
Par Valerio Arcary
1.- La victoire électorale de Flávio Bolsonaro a été une catastrope politique aux proportions considérables. Les marchés financiers l’ont accueillie avec une joie non dissimulée [1]. Au lendemain du premier tour, la Bourse a atteint son plus haut niveau historique. Quant aux militant·e·s de gauche, ils sont tristes et amers. Mais rien n’est plus décisif aujourd’hui que le sentiment d’une extrême urgence. Ce n’est pas le moment de faire un bilan d’ensemble. Nous n’en avons pas le loisir. Tirer les leçons de nos erreurs, qui ne sont pas des moindres, sera indispensable. Mais l’heure est désormais à l’action. Ce qui est vital, c’est de se battre jusqu’au bout pour renverser le résultat du premier tour. Plusieurs milliers de personnes ont déjà pris conscience de la menace d’une catastrophe imminente et s’organisent spontanément via des groupes WhatsApp. La dynamique de la vaste avant-garde de gauche prend la bonne direction. Des assemblées plénières, en présentiel et en ligne, sont convoquées dans tout le pays. Le défi consiste à mener une campagne de mobilisation, sur les réseaux sociaux et dans la rue, aussi unifiée que possible.
2.- Quelle a été la signification du résultat des élections législatives? Ce qui est en jeu, ce n’est pas seulement de savoir qui sera président. L’enjeu est bien plus grave qu’une simple alternance au pouvoir. Flávio Bolsonaro ambitionne d’aller bien plus loin que ne l’a fait son père. Le bolsonarisme, c’est le fascisme du XXIe siècle. Il veut renverser le régime: le pouvoir absolu. L’extrême droite veut utiliser les positions de force qu’elle a conquises pour défigurer le régime démocratique. Sa stratégie consiste en une offensive graduelle et permanente, à l’image de ce qu’a fait Bukele au Salvador, et de ce qui se passe actuellement au Pérou et en Colombie, visant à instaurer un régime de plus en plus autoritaire et opaque. Il ne manque plus que la présidence pour que l’extrême droite contrôle toutes les institutions. Elle dispose déjà d’une majorité absolue à la Chambre des députés (287 sièges sur 513) et au Sénat (50 sièges sur 81). Elle a déjà déclaré qu’elle s’emparerait de la Cour suprême (Tribunal suprême fédéral STF), et cela par la destitution de ses opposants et la nomination de quatre juges d’ici 2030. Personne ne devrait ignorer le poids des fascistes au sein des forces armées. Tout aussi important, le bolsonarisme est un mouvement politico-social de choc qui exprime le «poids» de la bourgeoisie, s’appuyant sur un ancrage réel au sein de la petite bourgeoisie et de ses cercles de socialisation, et qui a renforcé sa capacité d’organisation, malgré l’incarcération des putschistes [de janvier 2023]. Il se mobilise sans relâche sur les réseaux sociaux, mais aussi au sein des communautés évangéliques et des milieux policiers, entre autres sphères. Il faut donc le prendre au sérieux.

3.- Les élections constituent une forme de la lutte des classes. Même si elles comportent des distorsions – car les conditions du processus électoral sont très inégalitaires –, elles permettent toutefois d’évaluer le rapport de forces politique. Mais il existe différents types de défaites et de victoires. Il y a des succès électoraux [réélection de Dilma Rousseff du PT en octobre 2014, après un premier mandat initié en janvier 2011] qui ont mis en évidence une défaite politique. Défaite intervenue en novembre 2014 avec le revirement de l’orientation politico-économique de Dilma Rousseff par la nomination de Joaquim Levy [qui se trouvait alors à la tête de la deuxième banque privée du Brésil] au ministère des Finances et cela malgré l’engagement que «cela n’arrivera pas» ou, en brésilien, «même si la vache tousse». Et, inversement, il y a des défaites électorales qui ont été, paradoxalement, des victoires politiques, comme en 1989 contre Fernando Collor lorsque, bien que Lula ait perdu au second tour de décembre par 46,97%, le PT s’est imposé comme le principal parti d’opposition [et le sera jusqu’à l’élection de Lula en fin octobre 2002 où Lula a été élu avec 61,27% des voix].
L’analyse des résultats électoraux exige une certaine nuance. Hier, 5 octobre, nous avons essuyé une sévère défaite électorale et politique. Même s’il n’est pas exact de parler de «deux élections», car il s’agit de deux étapes d’un même scrutin, il est vrai que ce n’est qu’après le second tour qu’il sera possible de tirer des conclusions plus définitives. Mais il est bon de savoir que nous sommes au bord d’un «hiver sibérien».
4.- Aucune de ces précautions d’analyse n’empêche de reconnaître que nous avons subi une terrible défaite au premier tour et de constater les points suivants:
(a) Un tsunami invisible et silencieux, au cours des deux derniers jours, a assuré la victoire de Bolsonaro, comme cela s’était produit en Colombie [voir article de Daniel Libreros publié sur ce site le 9 juillet 2026], mais avec un fort impact subjectif causé par la surprise.
(b) Il y a eu, comparativement, un renversement de tendance par rapport au premier tour de 2022, où Lula était en tête avec +5,2% [48,43% pour Lula et 43,20% pour Jair Bolsonaro, candidat sortant: son mandat janvier 2019-janvier 2023]. Lula s’était donc qualifié pour le second tour avec cette avance [mais a gagné avec 50,90% contre 49,10% pour Bolsonaro]. Aujourd’hui, Flávio Bolsonaro est en tête avec +1,9% [47,03% contre 45,16%], contredisant ainsi la thèse libérale selon laquelle le candidat sortant serait favorisé, et confirmant que le plafond de popularité de Lula était insuffisant pour l’emporter.
(c) Les sondages se sont une nouvelle fois trompés, bien qu’ils aient identifié une tendance, car ils ont signalé une progression hors de la marge d’erreur parmi la population masculine, évangélique et dans le Sud-Est, même si l’«avalanche» bolsonariste a été dévastatrice, surtout dans l’arrière-pays, en particulier dans les régions où le poids de l’agro-industrie est le plus important.
(d) L’avance dans le Nord-Est (11,1 millions de suffrages) n’a pas compensé le retard dans le Sud (5 millions) et le Sud-Est (5,7 millions), car nous avons perdu dans le Centre-Ouest (56,51% contre 32,52%) et dans le Nord (49,15% contre 44,65%).
(e) La direction de la campagne de Lula a misé, jusqu’à il y a deux semaines et demie, sur la mise en avant de son héritage politique et la célébration de sa biographie, sous-estimant l’ancrage social et la force idéologique du bolsonarisme, en se fondant sur le calcul qu’il serait possible de l’emporter dès le premier tour, ce qui s’est révélé dramatiquement erroné. Et, bien que le changement de cap de la campagne ait été justifié, il est survenu bien trop tard: interdiction des paris sportifs, augmentation de 15% du programme Bolsa Família, mise à disposition des médicaments amaigrissants au sein du système de santé public (SUS) vu la pandémie d’obésité et, finalement, le 25 septembre, «Desenrola 3» en direction des endettés privés qui peuvent racheter leurs créances avec des remises importantes.
5.- Il n’est pas possible d’évaluer le résultat des élections présidentielles sans souligner qu’il s’agissait d’élections générales. L’avalanche de gouverneurs d’extrême droite élus dès le premier tour a été terrible: les partisans de Bolsonaro, Tarcísio de Freitas et Douglas Ruas, ont remporté la victoire à São Paulo et à Rio de Janeiro, tandis que l’«extravagant» Cleitinho Azevedo, lui aussi d’extrême droite, s’est imposé dans le Minas Gerais, parachevant ainsi la domination du «triangle stratégique». L’extrême droite s’est également imposée dès le premier tour dans les trois États du Sud, avec Sergio Moro [Parti libéral depuis 2026] dans le Paraná, Jorginho Mello [PL] en Santa Catarina et Luciano Zucco [PL depuis 2023] dans le Rio Grande. Sur les 27 États, 20 gouverneurs ont été élus dès le premier tour, et seuls trois gouverneurs sont issus du PT: en Bahia [Jerônimo Rodrigues], au Piauí [Rafael Fonteles] et au Ceará [Elmano de Freitas]. Le PT est encore en lice pour le second tour dans le Rio Grande do Norte [Cadu de Lula, avec 36,16% face à Allyson Bezerra, União Brasil]. Le bloc mené par le PL bolsonariste rassemble les Républicains, União Brasil, Podemos, les Progressistas, le MDB de Caiado à Goiás, le PSDB à Alagoas. Il domine donc toutes les régions, à l’exception du Nord-Est. Il est désormais confirmé que l’hégémonie politico-sociale au Brésil appartient aujourd’hui, irrémédiablement, au bloc dirigé par les néofascistes.

6.- On s’attendait déjà à ce que le résultat des élections législatives soit défavorable, mais pour le Sénat, il a été dramatiquement mauvais. Le Parti libéral bolsonariste a remporté 19 des 54 sièges à pourvoir, ce qui, ajoutés aux 9 sièges que le parti détenait déjà (avec des mandats allant jusqu’en 2031), porte le total à 28 sénateurs. Il n’est pas exagéré de qualifier d’effrayante la présence d’au moins 50 sénateurs alignés sur le programme visant à accorder la grâce à Jair Bolsonaro et aux autres putschistes, ainsi qu’à destituer des juges de la Cour suprême fédérale (STF). Il faudra 54 voix, mais il semble très probable que, si Flávio Bolsonaro remporte le second tour, il parvienne à rallier cinq voix supplémentaires. Le juge Nunes Marques, de la Cour suprême fédérale (STF), a annoncé, au lendemain des élections, avec la plus grande impudence, son intention de publier une ordonnance provisoire unilatérale visant à libérer Jair Bolsonaro, avant même la grâce promise par le fils à son père. Le PT a élu six sénateurs et a conservé son groupe de neuf sénateurs. Une majorité d’extrême droite très proche des deux tiers nécessaires à la révision de la Constitution laisse également présager l’adoption d’amendements constitutionnels visant à supprimer des droits sociaux, comme l’abaissement de l’âge de la responsabilité pénale de 18 à 16 ans, et bien plus encore.
7.- L’élection à la Chambre des députés a été un autre spectacle d’horreurs. Nikolas Ferreira, de Minas, et Lucas Pavanato, de São Paulo, deux jeunes fascistes qui se sont illustrés sur les réseaux sociaux en défendant les propos haineux les plus infâmes, ont été les candidats les plus plébiscités à l’échelle nationale, dépassant les trois millions de voix. On estime que le bloc dirigé par l’extrême droite – le PL a élu 122 députés – pourrait largement dépasser la majorité absolue avec un nombre de députés compris entre 276 et 287, auxquels s’ajouteraient les 87 sièges de l’Union progressiste, les 41 des Républicains (le parti de l’Église universelle), les 27 de Podemos, une majorité des 43 du PSD, les 10 de Novo, 1 de Missão et même une partie des 36 du MDB (Mouvement démocratique brésilien). L’ensemble des partis de gauche totalise 24 sièges.
8.- Le PSOL (Parti Socialisme et Liberté) a remporté une victoire électorale, mais risque de perdre sa personnalité juridique en raison de l’application de la «clause de seuil» [quorum de reconnaissance juridique]. En réalité, il a subi ce que l’on peut qualifier d’«accident juridico-électoral». Il ne manquait que 185 voix, soit 0,01%, dans l’Espírito Santo, pour que le PSOL atteigne le seuil minimum de 1,5% des suffrages valides dans au moins neuf États différents. L’injustice de cette procédure est d’autant plus grotesque que les partis de droite ont commis des illégalités absurdes et flagrantes, ce qui pourrait permettre à la lutte visant à faire invalider de l’une des candidatures pourrait aboutir. Mais la réponse devra être rapide. Le plus important, c’est que le PSOL a obtenu près de 5% (4,91%), soit l’impressionnant chiffre de 5 426 592 voix à l’échelle nationale pour la Chambre des députés, et a fait élire 14 députés.
Le PT a obtenu un peu moins de 15% des voix. Le score du PSOL a donc correspondu à un tiers de celui du PT, ce qui donne une idée du rapport de forces au sein de la gauche. Plus significatif encore, à São Paulo, la coalition entre le PSol et Rede a recueilli près de 3 millions de voix, dépassant pour la première fois même le score du PT. À Rio de Janeiro, le PSOL a totalisé 636’148 voix, élisant quatre députés fédéraux. Il a été démontré, sans l’ombre d’un doute, que le PSOL pouvait dépasser le seuil électoral fixant à 2,5% le score national requis.
9.- Dans la perspective du second tour, le plus important sera de dénoncer sans ménagement que le programme de gouvernement bolsonariste est une contre-révolution sur toute la ligne. Tous les précieux acquis économiques, sociaux et démocratiques acquises depuis la fin de la dictature, même si elles sont partielles, sont en danger. Toutes les libertés sont en péril. Le bilan a déjà été dressé: la démocratie est devenue trop coûteuse. Le SUS, la sécurité sociale, l’aide sociale, le programme Bolsa Família et le BPC (Benefício de Prestação Continuada, aide sociale non contributive), l’enseignement public, les universités, toutes ces avancées sociales seraient trop coûteuses. L’extrême droite défend sans vergogne l’idée que l’avantage relatif du capitalisme périphérique brésilien ne réside pas dans la taille de son marché intérieur, mais dans la surexploitation des travailleurs et travailleuses. Et les bolsonaristes ont déjà annoncé une «stratégie du choc» pour un capitalisme sauvage «à la Milei», visant à atteindre un excédent budgétaire de 2% à 3% du PIB. Sous prétexte de réduire l’inflation et de rassurer les créanciers de la dette publique, ils défendent la nécessité d’une récession qui plongerait des millions de personnes dans le chômage afin de faire baisser les salaires. Le plan prévoit de mettre fin à l’obligation de consacrer une part minimale des dépenses de l’Etat à l’éducation et à la santé publique: respectivement 18% et 15% des recettes fédérales, 25% des recettes des États, et respectivement 12% et 15% des recettes municipales. Ils veulent que le salaire minimum – qui n’a été réajusté qu’à hauteur de l’inflation pendant les quatre années du gouvernement Bolsonaro, sans augmentation réelle – cesse d’être le seuil de référence pour le calcul des prestations de retraite. Ils veulent le gel des salaires des fonctionnaires, pour une durée indéterminée. Ils veulent la dénationalisation de l’économie brésilienne sous prétexte d’attirer les capitaux états-uniens. Ils veulent la privatisation de Petrobras et des banques publiques. Mais il y a pire encore. Les fascistes veulent détruire les règles de protection de l’environnement, sont des négationnistes du réchauffement climatique, des ennemis des mouvements de femmes, applaudissent un racisme répugnant, incitent à la LGBTphobie la plus méprisable et, comme si cela ne suffisait pas, leurs dirigeants sont des corrompus professionnels et sont liés au crime organisé. Ce sera un combat de la civilisation contre la barbarie.
10.- Avec le recul, l’élection présidentielle s’annonçait comme une défaite de Lula dès le premier tour, avec la manœuvre d’André Mendonça au STF visant à garantir la suspension d’Alexandre de Moraes [voir sur ce site l’article publié les 12 et 22 septembre]. Cette opération a été le «sifflet pour chien», celui que seules certaines oreilles entendent, qui a déclenché la campagne «Dehors Xandão [Moraes], dehors Lula», visant à empoisonner l’élection avec la «marée de boue» de la corruption. Heureusement, elle a été interrompue par la lucidité de Flávio Dino. Heureusement, cette tendance a été interrompue par la lucidité de Flávio Dino, juge du STF.
Par la suite, le virage à gauche opéré par la campagne de Lula, avec son ensemble de mesures d’urgence, a permis de gagner du temps, et la tenue d’un second tour a été gagnée. Mais la victoire au second tour sera bien plus difficile à obtenir. Elle dépendra de la capacité à conquérir les voix de ceux et celles qui se sont abstenus [21,08%, soit 32,7 millions d’électeurs/électrices potentiels, avec des pointes dans Mato Grosso do Sul: 23,87%, Rio de Janeiro: 23,32%, Minas Gerais: 22,79%, Sao Paulo: 22,54%, Etats où Bolsonaro a devancé Lula]. Il est possible de remporter deux millions de voix supplémentaires. Une partie des voix des autres candidats de droite a déjà été orientée vers le vote utile au premier tour. Mais il sera inévitable de dire les choses telles qu’elles sont. La clé de la victoire réside dans la conquête d’une majorité politico-sociale qui comprenne le danger apocalyptique qui nous menace. Il ne faut pas trembler. Serrer les rangs et se battre jusqu’au bout. (Article reçu le 6 octobre au matin. Il est publié sur le site Esquerda Online en date du 6 octobre 2026. Traduction-édition rédaction A l’Encontre)

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