le président chinois pourrait néanmoins ressortir gagnant politiquement de cette séquence. Alors que sa vaste campagne anticorruption, lancée lors de son arrivée au pouvoir, fin 2012, lui a valu de solides inimitiés au sein du Parti communiste, les menaces américaines «pourraient renforcer le pouvoir du numéro un du régime – qui a centralisé la prise de décision autour de sa personne – plutôt que l’affaiblir», explique Juliette Genevaz, chercheuse Chine à l’Irsem. Cette situation tendue pourrait lui permettre de museler encore davantage ses opposants dans un contexte où «la sécurité, l’ordre et la stabilité sociale sont les priorités», renchérit Jean-Pierre Cabestan, sinologue à l’université baptiste de Hongkong.

L’antagonisme avec les Etats-Unis sert aussi les intérêts de Xi Jinping dans la mesure où il nourrit la posture déjà très nationaliste de celui qui a promis à son peuple de réaliser le «rêve chinois». Dans un contexte de ralentissement économique, la fierté patriotique est en effet devenue «l’unique pilier de la légitimité du PCC», précise Willy Lam.

Une opportunité pour la Chine d’accroître son influence?

Le discours belliqueux et isolationniste de Donald Trump peut aider XI Jinping à s’affirmer, par contraste, comme un leader responsable de la planète. Inversant les schémas attendus, le leader communiste s’est présenté comme un chantre du libre-échange au Forum économique de Davos, en janvier dernier. Et qu’importe si la réalité est bien différente, Xi Jinping a réussi son opération de communication. Comblant le vide laissé par les Etats-Unis, il apparaît, notamment aux yeux de l’Europe, comme un partenaire crédible et à même de peser sur la gouvernance mondiale.

Parallèlement, alors que Donald Trump a, comme promis, jeté à la poubelle le TPP [Partenariat transatlantique, de facto gelé depuis quelques années], Pékin en profite pour relancer ses propres accords régionaux et promeut ses «nouvelles routes de la soie», un chantier pharaonique consistant à relier par des infrastructures la Chine à l’Europe en passant par l’Asie centrale. Une façon d’écouler ses surcapacités de production, mais aussi d’étendre son influence sur sa région. Xi Jinping a jusqu’ici su contrer son imprévisible rival américain, reste à présent à savoir comment se jouera la deuxième manche… (Figaro, 19 février 2016)

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2 commentaires

  1. Claire Jobin dit:

    Une question par rapport au dernier paragraphe de l’article sur la Chine :

    « Il n’y a pas d’exemples dans l’histoire de pays créanciers prenant le contrôle militaire ou politique de pays débiteurs. »

    N’est-ce pas justement ce qui se passe en Grèce, contrôlée politiquement par ses créanciers ?

    Ecrit le 21 février, 2017 à 2017-02-21T12:00:34+00:000000003428201702

  2. Alencontre dit:

    Effectivement et les exemples sont nombreux de la République dominicaine à Haïti, en passant par l’Egypte mise sous protectorat.
    Nous avons publié cet article comme information – en citant la source – sur une relation particulière: Chine-Corée du Nord.
    Rédaction A l’Encontre

    Ecrit le 22 février, 2017 à 2017-02-22T11:24:06+00:000000000628201702

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