
Par Batoul Al-Hakim
Les modalités d’admission dans les universités syriennes pour l’année universitaire 2026-2027 [1] ont suscité une controverse dans les milieux juridiques et parmi les défenseurs des droits humains. Celle-ci s’est rapidement propagée sur les réseaux sociaux. En cause, la présence de plusieurs filières explicitement réservées aux hommes. La polémique s’est intensifiée à mesure que cette restriction, initialement appliquée aux cursus militaires et sécuritaires, s’est étendue à des disciplines civiles, notamment le droit, les sciences sociales, l’administration et l’économie.
Les femmes syriennes, actrices à part entière de la reconstruction du pays
L’écrivaine et journaliste Souheir Omari [2] a déclaré lors de son entretien avec Ultra Syria que l’exclusion des femmes de certaines filières universitaires fondée sur le genre porte atteinte à leurs compétences et les écarte de leur rôle dans la construction du pays. Elle souligne que l’accès à l’université doit reposer sur les compétences et le mérite académique. Toute étudiante remplissant les conditions d’admission doit bénéficier d’une chance équitable, sans que son genre en soit un obstacle.
Souheir Omari exprime tout particulièrement son opposition à ces restrictions lorsqu’elles concernent le droit, les sciences administratives et sociales ainsi que l’économie. Ces disciplines ouvrent la voie à la direction des institutions, à l’organisation de la société et à l’élaboration des politiques publiques. En fermer l’accès aux femmes revient, selon elle, à limiter leurs possibilités d’accéder à l’avenir à des postes à responsabilité et à des fonctions d’influence. La mention «réservé aux hommes» dépasse ainsi le simple cadre des études: elle risque de se répercuter sur la forme de l’État que la Syrie cherche à construire et sur les personnes autorisées à participer à la gestion de ses affaires.
Elle ajoute qu’après la libération de la Syrie, les attentes sont grandes pour élargir les choix de toutes et tous, et lever les restrictions qui ont entravé les choix de la population sous l’ancien régime. Il est douloureux, souligne-t-elle, qu’une jeune femme qui prépare aujourd’hui son avenir et souhaite contribuer à la construction d’une nouvelle Syrie se heurte à des barrières imposées par l’institution éducative, alors que celle-ci devrait au contraire lui ouvrir des portes. Elle rappelle que la femme syrienne est partenaire à part entière de la patrie, qu’elle a le droit de choisir son domaine d’études et de travail, et que seule sa compétence doit en être le critère décisif. «Comment peut-on demander aux femmes de participer à la reconstruction de la Syrie tout en leur fermant des parcours de formation qui leur permettraient précisément d’y contribuer?», interroge-t-elle.
L’écrivaine rappelle également que les jeunes Syriennes qui atteignent aujourd’hui l’âge d’entrer à l’université ont grandi pendant les années de guerre. Elles ont connu les déplacements forcés, les pertes et les épreuves, ou ont vu leurs mères assumer seules les responsabilités familiales, subvenir aux besoins du foyer et protéger la scolarité de leurs enfants. Elles sont les héritières de cette résilience, mais aussi d’une longue histoire de compétences et de contributions des femmes syriennes dans les domaines du savoir et du travail.
Selon Souheir Omari, réserver certaines filières aux hommes envoie aux jeunes femmes un message profondément injuste: elles peuvent supporter toutes les conséquences de la guerre, mais leurs possibilités de se former pour participer à la gestion de leur propre pays restent limitées. Une telle mesure contribue également à ancrer dans la société l’idée que le droit et la prise de décision sont des domaines exclusivement masculins. Or, insiste-t-elle, toutes les voies doivent être ouvertes aux jeunes femmes syriennes. Ce sont leurs compétences et leurs choix qui doivent déterminer leur place. La Syrie a besoin de leurs connaissances, de leur expérience et de leur voix pour bâtir ses institutions et élaborer ses lois.
Les conséquences de ces décisions, poursuit-elle, s’accumuleront d’année en année. Restreindre aujourd’hui les possibilités de formation revient à réduire demain les perspectives d’emploi, puis les chances de promotion et d’accès aux postes à responsabilité. Après plusieurs années, la faible représentation des femmes dans certaines institutions sera la conséquence logique de parcours qui leur auront été fermés. Cette absence sera alors invoquée pour justifier le maintien des postes concernés aux mains des hommes?
Par ailleurs ces restrictions contraignent les jeunes femmes à se disputer un éventail plus restreint de possibilités d’études et d’emploi, limitant leur autonomie économique et privant les institutions publiques de compétences dont elles ont besoin. La femme, rappelle Souheir Omari, est complémentaire de l’homme et apporte au monde professionnel des capacités qui lui sont propres.
En Syrie, où de nombreuses femmes assument seules la charge financière de leur famille depuis la guerre, les conséquences de ces mesures peuvent affecter la stabilité de foyers entiers. Mais le risque le plus profond est peut-être celui de voir grandir des générations pour lesquelles la gestion des affaires publiques et l’élaboration des lois seraient naturellement considérées comme des domaines réservés aux hommes. Les ambitions des jeunes filles pourraient ainsi être freinées avant même qu’elles aient eu la possibilité de démontrer leurs capacités.
Médias et sensibilisation à la place de la femme dans la société
Souheir Omari estime que les discours culturels et médiatiques doivent mettre en lumière les compétences et les réalisations des Syriennes, au même titre que leur résilience et leurs sacrifices. À l’étranger, explique-t-elle, de nombreuses Syriennes ont surmonté les obstacles liés à la langue et à l’exil pour construire une carrière professionnelle. Maya Ghazal en est un exemple parlant: devenue pilote de ligne, elle a également été choisie par le Haut-Commissariat des Nations unies pour les Réfugiés comme ambassadrice de bonne volonté. Ces parcours montrent ce dont les jeunes femmes sont capables lorsqu’elles disposent de vrais choix professionnels.
L’écrivaine souligne que la littérature devrait rendre familière, dans les représentations collectives, l’image d’une femme instruite, compétente et capable de prendre des décisions. Les médias, quant à eux, devraient donner la parole aux étudiantes et demander aux autorités concernées de justifier l’exclusion dont elles font l’objet.
Le discours religieux devrait également jouer un rôle en rappelant l’importance de la justice et du savoir, en valorisant la contribution des femmes à notre histoire et en remettant en question les coutumes présentées comme religieuses pour justifier leur mise à l’écart.
Selon elle, ces différentes voix doivent agir de concert pour réclamer l’ouverture des filières aux jeunes femmes sur la base de leurs compétences et des conditions de qualification requises. Les Syriennes doivent pouvoir faire dans leur propre pays les choix professionnels qu’elles ont eus en exil, à l’étranger.
Des restrictions dans les critères d’admission universitaire
Dans ce contexte, Wassim Kassab Bachi [3], avocat et chercheur en sciences politiques à l’Université Nisantasi (Istanbul), a déclaré à Ultra Syria que le pouvoir administratif de fixer les modalités d’admission ne suffit pas à justifier une restriction portant atteinte à un droit constitutionnel. Une telle restriction doit reposer sur une base juridique claire, poursuivre un objectif légitime et répondre à des motifs objectifs, tout en respectant les exigences de nécessité et de proportionnalité.
Concernant les filières militaires et sécuritaires, explique-t-il, l’État peut imposer des conditions particulières pour certains postes lorsque la nature des fonctions l’exige et justifie des compétences professionnelles spécifiques. Il serait ainsi possible de prévoir, par exemple, que «la réussite à une épreuve liée à la nature de la fonction est obligatoire». Dès lors que l’objectif recherché peut être atteint grâce à des critères objectifs, l’exclusion collective des femmes devient plus difficile à justifier sur le plan juridique…
L’argumentation en faveur d’une telle exclusion est encore plus fragile lorsque l’interdiction s’étend à des disciplines civiles comme le droit, l’administration, l’économie et les sciences sociales.
Les voies de recours
Wassim Kassab Bachi explique que la démarche juridique commence par une demande visant à obtenir les fondements juridiques et factuels de la décision, suivie d’un recours administratif auprès de l’autorité compétente. Il convient notamment de demander la suppression de la mention «réservé aux hommes» pour la filière contestée.
Si ce recours n’aboutit pas, il reste possible de saisir la juridiction administrative afin de demander l’annulation de la décision. Une demande urgente de suspension de son exécution peut également être présentée si le maintien de la restriction risque de priver une étudiante de la possibilité d’intégrer l’université ou lui faire perdre une année universitaire entière.
Selon le juriste, les moyens invoqués à l’appui du recours dépendront de la nature de la décision et de son origine. Ils peuvent notamment comprendre:
– La violation du principe d’égalité, de l’interdiction des discriminations et du droit à l’éducation.
– La violation des lois et règlements en vigueur, ainsi que l’absence ou l’insuffisance de fondement juridique.
– L’absence de justification valable et le caractère disproportionné de la mesure.
– Une erreur dans l’application de la loi.
– Un détournement de pouvoir, s’il est établi que les prérogatives administratives ont été utilisées à des fins autres que celles prévues par la loi.
Wassim Kassab Bachi estime qu’un recours peut avoir de réelles chances d’aboutir sur le plan juridique, sans qu’il soit toutefois possible d’en garantir l’issue à l’avance. Plus la filière concernée relève du domaine civil, moins l’administration est en mesure de produire un texte juridique clair ou une justification professionnelle objective, plus les arguments en faveur du recours sont solides.
Il est également possible, en principe, que l’administration revienne sur sa décision. L’autorité qui a fixé les conditions d’admission peut les modifier ou les corriger tant que les situations juridiques définitives ne sont pas établies, notamment si elle constate une contradiction avec une règle constitutionnelle ou légale, ou une irrégularité dans la décision.
Si l’administration ne parvient pas à fournir une réponse juridique et objective claire, la décision reste susceptible d’un recours administratif et d’une contestation devant la justice. La suppression de la restriction et la correction des modalités d’admission demeurent donc des solutions juridiquement et pratiquement envisageables avant que les conséquences pour les étudiantes ne s’aggravent.
La mention «réservé aux hommes» est contraire au principe d’égalité
De son côté, Al-Moutassim Al-Kilani [4], juriste spécialisé dans les droits humains, a expliqué à Ultra Syria que fermer certaines filières aux étudiantes tout en les réservant aux étudiants masculins en raison de leur genre porte atteinte au principe fondamental d’égalité d’accès à l’éducation. Il souligne que le droit à l’éducation ne saurait être considéré comme respecté au seul motif que les femmes sont autorisées à étudier si, dans le même temps, elles sont privées de certaines formations auxquelles elles souhaitent accéder et pour lesquelles elles possèdent les qualifications scientifiques requises.
Selon Al-Moutassim Al-Kilani, la contestation de ces restrictions s’appuie notamment sur les dispositions de la Déclaration constitutionnelle syrienne du 13 mars 2025.
L’article 10 consacre l’égalité des droits et des devoirs entre les sexes et interdit les discriminations fondées sur le genre. Le premier paragraphe de l’article 21 garantit, quant à lui, le droit des femmes à l’éducation et au travail. Le deuxième paragraphe du même article prévoit que les droits et libertés reconnus par les conventions relatives aux droits humains auxquelles la Syrie a adhéré font partie intégrante de la Déclaration constitutionnelle. Il en découle que les règles d’admission dans l’enseignement supérieur doivent respecter le principe d’égalité et garantir aux étudiantes un accès effectif à l’éducation.
Les conventions internationales consacrent l’égalité dans l’éducation
Selon Al-Moutassim Al-Kilani, les conventions internationales confirment cette exigence.
L’article 10, paragraphe a), de la Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes (CEDEF) oblige les États parties à garantir aux femmes et aux hommes des conditions égales en matière d’orientation professionnelle, d’accès aux études et d’obtention des diplômes. Cette obligation couvre également l’enseignement technique et professionnel ainsi que les différentes formes de formation. La Syrie a adhéré à cette convention le 28 mars 2003. Selon le juriste, les réserves qu’elle a enregistrées ne comprennent aucune réserve à l’article 10. Par conséquent, exclure des étudiantes d’une filière au seul motif qu’elles sont des femmes serait contraire à cette obligation précise.
Al-Moutassim Al-Kilani ajoute que le paragraphe 2 de l’article 2 du Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels (PIDESC) interdit les discriminations dans l’exercice des droits reconnus par le Pacte, notamment celles fondées sur le genre. L’article 13 consacre le droit à l’éducation et prévoit que l’enseignement supérieur doit être accessible à tous sur la base des capacités de chacun. La Syrie est partie à ce Pacte depuis le 21 avril 1969.
Un autre élément important du Comité des droits économiques, sociaux et culturels (organe de l’ONU), paragraphe 31, souligne que l’interdiction de la discrimination dans l’éducation constitue une obligation immédiate, qui ne peut être différée au motif d’un manque de ressources ou d’une mise en œuvre progressive des droits.
En conclusion de son entretien avec Ultra Syria, Al-Moutassim Al-Kilani estime que, au regard de ces textes et de cette analyse juridique, toute décision excluant les étudiantes de certaines filières contrevient aux garanties d’égalité et au droit des femmes à l’éducation. Il préconise la suppression de la condition d’exclusion et l’adoption de critères d’admission objectifs, fondés sur les qualifications des candidats et les exigences propres aux études concernées. Ces critères devraient être appliqués de manière égale à toutes les personnes candidates, sans distinction de genre. (Article publié sur le site arabe UltraSouria le 8 octobre 2026; traduction de l’arabe pour A l’Encontre par Suzanne Az)
Batoul Al-Hakim est une journaliste indépendante.
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- Pour l’année universitaire 2026-2027, le Ministère syrien de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique a officiellement lancé ce mois d’octobre le processus de recrutement par le biais de son système de sélection centralisé, la Mufadala. De nouvelles restrictions de genre majeures pour l’accès aux filières d’enseignement y ont été introduites: les étudiantes sont désormais exclues de plusieurs cursus majeurs. Le droit, l’économie, les sciences sociales, les médias, ainsi que plusieurs disciplines d’ingénierie militaire, technique et de sécurité sont désormais étiquetés «réservés aux hommes». Les filières de médecine, de sciences appliquées et de technologies restent accessibles sans distinction de genre. (Source ministère syrien de l’Enseignement sSupérieur). (NdT)
- Souheir Omari est une écrivaine, poétesse et journaliste syrienne qui réside en Égypte. Elle est également conceptrice et animatrice de programmes radio et de documentaires télévisés. (NdT)
- Wassim Kassab Bachi est titulaire d’un doctorat en droit international. Basé à Istanbul, il s’est spécialisé dans l’assistance juridique aux personnes et étudiants arabophones ou étrangers installés en Turquie. (NdT)
- Al-Moutassim Al-Kilani est un juriste syrien, expert en droit pénal international et défenseur des droits humains. Actuellement directeur du Strategic Litigation Project au sein de la Arab Council Foundation à Genève, en Suisse. (NdT)

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