
Par Issa Amro
Israël a expulsé 4000 Palestiniens en quatre jours, détruisant bon nombre de leurs habitations et créant une nouvelle réalité qui, nous le craignons, risque de devenir permanente.
Ma sœur Hayat vivait depuis à peine une semaine dans sa nouvelle maison du quartier d’Ein Deir Bahha, à l’ouest d’Hébron, lorsque, le 23 octobre, des soldats israéliens sont arrivés et ont ordonné à sa famille de partir. Elle, technicienne de laboratoire médical, et son mari, pharmacien, venaient tout juste de fêter leur emménagement avec leurs sept enfants dans ce quartier calme et bourgeois, loin des colonies israéliennes et des postes de contrôle militaires.
Lorsque les soldats israéliens ont traversé leur quartier et la zone adjacente d’Al-Jaladeh en voiture, criant des ordres d’évacuation, son mari a voulu rester sur place et exiger qu’ils présentent un ordre militaire justifiant leur expulsion. Mais Hayat craignait que les soldats ne le tuent s’il opposait une résistance. Elle l’a persuadé de partir – et dans les dix minutes qui leur ont été accordées pour rassembler leurs affaires et évacuer les lieux, ils se sont rendus chez son beau-père, rue Ein Sarah, au cœur de la ville d’Hébron, à environ trois kilomètres de là.
Depuis ce jour-là, où deux hommes armés, palestiniens, ont abattu deux soldats israéliens de garde à un poste de contrôle au carrefour de Farsh Al-Hawa, près d’Hébron, l’armée israélienne a expulsé de force des milliers de Palestiniens de leurs logements dans la ville. Les deux militants palestiniens ont également été tués par les forces israéliennes lors de l’échange de tirs le vendredi 23 octobre, avant que l’armée ne commence à démolir les habitations et les commerces palestiniens. Le gouvernement israélien a ensuite lancé une opération militaire violente et de grande envergure visant des quartiers entiers, punissant ainsi des milliers de civils qui n’avaient rien à voir avec l’attaque.
Ce timing n’est pas une coïncidence. Le Premier ministre Benyamin Netanyahou et ses alliés d’extrême droite utilisent nos souffrances pour démontrer leur volonté de réprimer les Palestiniens, transformant la punition collective – illégale au regard du droit international – en un spectacle électoral. Mais les conséquences pour nous, habitants d’Hébron, se feront sentir bien au-delà du jour des élections [le 27 octobre].
Un quartier transformé en zone militaire
Selon la municipalité d’Hébron, environ 3971 personnes issues de 619 familles ont été déplacées de force depuis le 23 octobre. Beaucoup, comme ma sœur, ont été choquées, stupéfaites de se retrouver prises pour cible par l’armée. Des familles ont reçu l’ordre de quitter leur domicile au milieu de la nuit, n’ont eu que quelques minutes pour rassembler leurs affaires et se sont retrouvées sans nulle part où aller. Certaines se sont enfuies avec pour seuls biens les vêtements qu’elles portaient, laissant derrière elles même les manuels scolaires de leurs enfants.
L’ampleur des destructions est effrayante. Selon la municipalité, environ 86 acres de la ville avaient déjà été détruits ou marqués pour démolition samedi après-midi, 24 octobre. Les soldats israéliens ont pris possession des maisons évacuées, ont peint des «X» noirs à la peinture, par spray, sur leurs murs et ont accroché des drapeaux israéliens aux balcons. Des véhicules militaires ont bloqué les routes du quartier, tandis que les postes de contrôle ont été fermés, coupant les habitants de leurs foyers et restreignant les déplacements à travers la ville.
En l’espace de 10 minutes, des familles se sont retrouvées réfugiées, dans des scènes qui rappellent douloureusement la Nakba de 1948. Bon nombre des personnes déplacées lors de l’opération de vendredi sont elles-mêmes des descendants de Palestiniens expulsés d’Al-Faluja, un village dépeuplé situé au nord-est de Gaza, dont les terres ont par la suite été intégrées à la ville israélienne de Kiryat Gat.
Pour Asim Natsha, 50 ans, père de cinq enfants et habitant lui aussi à Al-Jaladeh, les ordres sont tombés alors qu’il regardait un film avec sa famille aux premières heures de samedi matin. Entendant les soldats crier à travers des haut-parleurs fixés sur des jeeps militaires, il est d’abord resté sur place, ne sachant pas si sa maison se trouvait dans la zone désignée pour l’expulsion. Une heure plus tard, les soldats sont arrivés et ont frappé à la porte.
«Ma femme, mes filles, mes fils et moi étions terrifiés», nous a déclaré Natsha au magazine. Les soldats ont fouillé la maison avant de leur ordonner de partir immédiatement. Natsha et sa famille ont rassemblé quelques affaires indispensables et se sont réfugiés chez son beau-père à Ras Al-Jura, à cinq kilomètres de là.
«Je ne connais même pas les jeunes hommes de la famille Joaba qui sont accusés d’avoir tué des soldats», a-t-il déclaré. «Je n’ai aucun lien avec leur famille, et leur maison est loin de la mienne. Pourtant, j’ai été contraint de quitter mon domicile avec ma famille, comme si nous étions responsables de quelque chose qui ne nous concernait en rien.»
Dans les quartiers sud de Khallat Manna et Dahiyat Al-Zaytoun, l’armée a transformé des habitations en installations militaires après en avoir expulsé les résidents, les convertissant en casernes et en postes d’observation. Des dizaines de maisons ont également été utilisées comme centres d’interrogatoire militaires, selon la Société palestinienne des prisonniers (PPS).
Cette opération s’est accompagnée d’arrestations massives. Dimanche, au moins 47 Palestiniens avaient été arrêtés à Hébron; lundi 26 octobre, la PPS a indiqué que ce nombre était passé à 85, dont une fillette, tandis que plus de 250 autres personnes avaient été soumises à des interrogatoires sur le lieu même.
L’armée a également ordonné la fermeture d’une centaine de commerces dans la région – la première mesure de ce type depuis trois ans – et a mené une descente dans les locaux de la chaîne Al-Ghad TV, détruisant des caméras et d’autres équipements médiatiques. Ces fermetures porteront un nouveau coup à l’économie d’Hébron, déjà dévastée par les restrictions israéliennes depuis octobre 2023. Mon beau-frère, pharmacien, a été contraint de stocker tout son stock de médicaments chez lui en raison de cette fermeture.
Depuis des années, Israël ne cesse de vider la vieille ville d’Hébron de sa raison d’être, transformant des rues commerçantes autrefois animées en une ville fantôme, avec des magasins fermés et des appartements abandonnés, sous un contrôle militaire strict. Aujourd’hui, l’armée impose des mesures similaires aux quartiers ouest de la ville.
Le gouvernement présente cela comme une opération antiterroriste, mais il n’existe aucune présence militante palestinienne institutionnalisée à Hébron qui puisse justifier les mesures radicales actuellement imposées à sa population civile. De plus, l’armée maintenait déjà une présence constante tant avant qu’après le 7 octobre 2023.
Même le chef d’état-major de l’armée israélienne, Eyal Zamir, aurait appelé à mettre fin à l’opération, arguant qu’il n’y avait plus aucune justification pour la poursuivre et avertissant que la prolonger pourrait compromettre la sécurité israélienne. Pourtant, Netanyahou et le ministre de la Défense, Israel Katz, ont ordonné à l’armée d’intensifier sa campagne.
Israel Katz a clairement indiqué que ces déplacements ne seraient pas nécessairement temporaires. S’adressant à la chaîne publique israélienne Kan, il a déclaré que les Palestiniens déplacés ne seraient pas autorisés à revenir tant que l’armée n’aurait pas réglé ce qu’il a qualifié de «tous les problèmes liés au Hamas à Hébron».
Ce qui est attaqué ici, c’est notre capacité à mener une vie normale: vivre dans nos maisons, envoyer nos enfants à l’école, gérer nos entreprises. Aucune de ces mesures punitives n’apportera la paix ni la sécurité. Elles ne feront qu’aggraver la violence et le ressentiment qui ont déjà causé tant de souffrances.
Un plan pour un déplacement permanent
Pour Netanyahou et ses partenaires de coalition d’extrême droite, cette opération offre l’occasion de faire une démonstration publique de force, au prix de milliers de civils palestiniens.
Mais si les conséquences électorales sont peut-être immédiates, les changements imposés sur le terrain deviendront des faits irréversibles. Le déplacement de familles, la fermeture d’entreprises et l’extension du contrôle militaire s’inscrivent dans un processus plus large par lequel Israël renforce son emprise sur la Cisjordanie occupée et poursuit une annexion de facto. (Voir à ce sujet sur ce site l’article d’Amira Hass datant du 28 septembre 2026).
Nous avons déjà vu où ce modèle mène. Début 2025, Israël a lancé son offensive militaire «Mur de fer» dans le nord de la Cisjordanie, vidant de force les camps de réfugiés de Jénine, Tulkarem et Nur Shams. Plus de 33 000 Palestiniens originaires de ces camps sont restés déplacés cette année, selon le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme (4 septembre 2026), qui a averti que l’ampleur et le caractère prolongé des expulsions soulevaient de graves inquiétudes quant à un transfert forcé et à un nettoyage ethnique.
Ce qui avait commencé là-bas comme une opération militaire s’est transformé en une crise de déplacement prolongée, des communautés entières étant dans l’impossibilité de regagner leurs foyers. Pour les familles actuellement expulsées d’Hébron, la crainte est que ce qui est présenté comme une mesure de sécurité temporaire ne devienne une nouvelle réalité permanente.
Natsha, propriétaire d’un café où il vend des beignets et du chocolat, considère ce dernier déplacement comme un nouvel épisode d’une longue histoire de restrictions qui se sont intensifiées depuis le 7 octobre 2023, portant préjudice aux activités commerciales de sa famille et rendant la vie quotidienne de plus en plus précaire. «Un jour, on me chasse de chez moi; un autre jour, on me ferme un poste de contrôle au nez. On nous fait payer le prix d’un agenda politique sur lequel nous n’avons aucun contrôle.»
À la suite de la fusillade, le ministre des Finances Bezalel Smotrich a appelé (23 octobre 2026, Orient Today) à une campagne militaire en Cisjordanie sur le modèle de l’offensive israélienne contre Gaza. Les Palestiniens d’Hébron ne considèrent pas ces déclarations comme de vaines menaces. Nous constatons déjà comment les opérations militaires peuvent être utilisées pour démanteler les fondements de la vie civile, en ciblant notre économie, notre éducation, notre culture et nos institutions sociales, tout en rendant de plus en plus difficile pour les familles de rester chez elles.
Ce qui s’est passé à Hébron donne un aperçu de l’avenir que l’extrême droite israélienne cherche à imposer aux Palestiniens: davantage de nettoyage ethnique, davantage d’expulsions, davantage de restrictions à la liberté de circulation et davantage de violences perpétrées sous prétexte de sécurité. Chaque nouvelle opération rend la vie quotidienne de plus en plus insoutenable, poussant les Palestiniens vers un point où quitter leur foyer commence à leur sembler la seule option.
C’est pourquoi la communauté internationale ne peut se permettre de traiter ce qui se passe à Hébron comme une énième escalade militaire temporaire. Nous avons besoin d’actions concrètes pour empêcher le gouvernement fanatique et fasciste d’Israël, ainsi que son soutien enthousiaste aux colons terroristes, de détruire notre société.
Même si Netanyahou et ses alliés perdent les élections, ils auront tout de même gagné sur le terrain en créant des réalités irréversibles qui sapent la paix, transformant ainsi le chemin vers notre liberté en un périple bien plus long à travers les ténèbres. (Article publié le 27 octobre 2026 sur le site du magazine +972; traduction rédaction A l’Encontre)
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Issa Amro est un défenseur palestinien des droits de l’homme, ingénieur et militant non-violent originaire d’Hébron, en Cisjordanie occupée. Il est le fondateur de «Youth Against Settlements» et le directeur exécutif de «Working for Peace and Justice in the Middle East».

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