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mai 2019

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La Brèche

Algérie. «Premiers tests répressifs»?

Publié par Alencontre le 8 - avril - 2019

Photo: H. Lyes – El Watan

Par Iddir Nadir

Plutôt tolérants depuis le 22 février, les services de la police ont empêché, hier (6 avril 2019), les actions de protestation prévues à Alger. Le rassemblement auquel ont appelé les syndicalistes «libres» de l’UGTA (Union générale des travailleurs algériens) a été violemment réprimé. Rassemblés devant le siège de la centrale syndicale, rue Aïssat Idir, les manifestants ont été brutalement chargés.

Une dizaine d’entre eux ont été embarqués de force et transférés vers deux commissariats de Rouiba, à l’Est d’Alger. «Les manifestants étaient là à 9h30. La police les a d’abord repoussés vers la place mitoyenne de la Maison de la presse. Les syndicalistes ont alors essayé de négocier avec l’officier de police, qui a permis qu’ils se rassemblent sur le trottoir adjacent au siège de l’UGTA. Mais, une fois à cet endroit, ils ont été chargés. 13 syndicalistes ont été violemment embarqués et leurs camarades dispersés», détaille Omar, militant syndicaliste. Les syndicalistes, dont beaucoup de travailleurs licenciés, ainsi que des militants des droits de l’homme s’étaient donné rendez-vous pour le 5e samedi de suite.

Les mots d’ordre étaient les mêmes: exiger le départ du secrétaire général de l’UGTA, Abdelmadjid Sidi Saïd, et «se réapproprier» la centrale par l’organisation d’un congrès extraordinaire.

Les syndicalistes étaient surpris par la réaction violente de la police, qui se contentait jusque-là de contenir les rassembleurs sur le trottoir du lycée El Idrissi.

La semaine dernière, un fait inédit s’est produit sous le regard de la police: des partisans de Sidi Saïd, retranchés derrière le portail de fer, ont riposté en utilisant toutes sortes d’objets contondants. Un des manifestants a été blessé au couteau. La décision de la police de réprimer le rassemblement des syndicalistes est interprétée comme une volonté d’interdire les manifestations en semaine, alors qu’elles sont «tolérées» depuis le 22 février.

Des actions catégorielles sont organisées presque quotidiennement sur deux places fortes du centre-ville: la Grande-Poste et Audin, le dispositif antiémeute se contenant jusque-là d’encadrer les manifestants. Hier, la police a empêché la tenue d’un autre rassemblement auquel a appelé un collectif «antigaloufa» (lutte contre la maltraitance des animaux) à la Grande-Poste.

Les policiers ont empêché l’activité et ont interpellé le journaliste d’El Watan Meziane Abane, et le militant du MDS (Mouvement démocratique et social) Mohamed Salah Lounis. Dans un communiqué rendu public, hier, la direction d’El Watan s’est interrogée sur les raisons de cette arrestation «qui bafoue les règles élémentaires du droit et dénonce cette grave atteinte à la liberté de la presse en Algérie».

Des artistes, qui s’étaient donné rendez-vous sur la place des Bouquinistes en face de la Grande-Poste ont, eux aussi, été empêchés d’installer leurs instruments de musique. «Un agent en civil, visiblement le chef des policiers, est venu nous dire que les choses vont désormais changer et qu’on ne peut plus tenir notre concert. Pourtant, on était déjà venus au même endroit pour la même activité. L’agent nous dit qu’il n’y aura plus de rassemblements et autres activités à Alger, à part les vendredis. Pour lui, toute activité sera interdite et il y aura même des arrestations. L’agent nous a également dit que la police subit des pressions mais qu’il ne peut pas nous donner des détails», signale Aziz Hamdi, militant et un des organisateurs de l’activité artistique.

Maintenir la pression

Nouveau modus operandi. «Les policiers commencent par cibler les petites actions avant de toucher le grand rassemblement du vendredi. Je ne peux pas dire si c’est la DGSN (Direction générale de la sûreté nationale) qui a décidé de ce coup de vis ou si c’est l’Intérieur», poursuit Hamdi.

Les actions répressives s’étaient répétées ces derniers jours. D’aucuns s’interrogent sur ces actions musclées: la police a-t-elle reçu des instructions d’empêcher les rassemblements à Alger? Vendredi, les éléments de la gendarmerie ont dressé des barrages filtrants plus visibles sur le tronçon de l’autoroute de l’Est allant de Réghaïa à Dar El Beïda.

Les gendarmes ont fait usage de gaz lacrymogènes et de canons à eau pour contraindre les marcheurs à reculer, a-t-on constaté sur les vidéos diffusées sur les réseaux sociaux.

Le député FFS (Front des forces socialistes) Djamel Bahloul et l’ancien premier secrétaire du même parti, Ahmed Betatache, ont tenté de discuter avec les gendarmes. «C’est une provocation. J’ai parlé avec le colonel de la gendarmerie qui m’a expliqué qu’ils ont répondu à des instructions selon lesquelles chacun manifeste dans sa wilaya. Selon lui, la mesure a été prise pour “éviter l’infiltration du mouvement”. Cet argument ne tient pas la route, puisque les gens venant de la Kabylie et de l’est du pays ont participé aux précédentes marches et il n’y a eu aucun incident», croit savoir Bahloul, dans une déclaration à El Watan (édition du 6 avril 2019). Malgré les agissements des Services de sécurité, les Algériens décident de maintenir la pression.

Dans un communiqué rendu public, hier, les unions des wilayas de Tlemcen, Saïda, Tizi Ouzou et Béjaïa de l’UGTA ont réclamé le départ immédiat de Sidi Saïd et appelé à un rassemblement national des travailleurs à l’intérieur du siège de la centrale syndicale. Dénonçant la répression du rassemblement d’hier, Smain Kouadria, syndicaliste et membre de la direction du PT (Parti des travailleurs), assure que les travailleurs sont mobilisés pour la réappropriation de l’organisation UGTA, dirigée jusqu’à ce jour par l’inamovible Sidi Saïd.

Pour les syndicalistes «libres», vendredi prochain sera celui de Sidi Saïd. Pour sauvegarder les libertés arrachées depuis le 22 février, les artistes ont lancé un appel sur les réseaux sociaux pour un rassemblement à la Grande-Poste en fin d’après-midi d’hier.

Les personnes, qui s’étaient rassemblées, ont scandé des slogans antirégime et affirmé maintenir la protestation. «Ils nous disent que les rassemblements sont interdits. Nous leur disons: nous n’avons pas peur. La rue appartient au peuple. Nous ne nous rassemblons pas seulement le vendredi pour nos droits. Nous nous rassemblons tous les jours…», a lancé Tinhinane Makaci, militante des droits de l’homme, devant ses camarades rassemblés sur les marches de la Grande-Poste. (Article publié dans El Watan, en date du 7 avril 2019)

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Les dominants, l'euphémisation des termes et la novlangue

George Carlin (1937-2008) était un «humoriste» politique et social qui décortiquait la société capitaliste américaine et éclairait ses principaux traits. Dans ce spectacle donné en 1990, il instruisait le procès de la novlangue qui s'est imposé avec force depuis lors, aussi bien dans la gestion des guerres impérialistes que dans le management des entreprises, pour s'enraciner dans la vie quotidienne. Après la crise des «subprimes», on n'est plus «sans domicile», mais on a choisi un «mobile home» avec le peu d'épargne qui a résisté à la fonte brutale imposée par les banques et les assurances et qui a contraint des propriétaires de petites maisons à s'acheter une caravane de seconde main et de chercher, dans les vastes contrées des Etats-Unis, un nouvel emploi.

George Carlin avait un esprit décapant, donc éliminant les idées superficielles dominantes pour faire ressortir le véritable sens de ce qu'elles ont pour fonction de cacher, de camoufler.

(Réd. A l’Encontre)

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