jeudi
23
octobre 2019

A l'encontre

La Brèche

Par Mustapha Benfodil

«Manache habssine» (on ne s’arrêtera pas). L’immense banderole déployée sur la façade d’un immeuble de la place Audin, et sur laquelle on pouvait lire ce mot d’ordre, résume parfaitement l’esprit et le message de ce huitième vendredi de mobilisation (depuis le 22 février) pour le départ du «système».

Une nouvelle fois, les Algériens sont sortis par millions, à travers tout le pays, pour exprimer leur sentiment suite aux derniers rebondissements de l’actualité politique, marquée par la nomination officielle de Abdelkader Bensalah [ex-président de la chambre haute du Parlement et nommé le 9 avril] comme chef d’Etat par intérim et la convocation du corps électoral en prévision de l’élection présidentielle, dont la date, rappelle-t-on, a été fixée pour le 4 juillet.

Et le «référendum» populaire d’hier [l’imposante mobilisation du vendredi 12 avril] a apporté une réponse on ne peut plus claire à la feuille de route du régime: cette élection est un «non-évènement», et le plan Gaïd Salah/Bensalah, «à la poubelle»! Comme tous les vendredis, les manifestant·e·s ont commencé à affluer vers les places fortes de la capitale tôt le matin.

C’est à la Grande-Poste, véritable poumon de la contestation, que se concentrent les premières manifs. Il faut rappeler que durant toute la semaine, l’occupation des marches du bâtiment néomauresque a été régulièrement empêchée par les forces de police, avant de céder sous la pression populaire.

A la place du 1er Mai, les forces de police, équipées de casques et boucliers antiémeutes, ont occupé la placette Mohand Tayeb Ferkoun, qui fait face au jet d’eau, pour empêcher les manifestants de s’y regrouper.

La dernière fois où la police s’est interposée par la force contre les citoyens pour les chasser de cette place, c’était dans la matinée du 22 février dernier.

«Bensalah dégage!»

Cela n’a pas empêché des groupes de manifestants tenaces de se masser autour du jet d’eau. Bensalah est d’emblée pris pour cible: «Bensalah dégage!», «Ya Bensalah, ya el Marroki, Dzair andha ouledha», scandait la foule.

Celle-ci criait également: «Echaâb yourid yetnahaw ga3» (le peuple veut qu’ils soient tous virés), «Echaâb merabi we edoula khayna» (le peuple est éduqué et l’Etat est traître), «Klitou lebled ya esseraquine» (vous avez pillé le pays bande de voleurs), «Silmiya, silmiya, matalibna charîya» (Pacifique, pacifique, nos revendications sont légitimes), «Allah Allah ya baba, djina ennehou el îssaba» (on est venus chasser le gang), «Djeich-chaâb, khawa-khawa», «Al poulici n’taya chaâbi, we erezk aâla rabbi» (Policier, tu es un enfant du peuple, la croûte est entre les mains de Dieu)…

Sur les pancartes, des messages incisifs étaient adressés aux successeurs de Bouteflika: «La transition se fait par le peuple et pas par le système», «Bensalah, Belaïz, Bedoui, dégagez tous. Pouvoir au peuple.» Un enfant accompagné de sa maman arbore cet écriteau: «Je suis petit, je veux le changement. Non au 4 juillet, non au gouvernement des gangs, oui aux articles 7 et 8.» Une pancarte réfère aussi à la répression policière: «Je vois la police partout et la justice nulle part.»

«Maranache talguinhoum!»

Omar, 36 ans, délégué commercial résidant à Bordj El Kiffan [banlieue est d’Alger], brandit une haute pancarte saturée de photos campant les figures du système et cette «légende»: «Arbre de la corruption politique et financière. Qu’ils soient tous extirpés jusqu’aux racines.» Omar nous dit qu’il n’exclut pas Gaïd Salah de son «yetnahaw ga3»: «Il n’y a aucun contrat entre Gaïd Salah et le peuple algérien. Son seul contrat est avec Saïd et sa bande. Ce sont eux la ”issaba” (le gang). Pendant 20 ans, ils étaient ensemble. Ce sont eux qui l’ont placé après le départ de Lamari (Mohamed Lamari, général, décédé en février 2012). Jamais, il ne va se retourner contre eux.» Et de s’écrier: «Nous les Algériens, ”ennif wel khessara”… Je suis prêt à perdre mon emploi, ma maison, mais pas ma liberté! On est les descendants de Ben M’hidi [un des fondateurs du FLN en 1954, assassiné en 1957], de l’émir Abdelkader, de Boudiaf [un des fondateurs du FLN, entre en opposition en 1962, se réfugie au Maroc, de retour en 1992 pour occuper le poste de «président», il sera assassiné lors d’une réunion des cadres du FLN]… Ce mouvement ne va pas s’éteindre, tout en restant «silmiya». On va les vaincre pacifiquement, juste avec le sourire. Ça fait 20 ans que le peuple endure, se plaint, ils n’ont pas daigné l’écouter. Maintenant les choses ont changé, on parlera, on dénoncera et on occupera la rue, et on ne va pas s’arrêter! Maranache talguinhoum (on ne les lâchera pas)!»

«Andek autorisation?»

Alors que nous n’avions pas fini de recueillir les propos de Omar et d’autres citoyens qui nous entouraient, des policiers en civil nous ont interrompus pour vérifier notre identité professionnelle. Même après avoir décliné notre carte de presse au logo d’El Watan, ils ont insisté pour nous inviter à les suivre au commissariat qui jouxte l’hôpital Mustapha (le 8e).

Nous avons présenté notre carte d’identité et précisé une nouvelle fois que nous étions un journaliste d’El Watan, carte professionnelle à l’appui, mais cela n’a pas suffi: des policiers nous ont demandé si nous avions une «autorisation», un «ordre de mission»; un autre lance: «Andek agrément?» Vérification faite, nos papiers nous ont été rendus et nous avons pu reprendre notre boulot.

Nous devons néanmoins souligner que c’est bien la première fois depuis le début de la révolution du 22 février que des policiers nous entravent durant l’accomplissement de notre mission et exigent toute cette paperasse. Nous ne savions pas qu’il fallait se munir d’une «autorisation» pour parler à son peuple…

Nous coupons par l’hôpital Mustapha pour gagner Meissonnier et la rue Didouche. Une banderole indique: «Urgent: tarhlou ga3! (vous partez tous)» en désignant les visages de Bensalah, Bedoui, Belaïz et Bouchareb…

Une autre, au ton sarcastique, tance le Premier ministre en disant: «Hé Bedoui, barre-toi! On veut se baigner à Moretti» [plage, résidence d’Etat].

Et encore un message pour Bensalah: «Prends tes babouches et dégage ya Bensalah! Bled bledna we endirou rayna.» Sur les immeubles d’en face, Gaïd Salah est nommément pris à partie: «L’Algérie est plus grande que vous. Bensalah rayeh rayeh, ededi maâk Gaïd Salah» Et cette petite pique: «Poubelle de l’histoire.»

«Vous avez trahi le peuple M. Gaïd Salah»

Une dame arbore une pancarte avec ce message: «Le peuple algérien contre le gang de la cocaïne», et au verso: «Vous avez trahi le peuple M. Gaïd Salah. Nous voulons un changement radical. Silmiya.» Cette dame nous déclare: «Évidemment que je n’irai pas voter le 4 juillet. Quel vote! Ce sont les mêmes qui vont faire ça, donc ça va être encore des élections truquées.» A la place Audin, l’ambiance est au rendez-vous comme tous les vendredis.

Une foule entoure un immense drapeau et scande à l’unisson: «Bensalah dégage!», «Echaâb yourid yetnahaw ga3!»; «Ulac ulac, ulac smah ulac», «Makache li yeslah djabou Bensalah»… Une femme accompagnée de sa fille a confectionné une énorme carte de vote parodique et à la place du nom de l’électeur elle a mis: «Fakhamate Echaâb»; pour la date de naissance, elle a imprimé: «22 février».

Peut-on séparer l’armée de son chef?

Elle précise cependant qu’elle n’a nullement l’intention de cautionner une élection «bidon». «Toutes les annonces qui ont été faites n’ont aucun sens. C’est au peuple que revient la décision. Et du moment que le peuple refuse tout ça, même les élections n’auront aucun sens», tranche-t-elle.

Messaoud Leftissi, 34 ans, ingénieur en automatismes et militant écologiste, arbore un panneau de signalisation à l’effigie de Gaïd Salah et cet avertissement: «Cédez le pouvoir». Messaoud explique: «Il faut que Gaïd Salah s’en tienne à ses obligations constitutionnelles. Il ne faut pas s’ingérer dans la politique. Quand on est sortis le 22 février pour changer ce système, on était prêts à le changer à notre manière, sans l’ingérence des militaires. Ce qu’il a fait, c’est une manœuvre pour que ce système perdure encore plus longtemps. Nous, on demande d’aller vers des solutions politiques en dehors de la Constitution actuelle.» Concernant la date du 4 juillet, Messaoud nous dit: «Ce vote ne me regarde pas, et je n’y crois pas. Moi je demande en tant que citoyen d’aller vers une Constituante, d’écrire une nouvelle Constitution, la proposer aux Algériens à travers un référendum, et si cette dernière est adoptée, on annonce la IIe République.»

«L’Algérie n’est pas une caserne»

Saliha, une autre manifestante radicalement opposée à la politique de Gaïd Salah, a écrit sur un panneau: «Djeich-chaab, khawa-khawa» mais précise: «Gaïd-peuple, adawa-adawa» (le peuple et Gaid Salah sont ennemis). Sur l’autre face, de sa pancarte, elle a mis: «Gaïd Salah, sur Wikipedia: Traître à la nation. Membre de la secte satanique bouteflikienne.» Alors que nous échangions avec Saliha au sujet de l’omniprésent chef d’état-major de l’ANP, un jeune prend sa défense.

Il s’appelle Ammar, 31 ans, militant FLN. «On ne doit pas toucher à Gaïd Salah», le défend-il. «C’est lui qui a combattu le lobby français au sein de l’Etat et le travail de sape des DAF [officiers algériens ayant passé par l’armée française]. Et puis, quand vous enlevez Gaïd, qu’est-ce qui va préserver l’Etat? On ira droit vers le chaos.Faisons d’abord élire un Président, ensuite, à lui de décider d’un commun accord comment envoyer Gaïd Salah à la retraite.» Ammar est décidément l’un des rares à nous avoir exprimé son intention d’aller voter: «Bien sûr que je voterai le 4 juillet. C’est une très bonne chose. C’est un gage de stabilité. Je n’ai pas encore de candidat fétiche, mais attendons de voir les cavaliers qui vont se présenter.»

Sur une banderole géante surplombant l’agence Egypt Air, cette sentence: «Manache metrajîne» (on ne reculera pas). Et ce mot qui rappelle l’esprit pacifique du mouvement: «Peuple = Paix».

Cela n’a malheureusement pas suffi pour calmer les forces antiémeutes barrant l’accès au boulevard Mohammed V, qui n’hésitaient pas à actionner, par moments, le canon à eau et lancer des grenades lacrymogènes pour dissuader les manifestants de monter vers les hauteurs d’Alger, spécialement El Mouradia [résidence présidentielle].

Un jeune brandit cette pancarte poétique: «Les canons à eau avec lesquels vous nous réprimez, arrosez nos fleurs avec pour qu’elles s’ouvrent.» Des militants de RAJ [Rassemblement action jeunesse] déploient des banderoles et pancartes sur lesquelles on peut lire: «Ni Bensalah, ni Gaïd Salah. La mafia barra barra!», «L’Algérie est une République, pas une caserne», «Ils sont rusés, nous sommes intelligents, même face à la provocation, ça sera silmiya», «Gaïd Salah, c’est toi la main de l’étranger».

Ils scandent: «La aâskar, la DRS [Département du Renseignement et de la Sécurité], El Djazair hiya el assass», «Dawla madania, machi âskaria», «Gaïd Salah dégage!»… Un peu plus loin, des jeunes brandissent des pancartes rigolotes qui disent: «La casquita, la aâlita, djoumhouria bassita» (ni casquette, ni bedaine, juste une République modeste). Excellent!

«Il faut dissoudre l’APN»

Une femme manifeste avec ces mots: «Vos pseudo-élections: plus jamais.» Elle s’appelle Lina, elle est anesthésiste dans un CHU à Alger. «L’élection annoncée est une farce. Ce sont les mêmes organisateurs, et comme on dit, les mêmes données engendrent les mêmes résultats», argue-t-elle. «Il ne faut pas berner les gens. On sait très bien comment ça va se passer. Il faut d’abord un système démocratique. L’armée ne doit plus désigner le soi-disant représentant du peuple. Il faut qu’il y ait une vraie démocratie, des élections transparentes et sans fraude.» Et d’ajouter: «Il faut que Gaïd Salah comprenne que la jeunesse ne se contente plus de ces solutions. Les temps ont changé. Je pense qu’on devra maintenant passer par d’autres voies. Il est plus qu’urgent de s’organiser et de se donner des représentants qui reflètent la diversité de l’Algérie.»

Rabah Zamoum, fils du colonel Si Salah, de son vrai nom Mohamed Zamoum, l’un des chefs de la Wilaya IV historique, que nous avons croisé dans la foulée, près de la fac centrale, estime lui aussi qu’il est important de s’organiser. «Il faut toujours une organisation», insiste-t-il. «C’est de là que naissent les mouvements revendicatifs, les structurations sociales ou sociétales (…). Il faut qu’il y ait des noyaux qui régénèrent le mouvement de protestation. Parce que cette dynamique, il faut l’entretenir, il faut la nourrir, avec des mots d’ordre, des propositions de projets de société, d’autant plus que l’action est à envisager à long terme. Il faut aller au-delà des simples revendications à satisfaction immédiate.»

D’après son analyse, on n’est pas encore dans une révolution: «Je pense que le terme n’est pas très approprié. Une révolution se donne les moyens, se dote d’une organisation… Je pense que pour l’instant, on n’est pas dans ça. On peut y parvenir et nous devons y arriver. Cela nécessite justement une organisation stricte, rationnelle, pour passer à une radicalité, à l’avènement d’une autre République. On doit se donner les moyens, le temps nécessaire. Il ne faut pas aller vite en besogne, il faut qu’on prépare la société, les mentalités, et qu’on produise aussi une idéologie, en disant voilà ce qu’on vise, voilà les principes et les règles qui vont régenter les relations sociales.»

Pour Rabah Zamoum, l’élection du 4 juillet doit être rejetée. «Il faut la refuser, c’est une logique du système. Avec ce qui s’est passé et ce qui est en train de se passer, programmer une élection présidentielle dans 90 jours, à la veille du 5 juillet [anniversaire de l’indépendance de 1962], c’est ridicule. C’est retomber dans les revers que nous avons vécus.» «C’est un système qui ne peut pas changer par lui-même, c’est une logique qu’il n’acceptera jamais. (…) Donc il faut se méfier de ces mesures à l’emporte-pièce à satisfaction immédiate.» M. Zamoum martèle: «Il faut aussi dissoudre l’APN (Assemblée populaire nationale), le Sénat et le Conseil constitutionnel. Faisons un conseil du peuple.» (Article publié dans le quotidien El Watan, le 13 avril 2019)

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