Bolivie. Evo Morales répond à sa disqualification comme candidat au Sénat: «une élection démocratique n’est pas assurée»

Par Federico Rivas Molina

«C’est une conférence de presse convoquée d’urgence», a déclaré Evo Morales, visiblement bouleversé, dès qu’il s’est assis devant les journalistes dans un hôtel du centre-ville de Buenos Aires, la ville où il vit en exil depuis décembre dernier. L’ancien président bolivien a déclaré que sa disqualification en tant que candidat aux élections sénatoriales, décidée ce jeudi 20 février par le Tribunal électoral suprême (TSE) de son pays, a été un pas vers ce qu’il considère comme sa «proscription définitive» et la preuve d’une fraude possible «par ordre des Etats-Unis». «Avec cette décision, certains membres du TSE ne garantissent pas une élection propre ou transparente», a-t-il ajouté.

Accompagné de ses avocats, M. Morales a également révélé qu’il est en contact avec des secteurs des forces armées et de la police qui sont «préoccupés» par la dérive du gouvernement intérimaire de la présidente Jeanine Añez [depuis le 12 novembre 2019]. «Ils ont le sentiment d’avoir été trompés par une dictature», a-t-il averti.

Le système judiciaire électoral bolivien n’a pas autorisé la candidature d’Evo Morales au poste de sénateur lors des futures élections générales du 3 mai. Il a utilisé comme argument que l’ancien président ne respecte pas l’exigence d’avoir une «résidence permanente» de deux ans à Cochabamba, le district bolivien qu’il entendait représenter. Morales vit dans la capitale bolivienne, La Paz, depuis 2006, date à laquelle il est devenu président, mais il n’a jamais quitté son domicile électoral à Cochabamba. Le 11 novembre, il a quitté la Bolivie pour le Mexique, victime d’un soulèvement civilo-militaire qui a fait 30 morts et a précipité sa démission. Après un séjour au Mexique, Morales s’est installé en Argentine début décembre. Depuis la capitale argentine, il a organisé le retour dans son pays et la campagne électorale de son parti, le Mouvement vers le socialisme (MAS).

Disqualifié comme candidat à la présidence, Morales a présenté, par procuration, sa candidature au poste de sénateur de la région qui l’a fait naître à la vie politique comme dirigeant des cultivateurs de coca à Cochabamba. Le rejet du TSE a porté un coup sévère à ses projets de retour à la vie politique bolivienne [le Comité civique de Santa Cruz, ultra-conservateur et représentant l’élite blanche, menaçait d’une grève générale si le TSE n’écartait pas la candidature d’Evo Morale]. «Le Tribunal électoral se soumet à la dictature et à la politique états-unienne. Ils ne veulent pas qu’Evo retourne en Bolivie, c’est une instruction des Etats-Unis, ils ne veulent même pas qu’Evo se rende à la frontière bolivienne, dans les provinces argentines [frontalières] de Salta et Jujuy. Toutes les mesures prises par le gouvernement national et le Tribunal électoral suprême obéissent à cette décision états-unienne», a-t-il dénoncé depuis Buenos Aires.

Evo Morales a également révélé qu’il maintient des contacts avec les secteurs militaire et policier qui, selon lui, s’éloignent progressivement du gouvernement de la présidente Añez. «La police nationale a été trompée; les forces armées ont été trompées. Je suis en contact avec des membres des forces armées et de la police et ils sont inquiets et en colère contre la dictature. Il y a des soldats patriotes qui réfléchissent, qui se repentent, d’avoir été des alliés du coup d’Etat. Le nationalisme commence à renaître», a déclaré M. Morales, sans préciser à quel niveau se tenaient ces conversations. «Ces contacts vont se poursuivre, faites-le savoir à la droite. J’ai le droit de communiquer, même si l’on sait que celui qui communique avec moi est déjà considéré comme un terroriste ou un séditieux», a ajouté l’ancien président.

L’ancien président ne peut pas rentrer en Bolivie sans être arrêté car il est accusé de «sédition et de terrorisme». Le gouvernement intérimaire de Jeanine Añez l’accuse d’avoir organisé depuis l’exil les barrages routiers, suite à sa démission de la présidence. Le candidat Carlos Mesa, quant à lui, a dénoncé Morales pour fraude électorale présumée lors des élections qui ont donné au parti au pouvoir une victoire au premier tour le 20 octobre 2019. Carlos Mesa Gisbert et d’autres candidats opposés à Morales ont célébré la disqualification de l’ancien président.

Les moyens juridiques dont dispose Morales pour obtenir sa réhabilitation se limitent à faire appel devant la même juridiction qui l’a déchu, bien que ses décisions soient considérées comme non susceptibles d’appel. S’ajoutent des initiatives devant des instances internationales. Les avocats de l’ancien président, Eugenio Raúl Zaffaroni et Gustavo Ferreyra, ont dénoncé vendredi 21 février que le principe de résidence ne devait pas être pris en compte car Morales «ne se trouve pas en Bolivie pour des raisons indépendantes de sa volonté». «S’il restait en Bolivie, ils le tueraient», a déclaré Zaffaroni, ancien ministre de la Cour suprême argentine. Pour Zaffaroni, son client est confronté à «une interdiction au goutte-à-goutte». «Ils interdisent des candidats, ce qui crée des problèmes. Nous soupçonnons qu’ils sont sur le point de bannir la force politique d’Evo Morales, le MAS», a-t-il expliqué.

Le Tribunal suprême électoral a rejeté la candidature de M. Morales, mais a approuvé celle de Luis Arce [ancien ministre de l’Economie et des Finances du gouvernement Morales de 2006 à 2017 et de janvier 2019 au 10 novembre 2019], le candidat à la présidence du MAS pour les élections du 3 mai. La première enquête électorale après l’enregistrement des candidats place le MAS en tête avec 31% des intentions de vote, suivi par Carlos Mesa Gisbert avec 17% et de Jeanine Añez avec 16%. Au bas des intentions de vote révélées par les sondages se trouve le leader civique de Santa Cruz de la Sierra, Luis Fernando Camacho, avec 9% [il est propriétaire de diverses entreprises de distribution de gaz, d’extrême droite, il exprime un racisme blanc décomplexé contre les Aymaras, auquel s’ajoute un machisme affirmé se combinant avec une adhésion à un christianisme qui devrait s’emparer de l’Etat bolivien]. En Bolivie, pour gagner au premier tour, il faut obtenir la moitié plus un des votes ou 40% et 10 points de différence sur le second candidat. Un scénario de second tour pourrait compliquer la tâche du MAS, en raison de l’éventuelle union électorale des forces de droite qui ont favorisé la destitution de Morales. [La bataille en cours est importante pour la dynamique régionale et une interrogation va être levée: les partis en lice vont-ils accepter la proposition d’une liste unique, au second tour, faite par Camacho?] (Article paru dans le quotidien El Pais, en date du 21 février 2020; traduction rédaction A l’Encontre)

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