France dossier. «Mouvement lycéen: la joie comme étendard» (1)

(Capture de vidéo)

Par Céline Martelet 

Et d’un coup, l’avenue Voltaire à Paris se met à vibrer en ce mardi après-midi 6 octobre. Sans prévenir. Perché à l’arrière d’un camion, un jeune homme, à peine majeur, lance « La Marseillaise ». « Allons enfants » : ces deux mots suffisent. Face à lui, une foule compacte d’étudiants et de lycéens suit. D’une seule et même voix. Cet hymne, ces jeunes filles et ces jeunes garçons le connaissent et l’aiment. Sûrement plus que moi, qui lui préfère le « Chant des partisans ». Eux·elles en ont compris tout le sens.

Les enfants de la patrie, ce sont eux·elles. Des adolescent·es scolarisé·es dans des lycées plus ou moins favorisés de Paris, de régions ou des quartiers populaires. Les « racailles » comme les a appelés un ex-président de la République, depuis plusieurs fois condamné [Nicolas Sarkozy]. Les petites sœurs et les petits frères des « racailles » sont là, aux côtés de leurs camarades issus des classes sociales plus aisé·es. Cette jeunesse-là n’a jamais vu le périphérique comme une frontière en Île-de-France. Ils ont les mêmes codes, les mêmes références, ils écoutent la même musique.

Sur ce trottoir de l’avenue Voltaire, j’ai vu de la révolte mais j’ai senti également une joie profonde, celle qui me serre le cœur systématiquement. Toujours sur ce trottoir, les larmes me sont montées aux yeux et j’ai essayé de les retenir. Rentrée chez moi, j’ai réfléchi. J’ai cherché à comprendre pourquoi j’avais été si émue par une « Marseillaise », par ce cortège qui marchait si rapidement vers la place de la Nation. Journaliste, j’ai couvert de nombreuses mobilisations en France ou ailleurs. Mais jamais je n’avais senti une telle gaieté. C’est d’ailleurs, avec certitude, la première fois que j’écris ce mot dans une publication.

« Tasty crousty antifascisti »

Il y a de la gaieté dans ce mouvement lycéen. Cette même allégresse que je partage chaque jour avec mes deux adolescents de la génération Z, nés avant 2012. Des enfants de la patrie qui grandissent dans l’une des villes les plus pauvres de la banlieue parisienne. Tout va très vite avec cette Gen Z. Ces filles et ces garçons parlent, vous contredisent souvent, se confient beaucoup, analysent tout et font attention à ne jamais tenir de propos racistes, sexistes, validistes, classistes. Dans les cortèges, sur les blocus, on entend « Sexy nana » de la reine Aya Nakamura (avec le rappeur La Rvfleuze), « Gilet jaune » de Kopp Johnson, « Pilé » de Mauvais djo ou encore « No title » de Nodey, l’hymme de la Gen Z.

Ils·elles se marrent, se déguisent en Superman, en Batman ou en vache. Ils·elles font des « battles d’aura », leurs slogans visent juste et rendent tellement désuets ceux des organisations syndicales. Qui peut faire mieux que « Fashion mais pas fachos », « Tasty crousty antifascisti », « On veut le bac pas la BAC [Brigade anti-criminalité] » ? Face aux charges policières, ils reculent, s’étouffent avec les gaz lacrymogènes qu’ils goûtent pour la première fois. Mais ils·elles reviennent. Ils·elles courent, se faufilent parce que cette jeunesse a du cardio. Elle répète les techniques apprises dans les jeux vidéo et dans les mangas qu’ils·elles dévorent. En face, la répression est démesurée comme si ces adolescent·es menaçaient la sûreté de notre État.

Aucun commissariat, aucune préfecture, aucun bâtiment officiel n’a été pris pour cible mais notre gouvernement leur envoie des forces de l’ordre suréquipées et armées. Alors ces jeunes filles et ces jeunes garçons courent, sans se lasser et s’organisent de mieux en mieux. Leur mobilisation est pleine d’humour et politisée. Ils·elles sont si loin des clichés qui défilent sur les chaînes d’informations en continu.

Non Apolline de Malherbe, ce n’est pas « gonflé », comme vous l’avez répété en direct sur BFM TV, que deux jeunes aient osé positionner devant vos caméras des slogans critiquant les prises de position sur votre plateau. Chère consoeur, je vous trouve gonflée de ne pas accepter la moindre critique dans votre studio climatisé. Le journaliste ne doit jamais cesser de douter et n’oubliez jamais que l’on peut être drôle et conscient. Le clown n’est pas un imbécile !

Cette jeunesse nous montre la voie

Cette génération Z est pleine d’espoir sinon elle ne serait pas dans la rue, pourtant elle a grandi dans un monde que je vois personnellement s’effondrer un peu plus chaque année. Les lycéen·nes sur les blocus avaient moins de dix ans quand une vague d’attentats a frappé notre pays, à partir de 2015. Ils·elles ont vu l’angoisse dans les yeux de leurs parents. Ils·elles étaient sur la promenade des Anglais à Nice le 14 juillet 2016 [attentat terroriste ayant causé la mort de 86 personnes et des centaines de blessés]. Mes deux enfants savent se jeter sous des tables en cas d’alerte d’attentat, se taire si un individu armé entre dans leur école. Mes enfants ont dû faire plusieurs minutes de silence dont l’une pour un professeur assassiné [Samuel Paty], égorgé sur le trottoir de son collège.

Quel adulte peut imaginer le choc que cela a été pour eux ? Un pouvoir leur a ensuite demandé de s’enfermer, de se confiner pendant près de deux mois et de suivre des cours à distance. A-t-on déjà oublié, nous les adultes ? Depuis le 7-Octobre, sur leurs écrans de téléphone, ils·elles voient défiler des images d’un génocide, des Palestiniens·nes de leur âge sont massacrés, affamés par un pays qui se revendique comme une démocratie. Et ils·elles sont témoins désormais de l’effondrement climatique de notre planète. Eux·elles qui ne sont absolument responsables de rien.

Et pourtant nos adolescent·es sont dans la rue en chantant « La Marseillaise », certain·es enroulé·es dans des drapeaux français. Ils·elles n’ont pas de haine, chérissent l’amitié, s’entraident, s’écoutent. « Ils sont naïfs »: je les entends déjà les adultes, leurs grands-parents nés pendant les Trente Glorieuses. Non ils·elles ne sont pas naïfs, naïves. Leurs deux pieds sont bien ancrés dans la réalité qui défilent sur leurs réseaux sociaux.

Cette jeunesse nous montre la voie : celle de la révolte, peu importe la forme qu’elle prend. Celle de dire « non ». Ce mot que des générations entières, dont la mienne, n’ont jamais appris à dire. Celle de parler, d’exprimer une colère parce qu’elle est légitime. Les féministes le hurlent depuis des décennies. C’est désormais au tour de toute une société de l’entendre : dire non est un droit, être en colère aussi. Parler est salvateur. Dénoncer et s’indigner est un devoir pour chaque être humain. Personnellement, ils·elles me redonnent espoir. Merci à la Gen Z. (Publié par Politis le 9 octobre 2026)

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«On sait où on va et ce qu’on veut»: à Paris, le mouvement lycéen ne relâche pas la pression (2)

(Capture de vidéo)

Par Mathilde Goanec, Dan Israel et Camille Labbé

Si le gouvernement espérait que cette quatrième journée de mobilisation nationale du mouvement lycéen et étudiant lui permettrait de souffler, c’est raté. De ce jeudi 8 octobre restera l’image de la place de la Bastille, à Paris, bondée de manifestant·es jeunes, très jeunes.

Des milliers et des milliers de lycéen·nes et d’étudiant·es appuyé·es par des enseignant·es, des syndicalistes, des parents, occupant chaque mètre carré de la place en rangs serrés, slogans à la bouche et pancartes toujours aussi rageuses contre le gouvernement à la main.

Au niveau national, bien sûr, l’affluence n’aura pas été à la mesure de celle du 6 octobre. Certes, le ministère de l’éducation nationale aura estimé que 94 % des lycées du pays étaient « ouverts, soit totalement, soit partiellement ».

Mais le symbole de cette prise de la Bastille juvénile, avec ses dizaines de personnes juchées sur le socle de la colonne de Juillet, ainsi que les nombreux défilés dans plusieurs grandes villes de France, comme à Montpellier, auront maintenu une pression maximale sur le gouvernement.

Le ministère de l’intérieur a comptabilisé 71 500 personnes dans les cortèges et manifestations statiques, dont 24 500 à Paris. Il estime par ailleurs que 55 000 personnes ont participé à des actions devant des établissements scolaires, sans que toutes aient rejoint les défilés.

La prise de parole du premier ministre, Sébastien Lecornu, mercredi 7 octobre en début de soirée, n’a donc pas calmé les esprits. Il est vrai qu’il a donné rendez-vous « fin octobre » pour « les premières décisions ». Et s’il a assuré que « nul ne peut être indifférent aux angoisses [que les lycéen·nes] expriment », il a aussi affirmé que les marges de manœuvre budgétaires sont minuscules.

Il y avait peu de chances que le ministre de l’éducation nationale, Édouard Geffray, qui s’est exprimé jeudi 8 octobre au « 20 heures » de TF1, arrive les bras chargés de beaucoup plus de cadeaux, même s’il avait annoncé dans l’après-midi un « plan d’urgence ». Ses annonces ne convaincront sans doute pas.

Gouvernement inaudible

Dans la foule qui marche vers Bastille depuis la place de la République, où un rendez-vous avait été donné en amont, la défiance saute aux yeux. À 20 ans, Chloé, étudiante en droit, ne réclame même plus de grandes annonces, mais simplement d’être entendue.

« Ils sont ridicules, pas à la hauteur. Ils ne font même pas semblant de nous écouter, peste-t-elle. Ça attise encore plus la colère. » Désormais, la jeune femme ne nourrit plus aucune illusion : « On a zéro attente. On veut juste montrer notre colère. »

Pour une élève du lycée Romain-Rolland d’Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne), le premier ministre n’a fait que « lancer vaguement des miettes ». « Il nous faut du concret, du budgétisé et de la considération des élèves », acquiesce Morgane, professeure de mathématiques non syndiquée, du lycée Paul-Robert aux Lilas (Seine-Saint-Denis). « Pourquoi personne ne vient, dans les lycées, faire la liste de ce que nous avons dénoncé, pour que cela apparaisse quelque part ?, interroge-t-elle. Ce serait déjà un premier pas. »

La proposition du gouvernement d’organiser des « temps de démocratie » dans les établissements hérisse Morgane, comme bien d’autres manifestant·es. Dans son lycée, rouvert jeudi matin, trois assemblées générales ont eu lieu, la dernière rassemblant les personnels, les parents, les élèves.

« Nous, les profs, on a dit qu’on était contre cette mascarade de démocratie scolaire. Ils veulent qu’on les aide à faire rentrer les élèves dans les classes, mais ce n’est pas notre boulot de trouver une solution au bazar qu’ils ont créé, gronde l’enseignante. On se place résolument du côté des élèves. Et puis les doléances, nous les connaissons parfaitement. Du coup, on s’est mis en grève. »

Inégalité des chances

Les revendications ne changent pas, mais peu à peu, elles s’élargissent pour rendre compte du mal-être d’une génération qui se cogne encore et encore au cadre trop étroit dans lequel elle vit. L’égalité des chances, Lou et Charline, 19 ans, ont ainsi bien du mal à y croire. Malgré d’excellents résultats scolaires, dont un 20 au baccalauréat en géopolitique pour l’une d’elles, les deux jeunes femmes racontent leurs désillusions sur Parcoursup.

« J’ai été obligée d’aller à la Catho [Institut catholique de Paris – ndlr], dans le privé. Je ne sais pas d’où vient leur égalité des chances », s’indigne Lou. Au-delà de l’opacité des critères de sélection, c’est le manque de places qui les révolte. « On ne peut pas prendre que des gens qui ont 18 de moyenne et des parents diplomates ! », s’exclame Charline.

D’autant que derrière les bulletins scolaires se cachent des réalités sociales différentes, dont les jeunes femmes ont bien conscience : « Il y a des gens qui ont une bonne moyenne parce qu’ils ont eu accès à la culture très jeunes, à des stages grâce à leurs contacts. Ce n’est pas le cas de tout le monde. »

Charline dénonce aussi les biais de l’orientation scolaire : « Au lycée, il y avait énormément de ségrégation. Les Noirs et les Arabes étaient tous en pro ou en techno, alors que les Blancs étaient en [filière] générale. On fait comme si on ne savait pas, mais ça se voit. »

Paloma, 20 ans, fait le même constat depuis l’université de Paris-Nanterre (Hauts-de-Seine), où elle déplore des budgets en baisse, des heures de cours supprimées, des effectifs trop importants et une administration débordée. Pour elle, l’égalité des chances reste une promesse vide de sens  : « Il faut que tout le monde parte du même endroit pour réussir, et là, on n’y est pas. »

Yusra, 20 ans, et Soumeyya, 19 ans, sont étudiantes à Nanterre. Elles manifestent pour la première fois à Paris, après avoir assisté trois jours plus tôt à l’assemblée générale de leur université, qui les a convaincues.

Elles veulent continuer la semaine prochaine, moins pour leurs propres conditions d’apprentissage que pour dénoncer l’avenir bouché qui s’offre à elles et le mépris des politiques à leur égard. « Ils n’écoutent pas, ils s’en foutent. Macron fait des vidéos sur les réseaux sociaux, les députés du Rassemblement national (RN) ne parlent que de la casse ou de l’immigration. Ça me dégoûte, la manière dont tout le monde nous voit », explique Soumeyya.

« On nous dit qu’il ne faut pas s’arrêter à bac + 3, mais même avec un master, tu ne trouves rien », s’inquiète-t-elle. Yusra, après une pause d’un an après le baccalauréat, n’a pas obtenu la licence de sociologie qu’elle souhaitait, et étudie en faculté d’histoire : « Ce n’est pas mon choix, je ne sais pas trop ce que je fais là, et puis le débouché, c’est prof, et je ne pourrai pas à cause de mon voile. »

L’espoir du 17 octobre et de la présidentielle

L’ampleur de la colère se mesure aussi avec l’implication de plus en plus notable des établissements prisés de l’élite du pays. Pour la première fois depuis le début du mouvement des lycéen·nes, la faculté d’Assas, historiquement marquée à droite, a été bloquée, tout comme plusieurs écoles privées parisiennes, dont l’École alsacienne, dans le VIe arrondissement.

Alors, pas question de laisser le mouvement s’essouffler pour les manifestant·es croisé·es par Mediapart. L’intersyndicale a déjà appelé à une nouvelle journée de mobilisation et de grève, mardi 13 octobre [voir l’appel ci-dessous]. « On n’est pas des élèves perdus qui ne savent pas ce qu’ils veulent. On sait où on va et ce qu’on veut », affirme Liam, 20 ans, qui dénonce la présence d’amiante dans les locaux de l’université Paris-Est-Créteil (Val-de-Marne).

« Tant qu’on n’aura pas 10 milliards sur la table, on continuera à se mobiliser », a répété Sabrine Kharbach, porte-parole de l’Union étudiante, dans le cortège, reprenant le chiffre que les organisations à la manœuvre tentent d’imposer dans le débat.

Jeudi 8 octobre plus que jamais, tous les regards sont surtout tournés vers la date du 17 octobre, qui circule depuis des semaines comme un horizon où pourrait démarrer un nouveau mouvement équivalent à celui des Gilets jaunes. Devant la colonne de la Bastille, une banderole annonce : « Révolution 2.0. Rendez-vous le 17 octobre. » Une pancarte appelle à un « octobre rouge ».

« Ce sera une date historique », est convaincu Moussa, 17 ans. Mahmoud, militant CGT de la Fédération des organismes sociaux, l’espère lui aussi. « Bien sûr que notre rôle en tant que syndicalistes, c’est d’y être ! On a besoin d’un mouvement social global », s’enflamme-t-il.

Deux heures après le début du rassemblement à Bastille, les manifestant·es ont été encerclé·es par la police, dans une grande confusion. Seules quelques rues sont ouvertes pour la sortie, au compte-gouttes. La tension monte, puis se dirige vers la place de la Nation, à la faveur d’une « manif sauvage » de plusieurs milliers de personnes.

Plusieurs jeunes confient leur vrai espoir : « L’échéance, c’est l’élection [présidentielle de 2027]. Il faut que les gens aillent voter », glisse Chloé. Moussa n’aura pas l’âge de donner sa voix pour ce scrutin. « Mais il faut que les gens y aillent », espère-t-il. (Publié par Mediapart, le 8 octobre 2026)

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Mobilisations du 13 octobre: appel de l’intersyndicale de l’Enseignement supérieur et de la Recherche (3)

Intersyndicale.

Des centaines de milliers de lycéens et de lycéennes, d’étudiants et d’étudiantes se mobilisent et manifestent pour leurs légitimes revendications. Les personnels de l’ESR les rejoignent car ces revendications sont aussi les nôtres.

Depuis des mois, nos organisations demandent la suppression de la hausse des droits d’inscription pour les étudiants étrangers extra-communautaires, l’abandon de tout projet d’augmentation des droits d’inscription pour toutes et tous, la levée immédiate des barrages au droit aux études que contiennent Parcoursup et Mon Master [plateforme permettant de candidater en première année des formations conduisant au diplôme de master] et le maintien effectif du baccalauréat comme premier grade universitaire.

Les saignées budgétaires présentées dans le projet de loi de budget 2027 pour les services publics, dont celui de l’ESR [Enseignement supérieur et la Recherche], vont entraîner 54 milliards d’euros de coupes. Si le ministre de l’ESR a annoncé une hausse du budget de 500 M€, ce seront de fait de réelles baisses de dotation qui mettront durablement en difficulté les établissements et les agent·es dans l’exercice de leur mission de service public. La mise en réserve du budget atteint le niveau inédit de plus d’un milliard.

213 M€ de moins pour la formation et la recherche universitaire. Rapporté à la hausse d’activité et l’accueil de 30 000 étudiants supplémentaires, ce sont 483 M€ de moins par rapport à 2026.

Pour les étudiant·es, aucune revalorisation du montant des bourses qui n’a pas bougé depuis 2023 !

Pour la Recherche, les quelques millions supplémentaires ne compenseront pas les 200 M€ de déficit du CNRS prévu en 2027, ne permettront pas de respecter la LPR [loi de programmation de la recherche] pour laquelle il manque 354 M€.

Loin de l’augmentation promise, le sous-financement atteint plus de 1 milliard d’euros. Il est urgent de récupérer le milliard mis en réserve pour financer la croissance de l’activité des établissements et la revalorisation des bourses sur critères sociaux.

Les baisses de dotation ont des conséquences directes sur les conditions de travail ; les universités et les organismes de recherche fonctionnent en sous-effectif, et les personnels restants sont épuisés par la surcharge de travail qui en résulte.

Les personnels des CROUS [accompagnement social des étudiants : repas, logement] ont été particulièrement touchés par les conditions de la mise en place du repas à 1 € sans les moyens nécessaires.

Le projet de budget n’est pas satisfaisant et ne répond pas aux revendications de nos organisations et des centaines de milliers d’étudiant·es qui manifestent depuis des semaines maintenant.

Il est urgent de satisfaire ces revendications. Or, non seulement elles ne sont pas entendues mais le gouvernement tente de faire taire la jeunesse par une répression d’une brutalité inédite : des milliers d’interpellations, des mutilations en manifestations.

Nos organisations dénoncent par ailleurs les fermetures administratives de la plupart des campus et le basculement en distanciel des enseignements et en « télétravail exceptionnel » des personnels BIATSS [l’ensemble des personnels non enseignants qui travaillent dans les universités, les établissements d’enseignement supérieur et de recherche publics]. Ces recours sont bien souvent pris hors de tout cadre réglementaire.

L’annonce de la fermeture de tous les CROUS de l’Académie de Créteil ce 8 octobre constitue une grave décision pour les étudiant·es. Nos organisations condamnent cette décision qui ne doit pas devenir une pratique récurrente.

Pour porter ces revendications, nos organisations appellent à la grève le mardi 13 octobre avec l’intersyndicale de l’Éducation nationale. Elles appellent à participer aux manifestations aux côtés de la jeunesse partout en France. Nos organisations décident d’ores et déjà de se revoir mardi soir. (Paris, le 9 octobre 2026)

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Face aux lycéens, une chaîne pénale au service du maintien de l’ordre (4)

Enseignants et parents: «chaîne de protection». (Capture de vidéo)

Par Pauline Migevant et Céline Martelet

C’est un tambourinement sur la porte et l’aboiement de son chien qui ont réveillé Adam, 16 ans, de sa sieste. Quand il entend une voix forte crier : « Ouvre vite la porte sinon on la casse », il abrite le chien dans une chambre. « J’ouvre et là, six policiers devant. Ils me disent : “C’est toi Adam ? Je dis : “Oui, pourquoi ? – On va t’arrêter, tu sais pourquoi ? » Adam ne sait pas pourquoi la police a débarqué chez son père, à Savigny-sur-Orge. Le policier n’apprécie pas d’être pris « pour un con ».

« Là, il m’attrape par les cheveux, et me cogne fort contre mon mur. Après il me prend les poignets, il me les tord, me les met derrière le dos, il me met les menottes », raconte l’élève de première, visage juvénile marqué de cernes. Avant d’aller chercher Adam chez son père, la police est allée chez sa mère, à Morsang-sur-Orge. Sa sœur de 13 ans était toute seule. Elle a eu la peur de sa vie.

C’est grâce au trombinoscope de son lycée qu’Adam a été identifié sur des captations de vidéosurveillance, comme l’indique le procès-verbal de son interpellation consulté par Politis. Un autre de ses camarades a été arrêté au sein même du lycée, comme en atteste un autre PV consulté par nos soins.

Interrogé sur ces faits, le ministère de l’Éducation nationale ne nous a pas répondu. Adam ne faisait même pas partie du blocus, assure-t-il. En attendant le bus, il avait écrit un message « pour rigoler » sur une pancarte qu’il a brandie devant la caméra. On lui reproche aussi un tir de mortier qu’il conteste. « Ils ont la vidéo de quelqu’un habillé en noir, mais on s’habille tous en full noir. Du coup ils ont pris les trois qu’on voyait sur les caméras de vidéosurveillance. Et j’ai payé pour tout le monde », avance-t-il.

Des atteintes au droit dénoncées

Avant d’emmener Adam au commissariat, les policiers ont « fouillé toute la maison », une perquisition réalisée sans aucun mandat. Le jeune homme avait son téléphone en main. « Ils disent : “Donne ton mot de passe.” Je dis non, parce que j’en ai le droit. Ils me mettent une gifle. Ils me redemandent, je dis non. Ils me remettent une gifle. » D’autres baffes pleuvent encore au commissariat « pendant 10-20 minutes » quand il refuse à nouveau de donner son code. Le jeune homme est en caleçon, il a froid et mal aux joues, il finit par céder.

La police lui rend son short et son tee-shirt, les seuls habits qu’il aura jusqu’à son déferrement, où son avocat le retrouve frigorifié. Déplacé au commissariat d’Athis-Mons, il est seul dans une cellule. Il assure que les policiers ont ôté « les deux matelas et la couverture » qui s’y trouvaient et qu’ils l’ont laissé « dormir par terre sur le sol, toute la journée. Sans rien boire ni manger ». Transféré au commissariat de Juvisy, il est enfermé avec d’autres lycéens. L’un a le visage en sang. « C’est un policier qui a pris son visage, il a cogné contre un banc en pierre », relate l’adolescent.

Lors de sa garde à vue, un agent aurait dit qu’Adam avait un « physique de pédé ». Sa mère entend saisir l’IGPN. Ramené au commissariat d’Athis-Mons, il sera à nouveau placé seul en cellule. Il ne verra le médecin que le vendredi 2 octobre dans la nuit. Le samedi matin, il est transféré dans le dépôt du tribunal d’Évry où se trouve une vingtaine de jeunes. Le magistrat de permanence n’a pas suivi les réquisitions du parquet, qui demandait un contrôle judiciaire. La convocation d’Adam est fixée en novembre.

Ces derniers jours, Pierre Brunisso, l’avocat d’Adam a écumé les commissariats d’Île-de-France. Entre le 28 septembre et le 5 octobre, plus de 5000 personnes ont été placées en garde à vue, dont 85 % de mineurs. Il constate des déferrements pour des « dossiers vides ». « Les jeunes sont traumatisés », souffle-t-il, dénonçant une « instrumentalisation des tribunaux à des fins communicationnelles ». Plusieurs avocats ont par ailleurs alerté sur des atteintes au droit de la défense, avec la difficulté d’intervenir, comme le prévoit la loi, malgré une désignation des parents.

Une difficulté d’accès aux commissariats à laquelle a été confronté Pascal Savoldelli, sénateur communiste du Val-de-Marne. Ce dernier avait contacté le commissariat de Vitry-sur-Seine, jeudi 1er octobre, après avoir été alerté par une mère sans nouvelles de son fils de 15 ans, arrêté sur un blocus d’un lycée de la commune. Les policiers ayant refusé de lui donner des informations, il s’est rendu sur place. Il a attendu une heure et demie à l’extérieur, puis « un policier est sorti pour me dire : le mineur est à Villejuif. Un commissaire est venu m’expliquer qu’il n’y avait pas de garde à vue à Vitry parce que le bâtiment est en rénovation. Mentir à un parlementaire, c’est insupportable ! » 

Au commissariat de Villejuif, il rencontre enfin l’adolescent, en garde à vue depuis près de douze heures. Il a été interrogé plusieurs fois par des officiers de police judiciaire mais sans avocat et n’a pas vu de médecin. « Quand je le fais remarquer au commissariat, on m’a répondu : il y a carence d’avocats aujourd’hui. » Libéré, l’adolescent aura rendez-vous avec la justice en décembre prochain. Contactée par Politis, la préfecture de Paris n’a pas donné suite à nos demandes d’entretien, nous invitant à solliciter le parquet de Créteil, dont ne dépendent pourtant pas les policiers.

Le 2 octobre, Gérald Darmanin, ministre de la Justice, adressait aux procureurs et aux présidents de tribunal une circulaire évoquant l’évolution du « mouvement des blocages des lycées » en « violences urbaines inacceptables » devant « conduire l’autorité judiciaire à “renforcer son action répressive” » et appelant une « réponse pénale ferme et rapide ». Invité au « 20 heures » de TF1 le même jour, Laurent Nuñez, ministre de l’Intérieur, assume de ne donner « aucune consigne de retenue » aux policiers.

« Un afflux massif de déferrements »

Un substitut du procureur décrit du côté du parquet « une certaine tendance à internaliser la contrainte et à anticiper les doléances du ministère de la Justice ». En tant que magistrat « à qui la Constitution confie le rôle de gardien des libertés individuelles », il s’inquiète des « interpellations préventives » qu’il a constatées ces derniers jours. « Des mineurs ont été placés en garde à vue, sans que les effectifs de police ne sachent pourquoi », souffle-t-il.

De leur côté, plusieurs juges des enfants décrivent « un afflux massif de déferrements ». Dans certains tribunaux, les permanences ont été doublées, voire triplées, pour assurer les audiences. Tous décrivent des audiences où défilent des jeunes en grande majorité, voire exclusivement, inconnus de la justice. De quoi « choquer » cette magistrate qui n’a donné suite à aucune réquisition du parquet.

Une juge francilienne s’inquiète des nombreux récits de violences policières qui ont égrené ses permanences ces derniers jours. Certains jeunes ont été présentés devant une de ses collègues avec des vêtements déchirés. Elle déplore que ces adolescents qui ont « des choses à dire » sur le manque de profs ou les températures dans les lycées n’aient pas « d’autres institutions que le juge des enfants pour les entendre ».

Une répression pouvant « raviver la mobilisation »

« On donne à ces jeunes l’image d’une justice expéditive et punitive contraire aux textes de la justice pour mineurs, qui prévoient des réponses graduelles et adaptées aux situations individuelles », alerte Justine Probst, secrétaire nationale du Syndicat de la magistrature [voir la déclaration du Syndicat de la magistrature ci-dessous]. « En fait, ces lycéens sont traités comme tous les autres manifestants dans ce pays et non comme des enfants, qu’il s’agisse du maintien de l’ordre ou du traitement judiciaire », tranche un autre juge des enfants. De son côté, Laurent Nuñez a estimé, en réponse à un communiqué du Syndicat de la magistrature, que « les forces de l’ordre de la République ne répriment pas la jeunesse mais protègent et encadrent les élèves et étudiants qui veulent porter pacifiquement leurs revendications ».

« Nos revendications, c’est sur les emplois du temps surchargés avec des trous partout, le manque de profs… », explique Paul, 15 ans, élève de seconde qui participait pour la première fois à un blocus. Le 22 septembre, parmi les objets devant le lycée Charles-de-Gaulle à Rosny-sous-Bois (93), se trouvait un extincteur dégoupillé. « J’ai appuyé dessus une seconde. À ce moment-là, un policier m’a couru dessus et m’a attrapé par le dos. C’était violent. Puis ils sont venus à quatre pour m’interpeller. Ils ne m’ont rien dit du tout, ils m’ont menotté et ils m’ont mis dans la voiture. »

En cellule, il est avec trois autres élèves de son lycée. « On n’a pas affaire à des gens qui font des crimes, quoi », lâche le jeune homme, à qui on reproche d’avoir « manifesté avec une arme ». Appuyer sur l’extincteur, il savait « que c’était une faute ». « Mais me mettre en garde à vue 36 heures, je trouve ça abusif », poursuit-il. Il est convoqué dans quelques semaines devant le tribunal de Bobigny et a été exclu huit jours de cours. Il ne compte pas cesser de se mobiliser, même si ça lui a « fait bizarre » de retrouver devant le lycée les policiers l’ayant interpellé.

Lundi 5 octobre, comme en atteste une vidéo diffusée par StreetPress, une jeune fille a reçu un violent coup de pied d’un agent de police alors qu’elle était interpellée devant l’établissement. Paul a vu aussi « la vidéo d’un ado qui n’a plus de main », arrachée par une grenade de désencerclement lancée par les forces de l’ordre, à Lens, le même lundi. Il estime que la répression, malgré le choc qu’elle provoque, peut « raviver la mobilisation ». Pour lui, les blocus dureront « jusqu’à ce que ça change ». (Publié par Politis le 7 octobre 2026)

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«Cessons de réprimer la jeunesse pour la faire taire» (5)

(Capture de vidéo)

Par le Syndicat de la magistrature

Nous assistons depuis le début de la semaine à un mouvement de contestation d’ampleur. Les lycéen·nes expriment leur colère face à l’état de délabrement du service public de l’éducation, qui les frappe de plein fouet et entrave leur avenir.

Face à cette colère légitime, le gouvernement a fait le choix d’une réponse brutale. Sans surprise, la stratégie de maintien de l’ordre n’a pas été adaptée à la particulière vulnérabilité de ce mouvement composé essentiellement d’enfants, dont la protection ne peut être à géométrie variable. Au contraire, l’ensemble des outils répressifs habituels est mobilisé, comme en témoignent les vidéos qui se multiplient: gazage des élèves, interpellations brutales, utilisation d’armes sublétales mutilantes. Ces usages manifestement disproportionnés de la force publique touchent d’abord et avant tout les jeunes racisé·es issu·es des quartiers populaires.

Alors que le ministre de l’Éducation dressait mercredi le bilan de 119 élèves et personnels blessés depuis vendredi dernier, et que plusieurs saisines de l’IGPN sont déjà intervenues, aucune stratégie d’apaisement et de désescalade n’est avancée par le ministre de l’Intérieur.

Le ministère de la Justice n’est pas en reste: il a publié mardi dernier une dépêche enjoignant les procureur·es « à faire preuve de la plus grande fermeté » dans les cas de « participation à un groupement en vue de la préparation de violences ou dégradations, ou de participation à une manifestation en étant porteur d’une arme » – infractions dont nous avons dénoncé à maintes reprises le caractère excessivement flou et arbitraire.

Nous en profitons pour vous mettre le lien vers la contre-circulaire rédigée par notre syndicat en 2023. Il s’agit d’une boîte à outils utilisable par les magistrat·es pour contrôler de manière pleine et entière les procédures pénales diligentées à l’encontre des manifestant·es et traiter de manière adaptée les violences illégitimes commises par les forces de l’ordre.

Le Syndicat de la magistrature réaffirme la nécessité de mettre un terme à la brutalisation du mouvement social des lycéen·nes. Un autre horizon est possible et expérimenté par nos voisins européens, ayant développé des doctrines de désescalade ou de consensus. Alors que l’État est mis face à ses propres défaillances par la jeunesse, l’usage de la violence ne permettra pas de rétablir la paix sociale. (2 octobre 2026)

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Témoignages. Lycéens interpellés en marge du mouvement: «Une garde à vue, ça fait forcément peur» (6)

(Capture de vidéo)

Youcef et Aubin, 16 ans, ont passé plus de dix heures en garde à vue dans le cadre de la répression du mouvement lycéen.

Ils font partie des plus de 4000 adolescents placés en garde à vue depuis le début du mouvement lycéen. Youcef (prénom d’emprunt), a été interpellé le jeudi 1er octobre aux abords du lycée Maurice-Utrillo de Stains, en Seine-Saint-Denis. Aubin, quant à lui, avait rejoint mardi 6 le blocus du collège-lycée Lavoisier, dans le Ve arrondissement de Paris, lorsqu’il a été embarqué par les forces de l’ordre. Agés de 16 ans tous les deux, élèves en classe de première de part et d’autre du périph, ils étaient jusque-là de parfaits inconnus des services de police et de justice. Ils racontent à Libération leur interpellation et ses conséquences sur leur poursuite du mouvement de contestation.

«J’étais à l’arrêt de bus en face du lycée, posé à ne rien faire», se souvient Youcef. Quand ils l’arrêtent, les policiers le suspectent d’être l’auteur de tirs de mortier d’artifice sur le lycée. «A ce moment précis, il n’y avait pas d’affrontements. Là, les flics me font monter direct dans la voiture sans donner aucune explication. Ils étaient cagoulés, sans identification, rien.» Une phrase, prononcée dans le véhicule, intimide le jeune homme. «Ils me disent: “Nous, on te traite comme on traite les grands.”»

En garde à vue, poursuit-il, «ils prennent de haut, provoquent, cherchent l’affrontement. Au début, je ne comprends même pas pourquoi je suis là. Ce n’est que quand je vois l’avocat que j’apprends ce qu’on me reproche».

Au total, Youcef passe treize heures en garde à vue, de 8 h 50 à 21 h 50, «car la magistrate a été rapide», croit-il savoir. «Au début, dans la cellule, on était trois. Il y en a un qui était là parce qu’il avait brandi un drapeau de la Palestine sur le toit du lycée. Moi, j’étais le dernier à rester en cellule.» Finalement relâché avant d’y passer la nuit, on comprend qu’il ressort marqué par l’expérience. «Quand t’es tout seul enfermé, t’es face à toi-même.» Il répète: «T’es enfermé sur toi-même.» Dans son lycée, les jours suivants, le blocus s’est poursuivi. Lui n’y a pas pris part. «Après ça, je suis resté chez moi», reconnaît-il, un peu gêné.

«Ça ne m’empêchera pas d’y retourner», affirme de son côté Aubin, interpellé mardi à 6 h 30 du matin. On lui reproche des dégradations en réunion, en l’occurrence d’avoir tagué «ACAB» (acronyme de «Tous les flics sont des bâtards» en anglais) sur la façade du lycée, avec un ami. «Visiblement, des voisins ont appelé. Nous avons eu un contrôle d’identité, puis on nous a passé les menottes. On a été fouillés et pris en photo. Au commissariat du Ve, ils nous prenaient pour des petits cons, clairement, c’était de l’intimidation constante.» Il est en cellule avec cinq autres lycéens, dont «trois disaient qu’ils s’étaient pris des claques dans la voiture». Et de constater: «Une garde à vue, ça fait forcément peur, même si je suis blanc et favorisé, et que j’ai moins de raisons que d’autres d’avoir peur de la police.» Aubin sera relâché à 18 heures, après douze heures passées en cellule.

Convocations pour avertissement

Conseillés par leur avocat commun, Raphaël Kempf, Youcef et Aubin ont choisi de garder le silence auprès des policiers. Par conséquent, ils ne peuvent pas avoir reconnu les faits qui leur sont reprochés. Pourtant, les deux adolescents repartent avec une convocation pour le mois de novembre devant un délégué du procureur, qui leur notifiera un avertissement pénal probatoire. Nouvelle forme du «rappel à la loi», l’avertissement est une alternative aux poursuites précisément prévue pour les auteurs d’une infraction qui ont reconnu leur culpabilité.

«Dans la pratique, les exigences de cette ordonnance ne sont jamais respectées. C’est quelque chose qu’on constate depuis des années dans les dossiers de manifestants», dénonce leur avocat, qui conteste ces avertissements, bien qu’aucun recours ne soit possible car il ne s’agit pas d’une condamnation pénale. Comme d’autres avocats l’ont remarqué au cours du mouvement lycéen, Raphaël Kempf estime que ces avertissements concernent souvent des «dossiers mal ficelés». Il explique: «Si ça tient, évidemment que les mineurs sont poursuivis devant le juge des enfants.» Preuve selon lui que les dossiers concernant Youcef et Aubin sont à tout le moins légers: «En garde à vue, aucun élément à charge n’a été évoqué.» Reste que ces avertissements pénaux probatoires sont comptabilisés parmi les 1376 mesures alternatives aux poursuites mises en avant par la chancellerie dans son bilan judiciaire du mouvement lycéen, sans passer par la case du classement sans suite pur et simple. Pour l’avocat, il s’agit d’une «technique d’instrumentalisation de la justice à des fins de maintien de l’ordre».

Avec ce problème que les avertissements ne sont pas sans conséquences. Un rappel à la loi, en soi, ne provoque aucune inscription au casier judiciaire, mais la justice en garde une trace dans le fichier Cassiopée, bureau d’ordre national automatisé des procédures judiciaires. Raphaël Kempf: «Cela maintient les gens dans des fichiers alors qu’il n’y a rien sur eux, de façon purement arbitraire. S’ils font à nouveau face à la justice à l’avenir, ce que je ne leur souhaite évidemment pas, il y a un risque pour ces lycéens d’une plus grande sévérité.» (Publié par Libération, le 9 octobre 2026)

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Répression du mouvement lycéen: «C’est un incroyable amateurisme policier» (7)

(Capture de video)

Entretien avec Sebastian Roché

Le sociologue Sebastian Roché, directeur de recherche au CNRS, revient sur les consignes du ministre de l’Intérieur à ses troupes, aboutissant à un nombre d’interpellations «hors norme» et des blessés graves.

Un maintien de l’ordre démocratique existe-t-il encore en France ? Pour Sebastian Roché, sociologue et observateur depuis des années du domaine policier bien particulier, la réponse est non. Le directeur de recherche au CNRS et auteur de la Police contre la rue (Grasset, 2023), rappelle le caractère éminemment politique des interventions au cours desquelles plusieurs lycéens ont été gravement blessés ces derniers jours.

La gestion policière de ces mobilisations vous semble-t-elle d’une violence inédite ?

Si l’on compare le nombre d’élèves gravement blessés à ce que l’on connaît de précédents mouvements, on peut parler d’une rupture dans l’intensité de la réponse policière. Ces méthodes ne sont pas nouvelles et correspondent à ce que l’on observe dans les opérations de maintien de l’ordre depuis 2016. Mais cette concentration en dix jours de cas si graves face à un mouvement lycéen était jusque-là inconnue. Le nombre d’interpellations est aussi vertigineux. Quand on compare par exemple avec le mouvement contre le contrat première embauche (CPE), en 2006, le ministère de l’Intérieur annonçait 4350 interpellations en soixante-trois jours. Là, en une dizaine de jours de mobilisation, on est déjà à plus de 5000 interpellations. On crève les plafonds, c’est complètement hors norme.

Le ministère de l’Intérieur, Laurent Nuñez, affirme n’avoir donné «aucune consigne de retenue» aux effectifs…

Là encore, c’est du-jamais vu dans un contexte équivalent. On a donc un ministre qui vient à la télé et qui pour justifier son action dit, en somme, qu’il laisse à la police la libre utilisation d’armes à feu à létalité réduite. Même Nicolas Sarkozy en 2006, lors du mouvement contre le CPE, avait dit aux forces de l’ordre, «je vous demande de faire preuve de discernement». Là, l’autorité d’emploi ne fixe pas de règle. Ce que recherche Laurent Nuñez, c’est un message politique, sans se soucier des dommages que la police va causer à la société ensuite. Est-ce que c’est moral d’utiliser ces armes contre des lycéens même si la loi le permet ? Il n’y a pas de réflexion à ce sujet, aucune analyse morale.

D’autant que le maintien de l’ordre est une matière très politique, où les ordres hiérarchiques ont des conséquences concrètes…

Le système de police français est complètement centralisé, et il y a qu’un seul directeur, tout en haut, c’est le ministre, tous les autres sont en quelque sorte des assistants, des sous-directeurs. C’est le ministre qui fixe les priorités politiques et opérationnelles. En maintien de l’ordre particulièrement, la fonction de direction des opérations revient aux préfets. Si le ministre dit «pas de retenue», c’est une instruction que les préfets vont mettre en application. On peut d’ailleurs observer cette logique à l’inverse, comme lors du mouvement des agriculteurs l’an dernier, lorsqu’ils bloquaient les routes, franchissant les barrages de police, et contre qui il n’y a pas eu un tir de LBD.

Les forces de l’ordre déployées face aux lycéens sont-elles correctement formées pour gérer ces situations ?

La formation des policiers au maintien de l’ordre est minimaliste. L’apprentissage du maintien de l’ordre est réservé aux unités spécialisées, les CRS et les gendarmes mobiles. Sauf que pour différentes raisons de disponibilité, de coûts, et de logistique, ces unités ne sont pas utilisées dans ces situations de blocage de lycées. Les préfets envoient la brigade anticriminalité (BAC) et d’autres unités d’intervention en tout genre. C’est un capharnaüm d’unités, on a vu par exemple la police montée, des policiers qui jettent du gaz depuis une voiture, des motos qui percutent des lycéens… C’est un incroyable amateurisme policier. Les vidéos permettent de documenter une myriade de comportements illégaux. Toutes les règles semblent inversées, c’est l’éclatement de l’idée de gestion démocratique des foules.

La France se distingue-t-elle particulièrement d’autres pays proches dans la pratique du maintien de l’ordre ?

L’organisation du maintien de l’ordre devrait être proche des pays dans lesquels il y a une démocratisation après la Seconde Guerre mondiale. Or, ce qu’on observe, c’est que la France est dans une situation pire que certaines jeunes démocraties qui ont rejoint l’Union européenne dans les années 80. Par exemple, la Grèce est un pays dans lequel la police a beaucoup de problèmes pour adopter des règles démocratiques. Mais même là-bas, ils ont eu la précaution d’interdire les LBD. Il n’y a aucun pays de l’Union européenne qui a autant de problèmes avec la police des foules que la France. (Publié par Libération le 6 octobre 2026)

PS : Interview de Sebastian Roché sur France Culture le 7 octobre «Face aux lycéens, la réponse sécuritaire a-t-elle pris le pas sur l’écoute ?»

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