mardi
18
décembre 2018

A l'encontre

La Brèche

«L’histoire du Brésil que la gauche n’a jamais voulu faire connaître.» Bolsonaro: pour la privatisation et la réduction des investissements dans l’éducation publique

Par Breiller Pires

«Pendant longtemps, nos établissements d’enseignement ont été sous l’emprise d’idéologies néfastes, par l’inversion des valeurs et par des gens qui détestent nos couleurs [du drapeau] et l’hymne national», a écrit l’ultra-droitier Jair Messias Bolsonaro, quelques jours après avoir été élu président du Brésil, le 28 octobre 2018.

La déclaration faite sur Twitter était accompagnée du soutien explicite aux étudiants qui filment leurs enseignants afin de dénoncer le prétendu «endoctrinement de gauche» et la «sexualisation» précoce des enfants dans les classes. Selon le président élu et ses partisans, cet «endoctrinement» a été mis en œuvre par le Parti des travaileurs (PT) sous leur gouvernement (2003–2016, Lula puis Dilma Rousseff). Tout est conçu pour défendre ce qu’il «appelle une école sans parti», un projet de loi au Parlement va proposer de mettre son veto à l’utilisation en classe des termes «genre» et «orientation sexuelle», entre autres choses.

«Ce n’est pas seulement l’affaire du Parlement. C’est une question brésilienne», déclare Marcos Rogério Da Silva Brito [qui a fait ses études de droit au Centre luthérien de Ji-Parana, deuxième ville de l’Etat de Rondônia], membre du Congrès depuis 2011. Il préside la commission spéciale de la Chambre des députés au sein de laquelle le projet de loi doit être examiné. Une école sans parti n’est pas une initiative isolée, ni sans précédent. Dans différentes parties du monde, la surveillance dans les écoles a fait partie de campagnes visant à mobiliser les forces conservatrices et d’extrême droite. En Allemagne, les ultras du parti AfD (Alternative für Deutschland) ont lancé début octobre une plateforme de dénonciation anonyme des enseignants. Dans le sud du Brésil, Ana Caroline Campagnolo, députée élue dans l’Etat de Santa Catarina, du même parti que Bolsonaro (Parti social-libéral), a créé au lendemain des élections un site permettant aux étudiant·e·s de dénoncer, également sans avoir à donner leur nom, les enseignants qui expriment des «opinions idéologiques» afin de critiquer le président élu. Ce sont des signes sans équivoque selon lesquels l’éducation sera une tranchée stratégique de la bataille du nouveau gouvernement, dans le cadre de l’offensive conservatrice qui a propulsé sa victoire dans les urnes.

Le bureau du procureur local a interdit l’initiative Campagnolo et les juges de la Cour suprême se sont déjà prononcés publiquement contre les principes émis d’une «école sans parti». Mais les freins légaux pourraient ne pas suffire à contenir les effets d’une bataille qui, bien qu’intensifiée aujourd’hui, a déjà été menée il y a quelques années par des groupes conservateurs, principalement des évangéliques.

Dans la ville de Fortaleza, dans le nord-est du pays (Ceará), le professeur d’histoire Jam Silva Santos a été accusé, il y a deux semaines, d’«endoctrinement» après avoir montré le film Baptême de sang – basé sur un livre de Frei Betto, intellectuel et religieux de gauche, film portant sur la dictature au Brésil (1964-1985) – aux élèves d’une classe moyenne supérieure privée. Un étudiant a enregistré une partie du film et il a été diffusé sur les réseaux sociaux. Le professeur a été sévèrement attaqué pour avoir critiqué, de manière plus ou moins voilée, Bolsonaro qui est un défenseur déclaré de ce régime militaire. Quelques jours plus tard, l’enseignant a été accueilli à l’école sous les applaudissements des élèves. Jam Silva Santos montre le film dans ses salles de classe depuis cinq ans et n’a jamais eu de problèmes.

Selon le Syndicat des enseignants du Ceará (APEOC), les dénonciations d’«endoctrinement idéologique» supposé ont augmenté dans cet Etat en 2018. Depuis janvier 2018, au moins six enseignants, dont Jam Silva Santos, ont été visés sur les réseaux sociaux. Dans l’un de ces cas, une discussion entre un étudiant bolsonariste et Euclides de Agrela, professeur d’histoire et de sociologie dans une école publique de Fortaleza, a été filmée et reproduite dans des pages d’un site favorable à Bolsonaro, dans lequel étaient attribuées à ce professeur des paroles portant sur les attitudes «fascisto-nazies», remarques imputées au fait qu’il est membre du PSOL (Parti socialisme et liberté), de gauche.

«J’ai dû quitter ma maison durant quelques jours. J’ai connu un climat de terreur», a déclaré Euclides de Agrela qui a reçu des menaces de mort suite à la vidéo. Le vice-président du syndicat des enseignants (APEOC), Francisco Reginaldo Pinheiro, affirme que l’organisation a créé un site pour soutenir les éducateurs qui sont victimes d’intimidation dans les écoles. «Nous défendons la liberté d’enseignement. Il y a suffisamment d’espace pour les plaintes des parents et des élèves. Exposer l’enseignant sur les réseaux sociaux est dangereux», dit Reginaldo Pinheiro.

La campagne contre Paulo Freire

Paulo Freire et les «grands maux»

Le plan d’éducation du gouvernement est considéré comme vague sur plusieurs points, mais l’équipe de Bolsonaro a bien défini ses priorités en la matière. Il souligne que «l’un des plus grands maux [de l’éducation] aujourd’hui est le fort endoctrinement» et promet «d’effacer l’idéologie de Paulo Freire» (1921-1997), en référence à l’une des grandes figures de l’éducation dans le pays, connu pour sa théorie de la pédagogie de l’opprimé. A l’heure actuelle, ni les programmes de base ni les programmes de l’école secondaire ne se réfèrent aux méthodes de Freire. Ils ne contiennent pas non plus le mot «genre», qui a déjà été retiré des plans d’éducation en raison de pressions politiques.

«Le rejet de Paulo Freire est une stratégie parce qu’il symbolise la stimulation de la pensée critique», déclare Daniel Cara, coordinateur de la campagne nationale pour le droit à l’éducation et ancien candidat au Sénat pour le PSOL. «Ce que Freire défend est accepté dans le monde entier. J’étais à Singapour, pays numéro un lors des [derniers] tests Pisa et ils l’ont cité comme une source d’inspiration pour trouver l’éducation qu’ils veulent», a déclaré Cláudia Costin, de la Fondation Getúlio Vargas (FGV) et ancienne directrice de la Banque mondiale, à la revue Nueva Escuela.

«Conception autoritaire de l’éducation»

Un autre souhait du futur gouvernement est le retour aux programmes scolaires de l’éducation morale et civique, matière abolie après la fin de la dictature militaire. Pendant la campagne, le général Aléssio Ribeiro Souto, l’un de ceux nommés par Bolsonaro pour élaborer le plan d’éducation, est allé jusqu’à remettre en question la théorie de l’évolution et à défendre le créationnisme dans l’enseignement scientifique. «Si la personne croit en Dieu et a cette position, ce n’est pas à l’école de vouloir changer ce genre de choses», dit Alésion Ribeiro Souto.

Le général pédagogue de Messias Bolsonaro…

Souto prêche aussi une révision de l’histoire de la période dictatoriale dans les cours d’histoire et exige que la «vérité» sur le régime soit dite. «C’est une conception autoritaire de l’éducation», critique Luiz Carlos de Freitas, chercheur à la retraite et professeur à l’Université de Campinas (UNICAMP). «Ils perçoivent toute pensée différente de la leur comme un risque qui doit être combattu avec discipline et répression. Et, en combattant une idéologie possible avec l’imposition de leurs croyances, ils finissent par tomber dans la contradiction de promouvoir l’endoctrinement à l’envers. C’est une forte régression» ajoute-t-il. Contrairement au matériel didactique utilisé par les écoles militaires brésiliennes [dans lesquelles est intervenu Aléssio Ribeiro Souto], qui parlent du coup d’Etat de 1964 comme de l’«évolution de 1964», les livres du Ministère de l’éducation définissent le régime comme une dictature.

Des obstacles pour la mise en pratique

Comme on pouvait s’y attendre, lorsqu’il tentera de mettre en œuvre son plan éducatif, Bolsonaro se heurtera, l’année prochaine, au Conseil national de l’éducation, un organe indépendant qui accompagne les décisions du ministère. Les mandats des administrateurs ayant été renouvelés par l’actuel président, Michel Temer, Bolsonaro devra attendre au moins deux ans pour changer une partie de l’organisme directeur. S’il veut imposer les idées de ses coreligionnaires dès le début de son gouvernement, en janvier 2019, la nouvelle administration devrait transférer au Congrès le pouvoir de déterminer les programmes.

S’il veut imposer les idées de ses coreligionnaires dès le début de son mandat, parmi lesquelles le «révisionnisme sur la dictature», qui, selon le général Souto, implique l’élimination des livres qui «n’apportent pas la vérité sur 1964», qui ne valident pas le créationnisme, qui ne traitent pas l’enseignement de la morale et de l’instruction civique mais se concentrent sur les matières scientifiques, les mathématiques et le portugais et les langues, le nouveau gouvernement devrait transférer au Congrès le pouvoir de déterminer les disciplines dans le cursus. «Bolsonaro a déjà fait preuve de mépris pour les règles du jeu démocratique», critique Daniel Cara : «Le moyen d’appliquer ses mesures dans le cursus scolaire curriculum impliquerait une rupture institutionnelle avec le Conseil.»

Olavo Nogueira Filho, directeur du mouvement Tout pour l’Education, regrette que les plans pour l’éducation n’aient pas été débattus durant la campagne électorale. Il critique le manque de profondeur des projets de Bolsonaro, dont le plan conclut que l’éducation doit «évoluer vers une stratégie d’intégration» entre gouvernement fédéral, les états et les municipalités, sans autres détails. «Malheureusement, le débat sur la politique éducative n’a pas eu lieu lors de ces élections. De nombreuses propositions sont à l’étude dans la sphère interpartis. J’espère que le nouveau gouvernement sera disposé à les écouter afin de rechercher des progrès durables dans ce domaine.» (Article publié dans El Pais, le 5 novembre 2018; traduction A l’Encontre)

***

Payer pour une université publique dépend d’une modification de la Constitution

Dans le plan déjà présenté par les partisans de Bolsonaro, il y a des propositions telles que les frais de scolarité dans les universités qui dépendent des modifications de la Constitution: la gratuité est fournie à tous les niveaux de l’enseignement public. Pour révoquer les quotas raciaux, un souhait ancien du président de l’extrême droite, qui ne veut conserver que les quotas sociaux, il devrait contourner la loi de 2012 qui réserve des postes vacants aux étudiants noirs et autochtones dans les institutions fédérales. Les amendements dépendraient de l’approbation, avec un vote à deux tours, de la Chambre et du Sénat. Avec son parti, qui a élu la deuxième plus grande fraction parlementaire, le gouvernement n’aurait pas beaucoup d’obstacles pour réunir une majorité autour de ces projets, mais il risquerait de gaspiller du capital politique en vue de (contre)réformes qui nécessiteraient davantage d’efforts, telles celles portant sur l’impôt et la sécurité sociale.

Ecole de la Police militaire à Porto Velho: le modèle bolsonariste (Crédit Diane Mendoça)

Dans l’intention de ramener de l’ordre et de la discipline dans le milieu scolaire, la proposition de construire un collège militaire dans chaque capitale brésilienne a du relief. Il existe actuellement 13 écoles primaires et secondaires liées à l’armée dans le pays, dont 11 sont situées dans les capitales des Etats. Le coût par élève dans ce type de collège est trois fois plus élevé que celui de l’école publique. Outre les investissements, le rendement des collèges militaires est souvent gonflé par le fait qu’ils adoptent des processus sélectifs pour l’admission des étudiants. La promesse de campagne n’aurait toutefois que peu d’impact dans le contexte de problèmes complexes en matière d’éducation nationale. «Le Brésil compte plus de 40 millions d’étudiants. Notre pays manque de politiques publiques pour résoudre les problèmes d’accès aux études et de permanence [ne pas sortir du système] dans les écoles, en particulier parmi les populations les plus vulnérables. Les collèges militaires constituent une ressource de base qui profite en définitive aux étudiants les plus aisés», a déclaré Anna Helena Altenfelder, présidente du Centre d’études et de recherche sur l’éducation, la culture et l’action communautaire (Cenpec). (El Pais Brasil, 5 novembre 2018; traduction A l’Encontre)

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Le travail dans les entrepôts à l’heure de «l’économie numérique»

Entre votre livraison à domicile d’une commande passé à Amazon et les profits nets de Jeff Bezos, le patron d’Amazon, il y a un «problème». Le tout «fonctionne» sur la base d’une plate-forme qui organise une très nombreuse main-d’œuvre. «Elle» – ses fonctions sont conçues par la direction du groupe – intensifie et contrôle au plus près du travail des salarié·e·s; «elle» contribue à rendre les emplois plus précaires et instables.

Au cours de cette session du séminaire consacré au capitalisme, à Toronto (Canada), Alessandro Delfanti discute des changements à l’œuvre dans l’organisation du travail, de la composition de la classe salariée et de l'évolution des rapports de travail résultant des relations entre le capitalisme et la technologie. Il le fait sur la base d'une étude récente d’un entrepôt d’Amazon en Italie.

Alessandro Delfanti enseigne à l'Institut de Communication, Culture, Information et technologie à l'Université de Toronto. Il fut l'un des principaux membres fondateurs du réseau Log Out! Réseau de résistance des travailleurs et travailleuses à l'intérieur et contre l’économie des plates-formes. Son intervention est en langue anglaise. (Réd. A l’Encontre)

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