mardi
23
juillet 2019

A l'encontre

La Brèche

Après le blackout, le 7 mars, à Maracaibo (Zulia)

Par Claire Gatinois

Elle s’est d’abord excusée de ne pouvoir nous recevoir chez elle, «à cause du rat». Après deux semaines sans eau, les canalisations ont séché et un rongeur y a fait son nid, privant Geraldine Montero de sommeil. La mère de 34 ans, Web designer, qui refuse de révéler son vrai nom de peur de s’attirer des représailles du gouvernement, habite sur les hauteurs de Caracas, dans le quartier de Catia, à l’ouest de la ville. «Je n’ai pas pu mettre de la mort-aux-rats, si jamais l’eau revenait tout serait contaminé!», raconte-t-elle, encore effrayée.

Depuis 2015, les coupures d’eau sont incessantes à Caracas et dans le reste du Venezuela. Mais voilà quinze jours que l’eau ne monte plus du tout jusqu’à son domicile, ni jusqu’à celui des autres habitants du quartier. Pour boire, Geraldine remonte des bonbonnes d’eau qu’elle achète à prix d’or au marché.

Les plus démunis remplissent, eux, des réservoirs en plastique d’un liquide trouble issu d’un tuyau débouchant sur l’autoroute plus bas dans la vallée. Pour se laver, tout le monde s’est converti au baño frances (un bain français), c’est-à-dire une toilette de chat. «Maduro nous a renvoyés au Moyen Age», soupire-t-elle.

Dégradation vertigineuse des infrastructures

Le gouvernement de Nicolas Maduro, à la tête du pays depuis la mort d’Hugo Chavez, en 2013, a longtemps justifié les rationnements d’eau par la sécheresse ou le phénomène climatique El Niño. Mais lorsque l’eau a complètement cessé d’abreuver les robinets, du fait des apagones, des black-out géants, le chef d’Etat devenu autocrate a parlé d’un «sabotage» des installations électriques orchestré par «l’impérialiste américain» visant, selon lui, à en finir avec la révolution bolivarienne qu’il prétend défendre. Les experts mentionnent, plus prosaïquement, la dégradation vertigineuse des infrastructures, faute d’entretien.

Selon le rapport de Prodavinci – un site de réflexion sur l’actualité qui recueille les analyses d’historiens, de scientifiques et d’universitaires sur la situation du pays –, titré «Vivir sin agua» (Vivre sans eau), en 2016 et 2017, pas moins de 9,78 millions de Vénézuéliens, soit près de 30 % de la population, étaient soumis à un rationnement, recevant de l’eau seulement deux jours par semaine en moyenne. En 2019, cette crise s’est transformée en tragédie sanitaire.

Dans le quartier populaire de La Urbina, à l’est de la capitale, le courant d’eau traversant le petit parc local est devenu un endroit hautement fréquenté où hommes, femmes et même enfants traînent tant bien que mal de lourds bidons remplis depuis un point d’eau qu’ils remontent jusqu’à leurs barrios, les quartiers populaires. En contrebas, des familles lavent leur linge dans le petit fleuve, tandis que des femmes se cachent pour y prendre un bain. «Si vous montrez ça, le gouvernement dira que vous mentez!», lance Hector Aguila, un père de famille en étendant sur une branche d’arbre le pantalon de l’un de ses fils.

Maudite inflation

Protester? Personne, n’en a le «loisir». «Les gens ici sont trop occupés à survivre », explique une passante. Dans le Venezuela de Maduro, chercher à boire ou à manger est devenu un travail à plein temps. Un sport de combat qui étouffe les velléités de rébellion.

Dans le marché municipal de Caracas, éclairé à la bougie, ce quotidien apocalyptique se lit sur les étiquettes des marchandises: le kilo de riz s’échange, en ce début avril, entre 5000 et 7000 bolivars, la botte de poireau affiche 5000 et la laitue 2000 bolivars, quand le salaire minimum ne dépasse pas 18000 bolivars, l’équivalent de 5 dollars (4,50 euros).

Cette maudite inflation dont la croissance dépasse désormais le million de pourcents oblige les primeurs comme Enu Nuno de Freitas à changer leurs prix presque au jour le jour. «Le plus dur est peut-être la fatigue mentale», soupire le vendeur.

A quelques mètres, au rayon des fromagers, Fernando Silva de Navarro raconte avoir dû jeter 100 kg de queso blanco, un fromage frais, et quelque 200 litres de lait lors du premier apagon (panne d’électricité), qui a brisé la chaîne du froid début mars. «Les vendeurs se cotisent pour acheter un générateur. En attendant, on ne fait aucun stock!», raconte-t-il, avant d’ajouter, la voix lasse : «De toute façon, personne ne peut plus rien acheter.»

Puiser dans le rio Guaire, contaminé, à Caracas…

Malnutrition

A sept cents kilomètres de là, dans la ville de Maracaibo, dans l’Etat de Zulia, dans l’ouest du pays, le sort de Caracas ferait presque rêver. Voilà des années qu’ici, on s’est habitué aux pénuries d’eau, d’électricité et d’essence.

Une situation tragique où les médecins racontent avoir dû opérer à la lumière de leur iPhone dans des cliniques où tout manque, y compris des produits pour stériliser les instruments chirurgicaux. Pour l’ensemble de la région, grande comme deux fois la Belgique, seules treize ambulances sont encore en état de fonctionnement. «On vit comme dans un état post-catastrophe naturelle sauf qu’il n’y a eu ni ouragan ni tremblement de terre!», constate, atterrée, Jeannette Rincon-Morales, épidémiologiste.

Après avoir refusé toute aide humanitaire, arguant que le Venezuela n’était pas un «pays de mendiants», Nicolas Maduro a fini par reconnaître l’état d’urgence, acceptant quelque 24 tonnes de nourritures, médicaments et générateurs électriques envoyés à Caracas par la Croix-Rouge, mardi 16 avril [1].

A Maracaibo, les convois attendus ont ravivé les espoirs. Mais les professionnels de la santé redoutent que ces remèdes ne soient que des palliatifs insuffisants pour éviter ces morts inutiles provoquées par les épidémies d’hépatite A, de maladies gastriques, les complications de personnes sous dialyse et les problèmes cardiovasculaires, liés à la malnutrition. «Paradoxalement, ce sont les classes moyennes qui sont les plus vulnérables, car elles sont les moins bien préparées à affronter ce genre de situation», explique Jeannette Rincon-Morales.

«Des gens meurent chaque jour et personne ne le sait»

Directrice des ressources humaines dans une entreprise d’Etat, Mariela Gutierrez fait partie de cette petite bourgeoisie qui a subitement plongé dans les abîmes de la misère. Résidente d’une tour proche du lac de Maracaibo, non loin du très chic hôtel Intercontinental, la femme gagne 25 500 bolivars par mois, l’équivalent de 8 dollars (7 euros). Sa survie, elle ne la doit qu’à ses deux enfants, partis vivre aux Etats-Unis, à Orlando (Floride). «Ils m’envoient entre 300 et 400 dollars par mois. Sans eux, je meurs. Je ne peux pas me plaindre mais quelle humiliation!», soupire-t-elle.

Comme elle, la plupart des Vénézuéliens ne vivent que grâce à des devises étrangères envoyées par des proches, depuis les Etats-Unis, la Colombie, le Chili ou le Brésil. Les autres comptent sur la générosité des entreprises qui complètent les rémunérations par quelques paquets de riz ou de pâtes, ou acceptent de convertir une partie du salaire en dollars. Les plus «chanceux » comptent aussi sur le «clap», un colis alimentaire envoyé de façon sporadique par le gouvernement. Mais pour qui n’est pas un bolichico (un enfant du régime) il est inutile d’espérer obtenir les faveurs d’un pouvoir vérolé par la corruption.

«Des gens meurent chaque jour et personne ne le sait», dénonce Mariela Gutierrez. Comme beaucoup, la mère de famille pense à partir, à rejoindre ses enfants en Floride. Mais son passeport est périmé et pour le refaire, il faut débourser, en moyenne, de 1500 à 2000 dollars en pots-de-vin. «Même les chavistes voient que Maduro détruit le pays. C’en est fini de la révolution!», dit-elle. (Article publié dans le quotidien Le Monde, mis en ligne le 19 avril 2019 à 8h00)

________

[1] «Selon les Nations unies, près d’un quart des 30 millions de Vénézuéliens ont besoin d’une aide urgente. D’après un rapport de l’organisation mondiale, quelque 3,7 millions d’entre eux souffrent de malnutrition, et au moins 22 % des enfants de moins de 5 ans souffrent de malnutrition chronique. Dans un communiqué diffusé la semaine dernière, le CICR s’était déclaré «préoccupé par le grave impact que la situation actuelle a sur les Vénézuéliens, particulièrement sur ceux qui n’ont pas accès aux services de base». (AFP, 11 avril 2019)

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