mardi
18
juin 2019

A l'encontre

La Brèche

Par Mustapha Benfodil

Alger, 14 mai 2019. 10h30. Sous un soleil printanier, le cortège composé de plusieurs dizaines d’étudiants de différentes universités s’ébranle depuis la Fac centrale en direction de la Grande-Poste.

Les marcheurs commencent par entonner Qassaman, l’hymne national est suivi d’applaudissements nourris. La foule enchaîne par des salves de «Dégage!» en tapant dans les mains. Les étudiant·e·s scandent ensuite «Makache intikhabate ya el issabate» (Pas d’élections avec les gangs), suivi de «Djazair horra dimocratia» (Algérie libre et démocratique), «Dawla madania, machi askaria» (Etat civil, pas militaire), avant de chanter en chœur Min Djibalina.

Un sublime étendard à l’effigie de Taleb Abderrahmane [un des combattants de la Bataille d’Alger contre les paras français, né en 1930; il est arrêté en juin 1957 par les parachutistes de l’armée coloniale et exécuté le 24 avril 1958] revient flotter avec grâce, comme mardi passé. L’histoire est également sur plusieurs banderoles. «République démocratique et sociale. Appel du 1er novembre 54», proclame l’une d’elles.

Une étudiante parade avec ce slogan: «Primauté du civil sur le militaire. Congrès de la Soummam» [qui se déroula en août 1956; sa plateforme affirmait «primauté du politique sur le militaire et celle de l’intérieur sur l’extérieur»; ce qui traduisait l’opposition à la tutelle du Caire et de ceux qui se ralliaient alors à Nasser. Lire à ce propos l’ouvrage de Mohammed Harbi: Le FLN. Mirage et réalité, 1985]. L’une des banderoles-clés brandies, signée USTHB (étudiants de Bab Ezzouar) précise très clairement: «La transition est l’affaire du peuple».

D’autres bannières complètent le tableau: «L’université est en grève pour le hirak», «Nous demandons l’indépendance de la justice et des élections honnêtes», «Nouvelle République, Etat de droit, justice indépendante», «Pour une justice indépendante. Halte aux arrestations pour délit d’opinion».

«Vous ne nous faites pas peur»

Comme à chaque mardi, on se régale à la lecture des pancartes composées par nos flamboyants frondeurs. Le thème du rejet de l’élection présidentielle revient avec force: «Pas d’élection présidentielle le 4 juillet, pas de marche arrière», «Vote 4 juillet avec Bedoui et Bensalah = 5e mandat», «Non à l’élection du 4 juillet, oui à la technocratie pour notre phase de transition».

Comme lors des dernières manifs du vendredi, Gaïd Salah est le personnage de l’Etat le plus fréquemment interpellé: «Gaïd refuse une période de transition qui l’emportera lui et le système. Le peuple n’est pas dupe !», «Message à Gaïd Salah:  ce n’est pas avec ceux qui ont créé les problèmes qu’il faut espérer les résoudre (Albert Einstein)», «Un Etat civil, pas militaire. Résistants», «Ceux qui ont fait la dictature ne peuvent pas faire la démocratie», «L’Etat et l’armée n’ont jamais été la patrie».

Certains ont réagi par rapport au retour de la répression et les interdictions qui se multiplient: «Vous ne nous faites pas peur», clame un étudiant qui, sur l’autre face de sa pancarte a écrit: «Gaïd Salah dégage!». Un autre brandit cette pancarte lyrique: «Nous sommes ici pour donner un sens au mot liberté».

La persévérance dans la lutte est célébrée sur nombre d’écriteaux: «Saimoun, samidoun, li nidhami rafidhoune» (A jeun et résistants, le système nous le rejetons), «Nous allons faire de ce Ramadhan de notre hirak un Aïd, et nous réécrirons l’histoire» ; «Ceux qui rêvent sont ceux qui luttent»,  «Unité, détermination, persévérance, telle est notre devise, maranache talguine».

Certains manifestants y vont de leurs propositions, à l’instar de cet étudiant de l’ENS de Bouzaréah qui préconise: «Pour une transition démocratique avec une Assemblée constituante souveraine. Redonnez la parole au peuple, avec un pouvoir civil, pas militaire.»

Dans le tas, nous avons repéré nombre de slogans originaux: «Election 4 juillet: ramenez vos mouches électroniques pour voter», «La rue dit tout haut ce que les gens pensent tout bas»… Un citoyen s’en prend à la voracité des commerçants en écrivant «Klitou lebled ya ettoudjar» (Vous avez bouffé le pays, commerçants).

Une jeune femme arbore une pancarte avec ces mots ironiques: «Qolna majliss taessissi machi majliss taâ Sissi» (On a dit Assemblée constituante, pas Conseil façon Sissi). Une étudiante défile avec une pancarte assortie d’un texte dense, très touchant: «Etant l’avenir du pays, je me dois de réagir. Ni vos vacances forcées ni vos menaces, ne m’isoleront du hirak. On rêve d’un diplôme reconnu, de labos équipés ; on rêve de matériel dans les hôpitaux. Y en a marre de ‘‘makache’’. Vous nous avez volé le passé mais pas le futur.»

Un tollé devant l’APN

A noter que les manifs étudiantes d’hier ont été marquées par un long parcours dans la capitale. Jusqu’à présent, l’itinéraire emprunté consistait en une boucle partant de la Fac centrale puis faisant une longue halte à la Grande-Poste avant de remonter l’avenue Pasteur pour revenir à la Fac centrale. Hier, les brigades antiémeutes ont hermétiquement cadenassé le périmètre de la Grande-Poste. Les étudiants se sont rabattus alors sur la rue Asselah Hocine.

Un autre cordon de police s’est formé à hauteur du commissariat de Cavaignac. Les clameurs des étudiants étaient formidablement répercutées par l’effet du corridor d’immeubles qui donnent une autre résonance aux chants entonnés, et qui disaient: «Djazair horra dimocratia», «Dawla madania, machi askaria», «Hé, viva l’Algérie, yetnahaw ga3!» (Qu’ils partent tous!), «Makache intikhabate, ya el issabate», «Pouvoir assassin!», «Lebled bladna wendirou rayna» (Ce pays est le nôtre et nous ferons ce qui nous plaît).

Aux forces antiémeutes, les étudiants rétorquaient: «Silmiya, silmiya, massira tolabia» (Pacifique, pacifique, marche estudiantine). Le cortège tente de forcer le passage. Enervés, les policiers poussent de leur côté, si bien que nous nous sommes retrouvés pris en sandwich. Les haies de la police se reformaient à chaque fois pour endiguer les manifestants et pour fractionner la foule.

Quelques grosses bousculades ont failli causer des dégâts. C’était chaud, en tout cas. Mais les étudiants ont tenu bon. Ils ont ensuite filé par une ruelle (la rue Mohamed Labib) avant de rejaillir sur le boulevard Zighoud Youcef. La marée humaine se dirige vers l’APN (Assemblée populaire nationale).

Les manifestants sont cantonnés par un imposant dispositif antiémeute sur le trottoir faisant face à l’Assemblée, avant de céder sous la poussée de la foule. Des clameurs indignées fusent de partout en accablant les députés.

Tonnerre de huées et de sifflements. La foule répète: «FLN khawana» (FLN, traîtres), «Klitou lebled ya esseraquine» (Vous avez pillé le pays bande de voleurs).

«Le peuple veut une justice indépendante»

La foule reprend sa marche et tourne à présent à hauteur de l’hôtel Essafir avec l’intention de reprendre par Asselah Hocine, mais un autre cordon de police empêche les manifestants de remonter vers la Grande-Poste.

Ils bifurquent alors vers la rue Abane en direction du tribunal de Sidi M’hamed, qui a vu défiler une bonne tripotée de personnalités depuis la chute de Bouteflika. Ici, le thème s’imposait de lui-même: «Echaab yourid qadhae moustaqil», scande la foule «Le peuple veut une justice indépendante». «Wine rahi el adala», (Où est la justice) hurlent d’autres citoyens.

Un soleil cuisant tape sur les nuques, des volontaires aspergent la foule avec des bouteilles d’eau. Les riverains perchés à leurs balcons proposent leur assistance. Des secouristes du Croissant-Rouge, véritables anges gardiens, accourent au moindre signe de malaise. 12h20.

Le cortège rebrousse chemin vers la Grande-Poste. La police a libéré le passage côté Asselah Hocine. En passant devant la wilaya d’Alger, les manifestants avertissent: «Maranache habssine, di Ramdhane khardjine», «Echaab yourid yetnahaw ga3» (le peuple veut qu’ils partent tous), «Mada 7, solta li echaâb» (Article 7, pouvoir au peuple)… La police occupe toujours les marches de la Grande-Poste.

Un groupe de manifestants improvise un slogan en criant: «Echari’e milk echaâb, makache er-roâb» (La rue appartient au peuple, nous n’avons pas peur).

Ce n’est qu’à 13h passées que les marches de la Grande-Poste, la Mecque des manifestants, ont été libérées. Encore un pari gagné. Vivent les jeunes, vivent les étudiants! (Article publié dans El Watan, en date du 15 mai 2019)

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Les dominants, l'euphémisation des termes et la novlangue

George Carlin (1937-2008) était un «humoriste» politique et social qui décortiquait la société capitaliste américaine et éclairait ses principaux traits. Dans ce spectacle donné en 1990, il instruisait le procès de la novlangue qui s'est imposé avec force depuis lors, aussi bien dans la gestion des guerres impérialistes que dans le management des entreprises, pour s'enraciner dans la vie quotidienne. Après la crise des «subprimes», on n'est plus «sans domicile», mais on a choisi un «mobile home» avec le peu d'épargne qui a résisté à la fonte brutale imposée par les banques et les assurances et qui a contraint des propriétaires de petites maisons à s'acheter une caravane de seconde main et de chercher, dans les vastes contrées des Etats-Unis, un nouvel emploi.

George Carlin avait un esprit décapant, donc éliminant les idées superficielles dominantes pour faire ressortir le véritable sens de ce qu'elles ont pour fonction de cacher, de camoufler.

(Réd. A l’Encontre)

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