
Entretien avec Fabian Figueiredo conduit par Adriano Campos
[L’institut national de statistique (INE) vient d’annoncer que les prix de l’immobilier avaient augmenté de 20% durant le deuxième trimestre 2026 dans 90% des municipalités. Voici un des facteurs qui nourrissent la mobilisation sur le thème du logement ce samedi 24 octobre. Des assemblées populaires et des cortèges se déroulent à Lisbonne, Porto, Aveiro, Braga, Coimbra et à Evora. Le mouvement pour le droit au logement qui a commencé à Porto il y a deux semaines se prolonge. Il combat l’ensemble des mesures adoptées sur ce terrain par le gouvernement. Un gouvernement dont les lignes de force sont exposées dans les deux parties de cet entretien. – Réd.]
***
Sur le plan international, alors que certains gouvernements prennent une distance avec l’alignement atlantiste et le silence sur le génocide en Palestine, le gouvernement et la droite au Portugal restent complices et soumis. Comment analyses-tu ce choix?
Il faut commencer par reconnaître ce qui doit l’être, car c’est ce qui rend le reste incontestable: le Portugal a reconnu l’État de Palestine le 21 septembre 2025 et a voté aux Nations unies la résolution exigeant la fin de l’occupation. Le problème, c’est que reconnaître un État tout en laissant son peuple se faire détruire relève d’un simple acte notarié, et non d’une véritable politique. Quelle mesure concrète de la politique étrangère portugaise a découlé de cette reconnaissance? Je n’en connais aucune.
Le droit international, désormais, ne permet plus l’ignorance confortable. La Cour internationale de justice a rendu trois ordonnances de mesures provisoires contraignantes concernant Gaza et un avis déclarant illégale la présence d’Israël dans les territoires occupés, ce qui oblige tous les États à ne pas contribuer à son maintien. La commission d’enquête des Nations unies a conclu, en septembre 2025, qu’Israël avait commis un génocide. La rapporteuse spéciale, Francesca Albanese, l’a qualifié de «crime collectif», soutenu par les États qui continuent de fournir des armes et une couverture diplomatique. Selon les données des Nations unies, plus de 72 000 Palestiniens ont été tués entre octobre 2023 et mai 2026. Lorsque la flottille humanitaire a été interceptée en eaux internationales, en avril, et que des militant·e·s portugais ont été arrêtés (dont la députée du Bloco Mariana Mortágua) emmenés dans une prison israélienne, j’ai exigé du gouvernement qu’il condamne cette interception et demande leur libération. Mutisme gouvernemental. En politique étrangère, le silence est aussi une prise de position.
La soumission atlantique a un nom et un lieu: la base de Lajes, aux Açores. Dans les semaines qui ont précédé l’offensive des États-Unis et d’Israël contre l’Iran, fin février 2026, la base a enregistré une augmentation sans précédent du trafic militaire étatsunien. Le gouvernement a parlé d’une «autorisation conditionnelle»: des actions défensives, proportionnées, contre des cibles militaires. Donald Trump a qualifié l’opération de changement de régime. Par la suite, le secrétaire d’État Marco Rubio a remercié publiquement le Portugal d’avoir dit «oui», avant même de connaître la nature de la demande. Et le ministre des Affaires étrangères, Paulo Rangel (PPD/PSD), a expliqué à Bruxelles que les opérations menées depuis Lajes «n’ont pas besoin d’être autorisées, ni connues, ni communiquées au Portugal». Ce n’est pas de la souveraineté conditionnelle. C’est une souveraineté à laquelle on a renoncé. J’ai déposé des questions, une lettre ouverte signée par environ 8500 personnes, une proposition de commission d’enquête – que la droite a rejetée – et une plainte auprès du Parquet général de la République. Et la guerre qui a fait grimper le prix du gazole que les Portugais paient aujourd’hui est passée par les Açores, avec l’aval de ce gouvernement.
Il y a aussi le réarmement. Le gouvernement a commandé des frégates pour 3,9 milliards d’euros dans le cadre du nouvel Instrument européen de défense (ReArm Europe), sur une enveloppe de 5,8 milliards, dans un pays (Italie) dont l’histoire des achats militaires est une succession de scandales de corruption. La gauche ne peut pas, par lassitude, céder du terrain en matière de politique étrangère.
Certains sondages donnent CHEGA à plus de 25% lors des prochaines élections législatives. L’extrême droite est-elle aujourd’hui une menace réelle au Portugal?
Elle est réelle, mais son ampleur ne se mesure pas aux sondages. Elle se mesure aux lois adoptées. Le parti CHEGA compte 60 députés sur 230 et n’a pas fait partie officiellement du gouvernement un seul jour. Et pourtant, la loi sur la nationalité, la loi sur les expulsions et la réforme des prestations sociales portent sa marque. Quand on dit que l’extrême droite «ne gouverne pas encore», je réponds qu’elle gouverne à travers les décisions, et c’est cela qui compte. Un gouvernement minoritaire (91 députés) qui a besoin d’elle pour survivre normalise progressivement ses revendications, et chaque concession ouvre la voie à la suivante.
Cela dit, je ne crois pas à la fatalité. Le parti CHEGA a perdu le second tour des élections présidentielles en février 2026, lorsque António José Seguro a battu André Ventura (33,16% au second tour contre 66,84% pour le candidat du PS, António Seguro). Chez les jeunes de 18 à 34 ans, où il avait été le parti le plus voté à l’automne 2025, il est tombé à la cinquième place au printemps 2026. Et le paquet de mesures sur la législation du travail a montré ses limites: il a passé des mois à s’y opposer en présentant 48 amendements qui reprenaient la pire version du texte du gouvernement, et il a fini par voter contre ce texte sous la pression de la lutte sociale. Ce n’est pas un parti de principes. C’est un parti de marchandages. Il a passé des mois à parler des Portugais qui n’arrivent pas à payer leur logement et, au moment du vote, il a laissé passer la loi qui les expulse. Aujourd’hui, face aux manifestations dans la rue, il tente de changer ses positions.
Une dimension de la menace de l’«ultradroite» est aussi d’ordre matérielle, physique. Le siège du Bloco à Évora a été la cible d’une tentative d’attaque perpétrée par l’extrême droite. Récemment, un groupe de miliciens armés a été démantelé. Des immigrés sont assassinés et passés à tabac par l’extrême droite. On assiste à une véritable escalade.
Comment lutter contre cela? L’extrême droite, qui n’apporte aucune solution, a saisi néamoins quelles étaient les vraies questions: le montant du loyer, la caution à déposer, le prix du panier de la ménagère. Il ne s’agit pas de reculer sur la défense inconditionnelle des droits des immigré·e·s ou des personnes trans. En aucune mesure il ne faut faire un pas de côté sur la défense de ces droits pour «plaire» à ceux qui les récusent ou les ignorent. Nous devons conjointement battre l’extrême droite sur le terrain des thèmes socio-politiques à l’ordre du jour, avec nos propositions qui prennent en charge leurs besoins et intérêts. Aujourd’hui, les thèmes concrets d’actualité, c’est le prix des logements et la facture du supermarché, et c’est là que nous devons être, en lutte contre l’extrême droite, vote après vote et rue après rue, pour la représentation et de ceux et celles qui travaillent et n’arrivent pas à joindre les deux bouts.
Tu as récemment présenté au Parlement plusieurs mesures visant à protéger les salaires, les services publics et les droits sociaux. Peux-tu nous parler des plus importantes?
Je choisis celles qui tiennent en une phrase, car ce sont celles qui changent des vies.
Tout d’abord, le coût de la vie, le pouvoir d’achat. Nous avons proposé de contrôler les prix du panier des produits de première nécessité. Une mesure efficace qui a déjà existé au Portugal. Nous avons proposé des prix plafonds pour les carburants tant que durera la crise: ils existent depuis des années aux Açores et à Madère, ils existent en Pologne, qui connaît une crise similaire à la nôtre, dans ces endroits personne n’est resté sans gazole. Et nous avons proposé une contribution sur les superprofits des secteurs de l’énergie, de la banque et de la grande distribution, payable dès maintenant, et non en 2027, et portant sur l’ensemble de ces «bénéfices exceptionnels».
Deuxièmement, le logement. Imposer des limites aux montants des loyers. Il est urgent de fixer des plafonds. Et, comme le Portugal est un pays où une partie considérable de la classe ouvrière a contracté un crédit immobilier, nous avons proposé le «Travão Caixa» [«Coup de frein pour Caixa Geral de Depósitos]: la banque publique, qui appartient à tous et qui a réalisé cinq millions d’euros de bénéfices par jour au premier semestre 2026. Elle absorbe la hausse des taux d’intérêt sur les crédits immobiliers au lieu de la répercuter sur les familles. Donc un coup de frein sur les loyers, que le gouvernement a supprimé. Et le doublement de l’impôt sur les grands patrimoines immobiliers, affecté aux retraites.
Troisièmement, les salaires et le temps de travail. Alors que le gouvernement présentait un ensemble de mesures visant à retirer des droits, nous avons présenté deux projets visant à en accorder: le rétablissement des jours d’indemnité de licenciement supprimés à l’époque de la troïka, des limites au temps de travail, de nouveaux droits face à l’intelligence artificielle et une protection contre les chaleurs extrêmes. Et une loi pour les centaines de milliers de travailleurs et travailleuses œuvrant en équipes et de nuit: 35 heures hebdomadaires, des majorations salariales, un suivi médical et une retraite anticipée sans pénalité. Ceux qui sont contraints de mettre en cause leur santé et leur vie de famille pour que «le pays ne s’arrête pas» ont le droit de s’arrêter plus tôt, sans être pénalisés.
Certes un député, seul, ne change pas le pays! [Le Bloco a passé de 5 élus à 1 lors des dernières élections]. Mais il peut obliger le pays à regarder en face la réalité et être la voix des plus démunis, qui font écho à la situation de la majorité du peuple portugais.
Ces dernières années, le Portugal a connu plusieurs mobilisations importantes, que ce soit autour de la solidarité avec les migrant·e·s ou de la défaite du paquet de mesures sur le travail. Comment analyses-tu les récentes mobilisations autour du droit au logement, particulièrement marquantes à Porto et à Lisbonne?
La défaite du paquet de mesures sur la législation du travail a été une victoire de la rue avant même d’être un vote. En décembre 2025 a eu lieu la première grève générale conjointe des deux centrales syndicales depuis douze ans. Elle a été suivie de dizaines de manifestations, d’une pétition signée par plus de 190 000 travailleurs et d’une deuxième grève générale le 3 juin, le jour même où le gouvernement, avec le soutien de Chega, avait prévu le débat parlementaire. Au final, aucune centrale syndicale (UGT et CGT) ne soutenait la proposition et, le 19 juin, le Parlement l’a rejetée. La leçon est celle que je répète depuis janvier: il existe au Portugal une majorité sociale qui ne correspond pas à la majorité parlementaire. La grève générale n’était pas une simple manifestation. C’était cette majorité sociale qui s’exprimait.
Il en va de même pour le logement, à un étage au-dessus, à une différence près: cette fois-ci, le gouvernement a réagi en faisant intervenir la police. Le 10 octobre, des milliers de personnes ont envahi les rues de Porto, de Lisbonne, de Braga et d’Aveiro avec un slogan qui est une véritable phrase politique: « On ne peut plus vivre comme ça!». À Porto, un groupe de manifestant·e·s a installé un campement sur une place centrale. Le lundi suivant, la mairie a ordonné le démantèlement des tentes. Mercredi, le maire a annoncé qu’il serait «absolument implacable» et qu’il préférait être «du côté de ceux qui travaillent». Or, ceux qui se trouvaient dans les tentes travaillent. Mais ils n’arrivent tout simplement pas à payer un loyer. Et dans la nuit de jeudi, à trois heures du matin, après le départ des journalistes, les forces d’intervention de la police sont intervenues. Le mouvement dénombre 37 blessés, dont deux souffrant de fractures. Le ministre de l’Intérieur a qualifié cette intervention de «rétablissement de l’ordre». Le Premier ministre a demandé aux manifestant·e·s de ne pas être «égoïstes»!
Ce qui est «égoïste», c’est de baisser les impôts de ceux qui perçoivent 2300 euros de loyer et de justifier la répression policière contre ceux qui ne peuvent pas payer 900 euros. J’ai remis treize questions au ministre et exprimé un vote de solidarité au Parlement. La Constitution portugaise garantit le droit de réunion sans autorisation de quiconque et assure à tous un logement décent. Ce gouvernement manque à la seconde de ces obligations et, lorsqu’on lui rappelle la première, il envoie la police. Intimider, c’est ce qu’on fait à trois heures du matin!
Ce qui est nouveau dans ces mobilisations, c’est leur composition. Il ne s’agit pas seulement des syndicats ni uniquement des mouvements: ce sont des familles avec des enfants, des jeunes qui ne parviennent pas à quitter le domicile parental, des travailleurs et travailleuses ayant un contrat de travail mais sans logement. C’est une coalition sociale qui n’a pas encore trouvé d’expression politique, et c’est précisément le travail de la gauche. L’histoire aide à comprendre les enjeux. En 1846, dans le Minho [nord-ouest], c’est une révolte de femmes, celle de Maria da Fonte, qui a renversé un gouvernement en quelques semaines: elle a commencé par la revendication du droit d’enterrer les morts et s’est amplifiée contre les impôts. À Glasgow, en 1915, ce sont les femmes qui ont fait grève contre les loyers. Au Portugal de 1974, ce sont les habitants qui ont construit leurs propres maisons avec le soutien de l’État.
Lorsque le pouvoir s’immisce dans ce qui appartient à tous, le peuple se soulève, et ce sont presque toujours les femmes qui se lèvent les premières. La prochaine date est le 14 novembre, avec une nouvelle manifestation nationale pour le logement. Nous y serons. Et au Parlement, vote après vote, la loi sur les expulsions se heurtera à notre opposition.
Le Bloco de Esquerda a fêté ses 27 ans d’existence. La gauche traverse aujourd’hui des difficultés et les espaces permettant de contre-attaquer se font rares. D’un autre côté, le Bloc organisera, l’année prochaine, sa conférence de renouvellement programmatique et, au Parlement comme dans la rue, la lutte contre la hausse du coût de la vie semble occuper le devant de la scène. Parle-nous de cette gauche et de cet engagement.
Je suis sociologue et, à ce titre, je commence par ce que révèlent les chiffres: lors des élections législatives de 2025, le Bloc a obtenu environ 2% des voix et a perdu la quasi-totalité de sa représentation parlementaire. Je suis revenu au Parlement en janvier en tant que seul député. Il ne sert à rien de faire semblant ni de rejeter la faute sur les électeurs et électrices. Les électeurs ont appelé à faire preuve d’humilité, mais l’humilité n’est pas le silence: il s’agit donc de travailler deux fois plus avec un dixième des moyens précédents.
La crise de la gauche n’est pas seulement portugaise, elle est mondiale, tout comme ses causes – même s’il existe des signes d’espoir. Nous avons constaté que là où la gauche parle des prix, des loyers et des salaires avec la même clarté que l’extrême droite parle de la peur, elle l’emporte. Elle a remporté la victoire à New York avec Zohran Mamdani, un candidat qui a parlé avant tout du coût de la vie. Cette gauche sociale a gagné dans la rue, au Portugal, contre le paquet de mesures sur la législation du travail.
C’est ce que doit faire la conférence de renouveau programmatique de l’année prochaine: discuter de la manière dont l’action de la gauche rejoint les préoccupations réelles des gens. Nous devons nous réinventer. Vingt-sept ans de Bloco, cinquante ans de démocratie et des générations de lutte antifasciste, syndicale, féministe, écologiste et antiraciste nous ont laissé un héritage dont nous sommes fiers, et qui ne sera honoré que s’il est mis au service de l’avenir. Reconstruire la gauche, c’est l’ouvrir, l’élargir, la rendre capable d’organiser ceux qui souffrent aujourd’hui et qui n’ont pas encore trouvé où s’organiser. Cela ne se fait pas contre qui que ce soit. Cela se fait avec tous ceux et celle qui veulent le faire avec nous, au sein et en dehors du Bloco, avec les partis à notre gauche et avec les mouvements sociaux. L’unité de la gauche n’est pas une opération arithmétique. C’est donner de la force aux luttes sociales et amener aux urnes la majorité qui existe déjà dans la rue.
L’engagement dans la lutte contre le coût de la vie n’est pas une tactique électorale. C’est le retour à ce que le Bloco a toujours été: la force qui, il y a dix ans, a contraint les grands patrimoines immobiliers à payer les retraites et a restitué les revenus supprimés par la troïka. Le regretté Erik Olin Wright a écrit que le capitalisme est la seule usine qui produit en série ses propres adversaires. Notre tâche n’est pas de conserver des reliques. C’est de remporter des majorités. Notre credo est court et tient en une phrase: accroître la liberté de ceux qui vivent de leur travail. (Article reçu, traduction rédaction A l’Encontre, la 1ère partie a été publiée le 23 octobre)
Fabian Figueiredo est député à l’Assemblée de la République portugaise et l’une des principales figures du Bloco de Esquerda. Son engagement politique est centré sur la défense des droits des travailleurs et travailleuse, des services publics, de la justice sociale et du droit au logement, ainsi que sur la lutte contre les inégalités et les discriminations.

Soyez le premier à commenter