Les 50 nuances de la droite: guide pour les élections israéliennes

Illustration de +972.

Par Ben Reiff

La façade de la démocratie israélienne a été démasquée à maintes reprises au fil des ans, mais peut-être jamais de manière aussi effrontée qu’au sein de la Cour suprême de Jérusalem il y a trois semaines. Là-bas, un panel de juges réputés a fait fi de décennies de jurisprudence en refusant d’annuler la décision de la Commission électorale centrale de disqualifier un candidat palestinien – en l’occurrence le dirigeant du Balad, Sami Abu Shehadeh – de se présenter aux élections de mardi prochain, 27 octobre.

Le seul motif de sa disqualification était un article publié le 8 octobre 2023, dans lequel Abu Shehadeh qualifiait l’attaque menée la veille par le Hamas contre Israël d’«événement historique majeur». La Cour a estimé que cela constituait un soutien à la lutte armée contre Israël, le contraignant ainsi à se retirer de la course électorale.

Une telle décision aurait déjà été, en soi, suffisamment accablante. Mais elle ne peut être comprise sans tenir compte du fait que la loi israélienne autorise également la disqualification de candidats pour incitation au racisme – alors que des candidats juifs qui ont approuvé le largage d’une bombe nucléaire sur Gaza (The Guardian, 23 novembre 2023), ont appelé à l’«anéantissement total» de ses villes, déclaré qu’«il ne devrait y avoir qu’une seule peine pour tous ceux qui s’y trouvent: la mort» (Haaretz, 6 novembre 2023), et exigé que «tout le Liban brûle» restent libres de se présenter. Allez comprendre.

Cette élection ne se résume toutefois pas au racisme de l’extrême droite israélienne. Tous les partis juifs de la Knesset, sans exception, ont soutenu la disqualification d’Abu Shehadeh, dévoilant ainsi la loyauté de la soi-disant opposition israélienne lorsqu’il s’agit de questions de suprématie juive. Seuls les partis palestiniens de la Liste commune (composée de Hadash, Ta’al et du Balad d’Abu Shehadeh) offrent une véritable résistance aux politiques d’apartheid, de nettoyage ethnique et de génocide qui se sont considérablement intensifiées sous le gouvernement sortant d’Israël.

Paradoxalement, ce sont la Liste commune et le parti islamiste Ra’am qui détiennent la clé des chances de l’opposition de détrôner le Premier ministre Benjamin Netanyahou. Les sondages ne pourraient être plus clairs: sans ces partis arabes, le bloc anti-Netanyahou n’atteindra pas les 61 mandats nécessaires pour obtenir la majorité à la Knesset. Avec leur soutien, il pourrait renverser Netanyahou – dont le propre bloc de fidèles semble destiné à se retrouver bien en deçà de la majorité – pratiquement du jour au lendemain.

Mais à la veille des élections, le bloc anti-Netanyahou semble incapable de faire ce qu’il faut pour envoyer le Premier ministre le plus ancien d’Israël dans sa tombe politique (et, peut-être, sa cellule de prison). Le racisme, en fin de compte, n’est pas seulement une défaillance morale; c’est aussi une politique désastreuse. Et plutôt que de gagner avec le soutien des partis arabes, l’opposition israélienne se prépare à perdre sans eux.

L’histoire de deux blocs

Les précédentes élections, fin 2022, avaient mis fin à une impasse politique qui avait conduit les Israéliens aux urnes à cinq reprises en moins de quatre ans – un référendum prolongé sur Netanyahou qui l’avait vu perdre brièvement le poste de Premier ministre lors du quatrième scrutin avant de le regagner lors du cinquième. Le scrutin de mardi se déroule dans un contexte très similaire, opposant une coalition pro-Netanyahou composée de partis d’extrême droite et ultra-orthodoxes à une alliance plus lâche de partis centristes et de droite cherchant à le destituer.

Outre l’avenir politique de Netanyahou, les principaux enjeux du scrutin comprennent le coût de la vie, la conscription des juifs ultra-orthodoxes dans l’armée, une enquête d’État sur les défaillances en matière de sécurité liées aux événements du 7 octobre, ainsi que la détérioration de l’image d’Israël à l’étranger. Les politiques à l’origine de cette détérioration restent manifestement absentes du débat, à l’exception de la dénonciation quasi unanime du nouveau documentaire «NAZA» (de Yuval Abraham et Rachel Szor).

Le bloc pro-Netanyahou regroupe les partis du gouvernement actuel – le Likoud, Otzma Yehudit, le Parti sioniste religieux, le Shas et le Judaïsme unifié de la Torah – ainsi que deux personnalités supplémentaires issues de l’extrême droite qui espèrent les rejoindre. La première est Ofer Winter, un haut responsable militaire à la retraite à la tête du nouveau parti Amcha Yisrael, dont l’ensemble du programme électoral s’articule autour de l’expulsion des Palestiniens de Gaza. (Dans les sondages, Winter se situe à la limite du seuil électoral de 3,25%; s’il passe en dessous, tous ses suffrages seront perdus, ce qui profitera à l’opposition.)

Le second est Moshe Feiglin, l’un des hommes les plus étranges de la politique israélienne, dont le parti libertarien Zehut se présente sur une liste commune avec le Parti sioniste religieux de Bezalel Smotrich. Parmi les «grands classiques» de Feiglin, on peut citer: «Chaque bébé de Gaza est un ennemi», «Tuez tout ce qui bouge» et, en substance, Hitler avait raison, mais à propos des mauvaises personnes. Le Likoud et le Parti sioniste religieux – Zehut ont signé un accord sur les voix excédentaires, ce qui signifie que les voix en faveur de Netanyahou pourraient finir par renforcer Feiglin et Smotrich, et vice versa.

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Le bloc opposé, composé des partis anti-Netanyahou, est cette fois-ci mené par l’ancien chef de l’armée israélienne Gadi Eisenkot, qui dirige le nouveau parti Yashar. On lui attribue l’élaboration de la «doctrine de la Dahiyeh», une stratégie militaire mise au point au Liban et fondée sur la destruction massive des infrastructures civiles dans l’espoir de monter les habitants locaux contre le Hezbollah – préfigurant la doctrine d’anéantissement mise en œuvre à Gaza au cours des trois dernières années.

Gadi Eisenkot a lui aussi pris part à cela: il a siégé au cabinet de guerre de Netanyahou pendant les mois les plus meurtriers de l’offensive israélienne, y rejoignant ses rangs presque immédiatement après le 7 octobre avant de démissionner en juin 2024 en raison de l’obstruction par le Premier ministre d’un accord sur les otages.

Alors, que propose-t-il? Eisenkot a affirmé à plusieurs reprises qu’aucun État palestinien ne verrait le jour sous son mandat de Premier ministre, allant jusqu’à attaquer Netanyahou pour avoir auparavant soutenu une solution à deux États. Il est favorable à la construction de nouvelles colonies juives dans la zone C, qui représente 60% de la Cisjordanie sous contrôle israélien total, et n’exclut pas la construction dans la zone E1, particulièrement controversée [puisque séparant Jérusalem Est de la Cisjordanie.]

À Gaza, au Liban et en Syrie, Eisenkot souhaite conserver au moins une partie des territoires qu’Israël a occupés militairement sous le gouvernement sortant. Il a par ailleurs récemment déclaré que le ministre de la Sécurité nationale, Itamar Ben Gvir, «avait probablement fait du bon travail dans les prisons» – où plus de 100 Palestiniens sont morts depuis le 7 octobre à la suite de tortures systématiques, de négligence médicale et de privation de nourriture.

Parmi les autres dirigeants de la future coalition d’Eisenkot figurent l’ancien chef du conseil des colons Naftali Bennett (à la tête du parti «Ensemble»), qui souhaite annexer la zone C de la Cisjordanie; Avigdor Liberman (Yisrael Beitenu), l’ancien ministre de la Défense de Netanyahou, qui a déclaré en novembre 2023 qu’«il n’y a pas d’innocents à Gaza»; et Yair Golan (les Démocrates), ancien chef d’état-major adjoint, qui a préconisé d’affamer l’ensemble de la population de Gaza jusqu’à ce que le Hamas libère les otages. (Le Parti des réservistes – Nouveau Parti économique, une nouvelle alliance de centre-droit visant à faire respecter la conscription dans les communautés haredim et à lutter contre la hausse du coût de la vie, rejoindrait probablement lui aussi le bloc anti-Netanyahou s’il parvenait à franchir le quorum électoral.)

Ce qui distingue toutefois ces personnalités du gouvernement actuel, c’est avant tout leur volonté d’apaiser l’indignation mondiale visant la politique d’Iraël.

À cette fin, Eisenkot a promis de sévir contre le «terrorisme juif» en Cisjordanie (même si c’est parce qu’il «nuit au projet de colonisation»). Il chercherait probablement à faire avancer le plan en 20 points de Trump pour Gaza, que Netanyahu a bloqué. Les propositions visant à expulser 2 millions de Palestiniens de la bande de Gaza ne seraient plus à l’ordre du jour avec lui. Eisenkot mettrait également un terme à l’offensive du gouvernement contre le pouvoir judiciaire israélien, et pourrait consacrer davantage de ressources à la lutte contre les groupes mafieux qui ont été laissés libres de sévir au sein des communautés palestiniennes en Israël. Il n’y a qu’une seule difficulté: ce bloc ne dispose pas des suffrages nécessaires.

La quadrature du cercle

Selon les sondages les plus favorables, le bloc anti-Netanyahou obtiendrait entre 50 et 55 sièges (sur les 120 que compte la Knesset), il lui manquerait donc environ 10 sièges pour atteindre la majorité. Heureusement pour eux, il existerait un moyen simple de combler cet écart. Malheureusement pour eux, ce «moyen simple» impliquerait de s’allier aux partis arabes — ou du moins de compter sur leurs voix —, ce que les dirigeants du bloc «opposant» à Bibi ont presque unanimement exclu.

La prochaine Knesset comptera deux partis arabes représentant les citoyens palestiniens d’Israël [quelque 20% de la population]: la Liste commune (qui devrait obtenir entre 7 et 9 sièges selon les sondages) et Ra’am (entre 5 et 6 sièges). Alors que la Liste commune est à tous égards une force politique palestinienne, le dirigeant de Ra’am, Mansour Abbas, s’est efforcé de minimiser l’identité palestinienne de son parti, en mettant l’accent sur la lutte contre le crime organisé dans les communautés arabes tout en parlant moins de la Cisjordanie et de Gaza. Il a recruté un député juif comme numéro deux et pris ses distances avec les racines de son parti dans le Mouvement islamique, dans l’espoir d’élargir son audience au sein du bloc anti-Netanyahou. Cela n’a pas fonctionné.

En 2021, Ra’am est devenu le premier parti arabe indépendant à rejoindre un gouvernement israélien, dirigé par Naftali Bennett et Yair Lapid. Mais cette initiative a été marquée par de vives tensions, et le gouvernement a implosé après seulement un an. À la suite de l’effondrement du gouvernement, Netanyahou – qui avait lui-même courtisé Ra’am lors de la campagne électorale précédente – a déclaré que «l’expérience avait échoué». Quatre ans plus tard, alors qu’une grande partie de la société israélienne est en proie à une ferveur raciste qui a atteint de nouveaux sommets au lendemain du 7 octobre, les chances de voir cette situation se reproduire semblent extrêmement minces.

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À la veille du scrutin de mardi, Yair Golan, le dirigeant le plus à «gauche» du bloc anti-Netanyahou, a déclaré qu’il s’associerait à Ra’am mais pas à la Liste commune (qui ne rejoindrait de toute façon pas une coalition gouvernementale). Avigdor Liberman a voté pour exclure purement et simplement ces deux partis de la course électorale, et a exclu, à plusieurs reprises, toute collaboration avec l’un ou l’autre. Naftali Bennett refuse lui aussi de s’allier à eux, tandis qu’Eisenkot a déclaré lors d’une réunion à huis clos avec des dirigeants bédouins qu’il souhaitait inclure Ra’am dans son gouvernement, avant de démentir ces propos, puis d’affirmer par la suite que aucun des deux partis arabes ne ferait partie de sa coalition.

Il existe toutefois une autre option: un gouvernement minoritaire soutenu par les voix des partis arabes ne faisant pas partie de la coalition, ce que l’on appelle dans le jargon électoral un «filet de sécurité». Un tel arrangement serait extrêmement instable, mais c’est ce qui a permis à Yitzhak Rabin de faire adopter les accords d’Oslo dans les années 1990 [1]. La Liste commune est disposée à jouer ce rôle si cela permet de renverser Netanyahou, et Eisenkot a laissé entendre qu’il voyait cette option d’un bon œil. Mais Liberman et Bennett l’ont tous deux rejetée d’emblée.

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À moins d’un bouleversement majeur dans les résultats de mardi, aucun des deux blocs ne semble donc capable de former un gouvernement viable dans sa configuration actuelle – à moins que plusieurs de ces dirigeants ne reviennent sur leurs promesses, ce qui ne serait certainement pas une première dans la politique israélienne. S’ils veulent éviter de déclencher de nouvelles élections, les deux camps devront faire preuve de créativité.

L’option la plus simple serait d’essayer de débaucher des transfuges du bloc adverse. Netanyahou lorgnerait selon certaines sources sur la faction de Naftali Bennett en cas d’impasse (bien que la campagne de Bennett soit axée sur l’application de la conscription dans les communautés ultra-orthodoxes, ce qui rend une coalition avec les partis haredim peu plausible), tandis qu’Eisenkot espère attirer des transfuges du Likoud de Netanyahou. Mais rallier plus d’une poignée de transfuges serait une tâche titanesque.

De son côté, le président Isaac Herzog, à qui incombe la tâche peu enviable de superviser le processus de formation de la coalition, tente d’orchestrer une autre possibilité: un gouvernement d’«unité nationale» réunissant Netanyahou, Eisenkot et tous les autres partis qui souhaiteraient se joindre à eux. Une majorité de la population préfère cette option à un retour aux urnes quelques mois plus tard.

Si Netanyahou venait à conclure qu’un gouvernement d’union nationale est sa seule voie pour rester Premier ministre, même dans le cadre d’un accord de rotation avec Eisenkot, cette option le séduirait certainement – surtout s’il obtient le premier mandat de Premier ministre et peut ensuite faire tomber le gouvernement avant de devoir céder le pouvoir à Eisenkot. Pourtant, alors que certains membres du parti d’Eisenkot semblent ouverts à ce scénario, Eisenkot lui-même l’a, du moins pour l’instant, écarté sans équivoque. De son côté, Liberman, qui pourrait sembler un candidat probable pour rejoindre un gouvernement d’union nationale, a déclaré qu’il ne siégerait pas aux côtés de Netanyahou «quoi qu’il arrive».

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En bref, nous allons vivre quelques semaines, voire quelques mois, chaotiques, à mesure que ces différents scénarios seront envisagés puis écartés. S’il s’avère que personne ne parvient à former un nouveau gouvernement, il ne restera plus qu’à organiser de nouvelles élections au début de l’année prochaine, Netanyahou restant entre-temps Premier ministre par intérim.

Il est toutefois essentiel de noter qu’il y a beaucoup à faire avec une majorité à la Knesset, même sans former de gouvernement. Si le bloc anti-Netanyahou, la Liste commune et le Ra’am contrôlent ensemble plus de 60 sièges après mardi, ils pourraient voter pour remplacer le président de la Knesset et commencer immédiatement à adopter des lois indépendamment du gouvernement.

Ils pourraient abroger les lois de réforme judiciaire du gouvernement sortant; mettre en place une commission d’enquête nationale pour examiner les défaillances en matière de sécurité du 7 octobre, ce à quoi ce gouvernement s’est farouchement opposé; et même adopter une loi interdisant à une personne faisant l’objet d’une mise en examen d’exercer les fonctions de Premier ministre, mettant ainsi fin de fait à la carrière politique de Netanyahou.

De tels projets sont déjà en cours d’élaboration, même si des doutes subsistent quant à la capacité du bloc à préserver son unité face à l’inévitable vague de pressions exercées par Netanyahou et ses acolytes. Et sans la formation d’un nouveau gouvernement, le compte à rebours vers les prochaines élections aura déjà commencé. (Article publié par le magazine +972 le 23 octobre 2026 ; traduction rédaction A l’Encontre)

Ben Reiff est rédacteur en chef adjoint du magazine +972, rédaction de Londres. Il a écrit pour The Guardian, The Nation, New Statesman, Prospect et Haaretz, et s’est exprimé dans l’émission «Listening Post» d’Al Jazeera ainsi que sur la radio britannique LBC. Il est également membre fondateur du collectif éditorial de Vashti Media.

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[1] Sur les accords d’Oslo et leur réelle signification, voir le chapitre 2 «La politique palestinienne et les accords d’Oslo» dans l’ouvrage La palestine au coeur du capitalisme mondial, Adam Hanieh, Robert Knox, Rafeef Ziadah, Ed. Amsterdam, 2026. (Réd.)

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