dimanche
18
août 2019

A l'encontre

La Brèche

Jair Bolsonaro et le ministre de la Justice Sergio Moro… face à un parlement qui ne leur obéit «pas si bien»

Par Eduardo Crespo

L’illusion d’un Brésil s’affirmant en tant que puissance émergente est déjà un lointain souvenir. La ferveur pour la découverte du «presal» (réserves de pétrole en très grande profondeur) et la fierté d’organiser de grands événements sportifs, tels que la Coupe du monde et les Jeux olympiques, est passée. A l’époque, le gouvernement du Parti des travailleurs (PT) promettait l’inclusion sociale avec la «conciliation de classe». Le pays était devenu plus égalitaire et des millions de Brésiliens ont abandonné leurs conditions de vie misérables. Bien que l’économie ait connu une croissance modérée, tous les indicateurs s’étaient améliorés. Comme le politologue André Singer le dit dans son livre O lulismo em crise. Um quebra-cabeça do período Dilma (2011-2016): «Le Brésil semblait inclure les pauvres dans le développement capitaliste sans qu’une seule pierre ait déchiré le ciel propre de Brasilia. Lula avait quadrillé le cercle et trouvé le chemin de l’intégration sans confrontation.»

L’enthousiasme a commencé à s’estomper pendant la première présidence de Dilma Rousseff [2010-2014]. Avec la complaisance du gouvernement, l’économie s’est engagée sur la voie d’un ralentissement évitable. En 2013, à l’occasion de la célébration de la Coupe des confédérations [de football], des manifestations massives et jusqu’à maintenant inexpliquées ont éclaté dans les principales villes du pays. Dans la rue, ceux qui exigeaient des améliorations des infrastructures [transports, entre autres] et des budgets plus importants pour la santé et l’éducation ont coïncidé avec ceux qui demandaient de modérer l’inflation et de combattre les dépenses publiques. En 2014, le deuxième grand scandale de corruption de l’ère du PT, le Lava Jato, s’est déclenché en même temps que les élections présidentielles. Les espoirs d’inclusion pacifique ont pris fin.

Depuis, les Brésiliens vivent des années de folie, de haine, de paranoïa et d’hallucinations collectives. Le Lava Jato a paralysé les entreprises publiques et privées, répandant des accusations et des détentions parmi leurs principaux dirigeants et déclenchant une crise sans précédent dans un Parlement parsemé d’élus mis sous accusation. Le gouvernement PT, peut-être effrayé par le climat de dénuement et de mobilisation, a contribué au mécontentement et au désenchantement de la population en faisant sien le diagnostic de l’opposition de droite. Il était nécessaire de ralentir l’économie et de générer du chômage – cela a été explicitement dit – au moyen d’un ajustement budgétaire sévère appelant à l’aide des technocrates néolibéraux pour renouveler la légitimité de l’exécutif face au pouvoir économique. Les conséquences ont été catastrophiques. Le Brésil est entré dans la pire dépression de son histoire, le chômage a grimpé en flèche et l’effondrement de la popularité de la présidente a pavé la stratégie de coup d’État en cours [sous la conduite de Michel Temer, vice-président]. Après le limogeage de Dilma Rousseff au moyen d’une destitution grotesque en août 2016, le cabinet de transition dirigé par le vice-président de l’époque, Michel Temer, avec le soutien majoritaire du Congrès, a conduit une revanche de classe sans précédent dans l’histoire récente du Brésil. Il a sanctionné une contre-réforme massive du droit du travail et a imposé comme amendement constitutionnel un plafond «utopique» aux dépenses publiques pendant une durée de 20 ans.

Depuis lors, l’économie s’est développée à un rythme de tortue, avec une croissance d’environ 1% en 2017 et 2018. Le PIB par habitant est inférieur de 9% par rapport à celui de 2013. Contrairement aux attentes, la débâcle n’a pas favorisé les partis traditionnels de droite comme le Parti social-démocrate brésilien (PSDB) de Fernando Henrique Cardoso ou le Mouvement démocratique brésilien (PMDB) de Temer.

Avec l’emprisonnement de Luiz Inácio Lula Da Silva (en avril 2018), la frustration, la haine, l’insécurité croissante, le tsunami antisystémique et la ferveur religieuse provoquée par les Eglises évangéliques, a consacré Jair Messias Bolsonaro, ancien capitaine et ancien député situé à l’extrême droite. La campagne électorale a été truffée de messages «délirants». Les techniques modernes de manipulation ont installé des conspirations fantasmagoriques, comme le spectre d’un redoutable complot communiste régional pour attaquer la propriété privée, la culture et même la sexualité des Brésiliens.

Le gouvernement Bolsonaro n’a d’autre plan que de nourrir ces fantômes parmi ses partisans les plus exaltés, de payer les dettes de la campagne et de réduire les salaires, les droits et le pouvoir de négociation des travailleurs. Pour cette tâche, il a nommé Paulo Guedes, représentant du secteur financier à Chicago et proche de la dictature d’Augusto Pinochet au Chili, ministre de l’Économie, un fanatique des privatisations qui cherche à éliminer tous les postes budgétaires possibles et à réformer le droit des retraites et le montant des pensions, un objectif prioritaire dont dépend la continuité de Bolsonaro à la présidence. Dans le cas où cette loi ne serait pas sanctionnée, disent plusieurs analystes, le gouvernement du capitaine pourrait se compter en mois. L’augmentation attendue des dépenses du système de retraite, ajoutée au plafond constitutionnel des dépenses publiques, étrangle déjà les budgets régionaux et contraint à des réductions budgétaires décentralisées et chaotiques.

• Pourquoi le Brésil est tombé dans cette détérioration sans fin? Deux hypothèses principales peuvent être faites. Une polarisation soutenue dans la lutte des classes et une intervention très probable des États-Unis par l’intermédiaire de l’appareil gouvernemental brésilien. Le premier a des éléments facilement perceptibles. Le Brésil conserve encore des traits hérités de l’époque coloniale. En plus d’avoir, comme toute société contemporaine, des capitalistes et des travailleurs du secteur formel, elle a une importante «population excédentaire» d’environ 40% qui survit par des activités précaires et à faible productivité, telles que le commerce de rue, les services domestiques et divers types d’activités illégales. Ceux qui composent ce sous-ensemble sont d’ailleurs majoritairement noirs et d’origine indigène. Beaucoup sont nés dans le nord-est du pays. Les politiques de distribution (du PT) ont naturellement favorisé ce segment. Il n’est dès lors pas surprenant que la réaction des milieux économiques, du secteur financier et des médias ait mobilisé de nombreux travailleurs formels qui constituent la classe moyenne et qui vivent dans les principaux centres urbains.

En ce qui concerne la deuxième hypothèse, bien qu’aucune preuve concluante ne soit disponible, il y a de nombreuses indications que l’appareil de renseignement américain aurait déployé des «engins de guerre hybrides» sur le système politique brésilien. Il ne faut pas oublier que le Lava Jato a commencé aux États-Unis et que la présidente Dilma Rousseff a été espionnée par les agences de défense américaines. Les enquêtes ont reposé sur un soutien logistique inhabituel en raison de la précarité de la police et du système judiciaire brésiliens. Le réalignement international du Brésil après le coup d’État parlementaire d’août 2016 attire également l’attention.

• Jusqu’où iront les effets destructeurs? Trois grands processus de décomposition sont en cours. Premièrement, le gouvernement fait la promotion d’une réduction généralisée des dépenses en santé et en éducation. Dans le cas des universités, plus de 40% du budget total a été bloqué. Il est même suggéré que l’éducation de base dans les écoles pourrait être remplacée par l’éducation à la maison.

Deuxièmement, l’extrémisme idéologique a renversé des décennies de traditions de la politique étatique brésilienne. C’est le cas de la politique étrangère multilatérale engagée en faveur de la paix défendue par l’Itamaraty [ministère des Affaires étrangères]: elle est remplacée par des relations «charnelles» avec les Etats-Unis de Trump et leurs principaux alliés, comme Israël. Ce changement pourrait même inclure la participation du Brésil à des interventions militaires dirigées par Washington dans la région. Et plus grave encore, conformément aux promesses de la campagne électorale, le gouvernement s’empresse d’assouplir les conditions de vente et d’utilisation des armes au sein de la population.

Certains analystes interprètent qu’ils pourraient orchestrer l’armement des milices privées. Depuis les années 1980, comme «solution» à l’augmentation de la criminalité et de la marginalité, dans les quartiers périphériques des grandes villes, d’ex-membres des forces de sécurité, avec la collaboration de membres actifs, ont commencé à vendre des services de sécurité privés. Bien qu’au début lesdites milices aient eu la complaisance de certains habitants, elles sont progressivement devenues des organisations clandestines qui agissent comme des groupes d’extermination. Elles monopolisent les entreprises immobilières illégales et font concurrence aux cartels de la drogue pour la vente de drogues et le contrôle des territoires.

La famille Bolsonaro a des liens étroits avec les milices de Rio de Janeiro. Ils les ont représentées dans les chambres législatives et ont même employé plusieurs membres de ces gangs dans le cabinet du député provincial de l’époque et maintenant sénateur national Flavio Bolsonaro. L’un des miliciens qui ont assassiné Marielle Franco vivait dans la communauté fermée où résidait Bolsonaro lui-même. Si cette suspicion se confirme, la décomposition et la mise au rebut de l’appareil d’État s’aggraveront.

Aujourd’hui, l’État brésilien ne contrôle plus les grands territoires urbains aux mains des milices et ses narcotrafiquants. Les forces de sécurité qui répondent même formellement aux gouvernements sont le plus souvent impliquées dans des activités mafieuses. Bolsonaro, ainsi que des figures macabres de la «nouvelle politique», comme les gouverneurs Wilson Witzel de Rio de Janeiro et João Doria de São Paulo, avec la légitimité des votes, favorisent cette transformation du Brésil en une sorte d’État en faillite. Si l’on ajoute à ce tableau la persistance du chômage et la continuité de la détérioration économique, les conséquences pourraient être irréversibles. Le conflit distributif au Brésil peut mettre fin aux dernières caractéristiques d’une sociabilité civilisée.

• La société brésilienne a-t-elle la capacité de réagir ou la dévastation est-elle définitive? Le principal adversaire de Bolsonaro n’est pas l’opposition, mais le gouvernement lui-même. Les principaux membres de la coalition au pouvoir ne manquent pas une seule journée pour surprendre avec de nouveaux scandales, y compris des bagarres verbales bruyantes. Le président conserve le ton belliqueux de la campagne électorale et s’en prend à ses ennemis dans tous les rangs, en particulier au Parlement. La figure caricaturale de l’astrologue Olavo de Carvalho, idéologue de la famille Bolsonaro, avec l’approbation du président, maintient un différend prononcé avec les membres du gouvernement, en particulier avec les militaires comme le vice-président Hamilton Mourão. Ces remous affaiblissent le gouvernement et multiplient ses ennemis. Bolsonaro attaque les principaux médias, se heurte au Parlement, récolte des ressentiments au sein des forces armées, perd l’approbation populaire. Simultanément, l’économie semble se diriger vers une nouvelle récession. Il n’est pas improbable que Bolsonaro soit «renvoyé» par les mêmes acteurs qui l’ont porté au pouvoir. Quel que soit le résultat politique, si le cap économique n’est pas inversé, la décomposition suivra son cours avec ou sans le «Mythe», comme ses partisans appellent le président brésilien, au pouvoir depuis moins de six mois. (Article publié dans la revue Nueva Sociedad, mai 2019; traduction A l’Encontre)

Eduardo Crespo, docteur en économie. Professeur à l’Université fédérale de Rio de Janeiro (UFRJ) et à l’Université de Moreno (Buenos Aires).

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